Devendra Banhart

+ Black Mountain

+ Blonde Redhead

+ Cocorosie

+ Matt Elliott

+ Ghinzu

+ The Konki Duet

Evreux, Festival RDTSE - 25.06.2005

» Compte Rendu

le 30.06.2005 à 18:00 · par Thomas F.

Depuis quelques éditions, le Rock dans tous ses Etats gagne du terrain et s’invite au cœur même d’Evreux. Et il semblerait que la crainte d’affronter la circulation du centre ville un samedi après midi m’ait d’ailleurs privé d’un des meilleurs concerts du jour. Du moins à mesure que certains spectateurs reviennent de leur expédition, les échos se font de plus en plus insistants en ce sens ; Matt Elliott et sa prestation gratuite à la Médiathèque ont clairement conquis, avec la manière, de nouveaux cœurs malgré des conditions pourtant décrites comme peu idéales (porte claquant bruyamment, proximité de la Mairie et donc des klaxons de mariage etc.).

Sur le site principal, ce sont les canadiens de Black Mountain qui amorcent, un peu plus tôt que la veille, cette seconde journée de festivités. Leur rock est à l’image du ciel : gris, menaçant et imprévisible. Même si elles dégagent un penchant certain pour le rock pesant de Led Zeppelin, leurs longues compositions à tiroir n’hésitent ainsi pas à ménager lorsqu’on s’y attend le moins des espaces hypnotiques plus dignes du Pink Floyd. Qu’elles se superposent avec ferveur ou se répondent, les voix de la chanteuse et du leader du groupe se conjuguent bien et achèvent de me convaincre que Jagjaguwar est décidément une maison dont il n’est jamais bien senti de négliger la moindre sortie. Mea Culpa. Ces musiciens de Vancouver devraient de toute façon refaire parler d’eux puisqu’ils ont été -assez curieusement- choisis pour assurer les premières parties de Coldplay aux Etats-Unis en août.

Petit détour par les boutiques pendant que Loïc Lantoine et son contre bassiste ravissent les amateurs de chanson française rugueuse mais sensible. Il est cependant hors de question de s’éterniser devant les t-shirts, bibelots et autres disques d’occasion car, selon le programme, le traditionnel groupe de reggae ne devrait pas tarder à investir la grande scène. Pour passer au travers de l’orage pénible de "Jah" et "Rasta farian" qui s’annonce, il existe heureusement un refuge situé à bonne distance et évoqué hier : la Papamobile. Le groupe haut normand Améthyste composé de deux garçons et deux filles ne tarde pas à y monter sur scène. Si son noise rock situé quelque part entre les premiers Hole et Fugazi se révèle bien maîtrisé et efficace, on est tout de même surpris de voir autant de monde affluer. La véritable explication de cet engouement ne tardera pas à venir : Morgan Heritage , le fameux groupe de reggae, a été contraint d’annuler sa venue à la dernière minute pour une sombre histoire de transport.

La scène A étant condamnée au silence, c’est sous un nombre non négligeable de regards pressants que les sirènes hippies de Cocorosie exécutent leur balance sur la B. L’allure et le maquillage peu ordinaires des jolies sœurs Cassidy (mention spéciale aux faux cils roses sur un seul œil de l’une d’elles) provoquent quelques sourires mais les lourds de service se font inespérément discrets. C’est à peine si on les entend crier "Oh Pocahontas" à chaque apparition de la camarade de jeu de Bianca et Sierra qui a eu le malheur de mettre une plume jaune assortie à son pyjama/déguisement dans ses cheveux. Le silence est plus religieux encore lorsque la musique débute enfin. L’"indienne" est en charge du clavier. La brunette Cassidy alterne entre guitare et harpe sur le côté gauche de la scène. A l’opposé, sa sœur blonde est préposée aux magnétophone et autres jouets d’éveil qui ont contribué à établir la réputation du groupe. Enfin, un percussionniste échappé des Mille et une nuits est allongé sur le devant de la scène tandis que Spleen en arrière plan fait office de human beat box. Les nouvelles chansons que l’on imagine tirées du Noah’s Ark à paraître en septembre sont dans la stricte continuité des anciennes et on ne trouvera personne pour s’en plaindre tant la formule est à la fois captivante et délassante. A la rigueur, peut être que le travail sur les voix y sera plus accentué, dans un registre blues primitif. Comme prévu, Devendra Banhart, également à l’affiche du festival, viendra très discrètement faire les chœurs sur un titre tandis que le lauréat du dernier concours CQFD se lancera sur un autre dans un long monologue, bien mieux senti que son incursion sur le plateau de Fogiel il y a quelques semaines.

Le professionnalisme glaçant de The Bravery tranche radicalement avec cette courte parenthèse enchantée. A voir ses attitudes sur scène, on imagine spécialement bien le chanteur de ce groupe se repasser en boucle les vidéos de Morrissey. Mais la classe ne s’étudie pas et de toute façon la musique de ces New Yorkais ressemble d’avantage à un rock garage à la The Strokes matiné de synthés new wave pas toujours du meilleur goût. Sûrs d’eux jusque dans la caricature (bassiste barraqué se jetant dans la batterie avant de disparaitre), ils savent haranguer la foule avec quelques titres relativement honnêtes et dès lors la surprise d’entendre le chanteur annoncer fièrement qu’ils ont ouvert il y a peu pour U2 n’en est plus vraiment une.

