Elysian Fields

+ Cyann and Ben

Paris, La maroquinerie - 27.10.2005

» Compte Rendu

le 12.11.2005 à 00:00 · par Ana C.

Dans une Maroquinerie complètement remplie, il n’était pas évident de se faire une bonne place : une de celles sans un poteau ou un géant nordique dans son champ de vision, sans porte qui s’ouvre et se ferme incessamment; bref, une place qui permettait de profiter de Cyann & Ben dans des conditions honnêtes. Une fois la bagarre pour la recherche du bon coin terminée (au sens figuré et toujours avec politesse), on pouvait enfin entrer convenablement dans la performance des Ardennais, une prestation qui, sur un plan qualitatif, ira crescendo au fil du set. Artisans des ambiances solennelles, ils créent une atmosphère particulière grâce à des claviers imposants, voire baroques (on peut tout aussi bien entendre The Black Heart Procession que les premiers Cure), qui tendent le fil conducteur de leur compositions.

Autour, les duos vocaux s’allient à une batterie convaincante (bien que parfois pas assez mise en avant) et à des guitares qui oscillent entre riffs à la Ira Kaplan et des boucles planantes. Quand bien même leurs influences restent présentes et bien reconnaissables (citons Grandaddy encore une fois, mais aussi GY!BE et tous les groupes de post-rock que vous avez en tête), Cyann & Ben réussit à digérer tout cet amalgame de matières premières et le traduit sous la forme d’un répertoire abouti et original, où sensibilité et tension se partagent équitablement le terrain.

Les morceaux issus de leurs deux premiers albums – et tout spécialement du deuxième, l’excellent Happy Like an Autumn Tree – ont trouvé leur place à côté de leurs futurs frangins du troisième, à paraître l’hiver prochain. Sur ce que l’on a pu entendre, le groupe continue d'élever la barre plus haut et si l’album tient ces promesses, nul ne devrait en être déçu.

Petite critique cependant, concernant la voix de Cyann, un peu trop juste à plusieurs reprises et globalement moins convaincante en live que sur album, ce qui les éloigne du trophée pour le concert de l’année; ceci restant néanmoins anecdotique au milieu de tant d’excellence.

Et si Cyann & Ben maîtrise la création d’ambiances, on ne peut que retourner le compliment à Elysian Fields. Plus ou moins irréguliers au fil de leur discographie, les new-yorkais resteront l'un de ces groupes maudits, où les instants d’inspiration se cachent derrière une façade parfois linéaire; chez eux, on devine le génie sans pouvoir s’empêcher de penser qu’il manque quelque chose pour toucher littéralement au but. Mais les doutes éveillés à l’écoute de leurs albums disparaissent lorsque l'on se retrouve directement confrontés à eux, en live. Le jeu brillant d’Oren Bloedow, tête pensante du groupe, trouve dans la voix et l’interprétation de sa partenaire incendiaire l’alliée parfaite pour récréer des situations presque irréelles, dès l'instant où ils entrent en scène. Quelque chose de profondément théâtral, de lynchéen, résulte de cette combinaison entre une femme voluptueuse et un orchestre fantôme qui séduit autant qu'il pousse le spectateur à se demander où se trouve la frontière entre réalité et fiction.

On se laisse donc séduire par la voix de velours de Jennifer Charles, soutenue par les guitares et la basse d’Oren Bloedow. A leurs côtés, claviers et percussions, flirtant avec le blues, le jazz voire les rythmes latins sans perdre cette connotation d'outre-tombe, enveloppent le noyau dur formé par le couple et contribuent à la culmination des compositions. Tout à l’opposé, donc, de ce que l’on aurait pu croire au début, où le son imparfait laissait présager le pire. Heureusement, après un quart d’heure médiocre, les aides techniques et surtout le savoir faire du groupe ont rehaussé le niveau et éliminé nos craintes. Basant leur performance principalement sur leur dernier album (Bum Raps & Love Taps), le groupe a emporté le public dans sa spirale de tension contenue : sur le fil du rasoir sur Sharpening Skills, touchant avec We’re in Love et au bord du paroxysme sur Duel with Cudgels, car Elysian Fields est resté fidèle à lui-même, sans concessions face aux poussées fiévreuses. Sur Witness ou Set the Grass on Fire, où ils se rapprochent au plus près d'un rock plus débridé, quelques arrêts imposés avant l'heure ont tout de même frustré notre ascension. Mais impossible de leur en vouloir; finalement on accepte leur jeu, en sachant que l’on n'aura jamais droit à la totale libération.

Ainsi s’est déroulé leur concert, et s'il fut très bien reçu par l'assistance, le meilleur restait encore pour la fin lorsque, contrairement aux habitudes, Jennifer Charles s’est décidée à parler. Celle qui semble en effet aussi timide que sensuelle, a finalement rompu son vœu de silence, en nous régalant d'un discours aussi imaginatif que drôle, au cours duquel les différents musiciens ont été présentés, sur fond de rythmes blues. Suite à une hypothétique crevaison dans le sud de la France après avoir quitté la maison de JL Murat (peut-être la seule vérité du speech), les situations les plus absurdes ont servi de catalyseur sous forme de rires pour libérer toute cette tension accumulée lors du concert. On se demande encore ce qu’il y avait de vrai dans ce qu’elle nous a appris sur la "pureté" du claviériste Thomas Bartlett (si quelqu’un est vraiment intéressé, la réponse de Jennifer quand on lui a posé la question était un suggestif "pretty much"). Enfin, en clôture, quelques longs rappels ont apaisé les demandes du public ; on retiendra parmi eux le souvenir amer d’un superbe Barely Recognize You, où la voix de Jennifer Charles atteignait l'un des meilleurs moments de la soirée, pour un final en guise de berceuse qui achevait donc notre rencontre avec Elysian Fields.

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Oren Bloedow & Jennifer Charles (Elysian Fields)

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