Sur le papier, le grand brassage musical du Balkan Beat Box s’annonçait alléchant. En pratique, dix minutes leur ont suffi à me fracasser le crâne. C’est ainsi que je me suis retrouvé à 20h sous la tente du Banana Club, le point de ralliement vaguement électro du festival. Et c’est donc par leur entrefaite que j’ai eu l’opportunité de découvrir et tomber sous le charme de The Konki Duet. Ce trio (Eh oui ! Attention, révélation : il n’y a pas non plus 1000 articles sur millefeuille.fr) est basé en France mais est en réalité composé de trois jeunes femmes sages (?) originaires de Tokyo, St Pétersbourg et Paris. En combinant violon, guitare, clavier et parfois trompette, elles parviennent à créer une pop douce et naïve perfusée à l’electronica et nourrie d’empreints au répertoire classique. Reines dans l’art de manipuler avec décontraction nos émotions à mesure qu’elles tissent des univers cotonneusement sombres ou simplement rigolos et régressifs, elles cultivent un goût certain pour les reprises décalées. Outre une réjouissante et légèrement vicieuse version du No One Knows de Queens of the Stone Age, il m’a semblé reconnaître le Black Steel de Tricky et biensûr le Fade to Grey de Visage (leur premier album s’appelle Il fait tout gris). Les parisiens seraient bien avisés de se rendre le 3 juillet à la fondation Cartier pour les voir en attendant un nouvel album annoncé pour 2006.

Au retour à la lumière naturelle, le groupe belge du jour a déjà pris possession de la scène A depuis un moment. Niveau groupies, Ghinzu écrasent leurs compatriotes d’Hollywood Porn Stars. Rien de plus tranchant à signaler car sur la scène B, Devendra Banhart, qui a troqué sa chemise à fleurs bariolé pour une longue tunique noire, s’impatiente. Et moi aussi, je suis curieux de le voir pour la première fois en live. Je n’ai en effet jamais trop goûté les prestations du bonhomme entendues ici et là, notamment à cause de sa propension à se laisser aller à des intonations plus proches de la chèvre ou du cheval qu’autre chose. Alors sur le site d'un hippodrome c’est peu dire que je m’attends au pire! Eh bien j’aimerais qu’on me prouve le non fondé de mes scrupules avec autant de brio plus souvent. Accompagné d’un Band à l’allure très beatnick composé entre autres de son frère Noah et d’Andy Cabic de Vetiver, il livre une représentation beaucoup moins posée qu’attendue, très soul, pleine d’un esprit old school pas si éloignée de l’idée qu’on peut se faire d’un concert de John Lennon. Un concentré de bonheur habité, parfaitement adapté à une ambiance de festival estival et qui conforte les propos de l’intéressé lorsqu’il déclare au sujet de son Cripple Crow -nouvel opus à venir en septembre- ne pas faire de folk. Le joyeux drille sautille un peu partout, reprend une chanson de Vetiver mais surtout le Doo Wop (That Thing) popularisé par Lauryn Hill, brandit son pendentif en forme de continent africain et finit torse nu à onduler comme un Iggy Pop bon enfant. Excellent. Le Jésus de Télérama compte un apôtre de plus, qui ne croit que ce qu’il voit.

Les spectateurs en redemandent fort logiquement mais le rouleau compresseur Garbage se met très vite en route sur la scène A. Puisqu’il faut gérer ses priorités (en l’occurrence voir Miss Makino faire sa balance en sportswear. Sic), je ne verrai le show de Shirley Manson que du premier rang de la scène B. Dommage. L’écossaise, toute en noire (elle porte une casquette) à l'exception d'un boa orange, est cependant assez démonstrative pour capter mon attention de cette distance. Elle semble s’inquiéter des mouvements violents dans la foule mais enchaîne néanmoins les tubes, fatalement plutôt issus des deux premiers albums sortis de l’esprit de Butch Vig. Le quatuor s’offre même le luxe d’un rappel. Soulagement pour nous qui attendons Blonde Redhead, la pluie ne répond pas à l’invocation d’un très carré Only happy when it rains.

Il faudra quand même essuyer une prestation d’Air Guitar assez minable, avant de voir le trio international découvert par Steve Shelley de Sonic Youth prendre possession de ses instruments. Cet intermède a ceci dit laissé le temps à Kazu de troquer avantageusement son jean pour une jupette blanche très tennis woman associée à des bottines blanches elles aussi mais certainement pas homologuées pour fouler le gazon de Wimbledon. Elle et les jumeaux Pace bénéficient de la meilleure ambiance lumineuse du festival contribuant encore un peu plus à dessiner les contours de leur rock de moins en moins bruitiste et de plus en plus mélancolique. Si l’heure de concert passe comme un charme et on remarque à peine la présence de Butch Vig en coulisses, le set manque un peu trop de nouveauté et de fougue pour le faire basculer du très bon à l’extraordinaire, comme ce fut le cas l’an dernier à la Cigale. A la réflexion, ce n’est pas plus mal car la redescente sur terre au son des affreux Ska P n’en aurait été que plus douloureuse. Leurs insupportables de démagogie "anti fassssisssste, anti rassssssisssste" ont sonné pour moi le glas d’une excellente édition du Rock du tous ses Etats et tant pis pour les Alamo Race Track auxquels j’aurais bien accordé une seconde chance.

Pour conclure, ce compte rendu ne serait pas complet si je n'y relatais pas les menaces qui pèsent sur une éventuelle vingt troisième édition du festival. Outre la mobilisation exceptionnelle de nombreux bénévoles, l’organisation de ce dernier n’est en quelque sorte que la vitrine du travail au long cours de l’équipe de L’Abordage, la salle rock d’Evreux. Or cette salle est aujourd’hui menacée de fermeture pour des raisons administratives. Un nouveau projet d’espace de concerts baptisé S.M.A.C. est sensé être sur les rails mais il semble y avoir blocage sur le lieu de son implantation. Des bornes étaient donc disposées un peu partout afin de recueillir un minimum de 10.000 signatures destinées aux autorités locales afin d’accélérer sensiblement les choses avant qu’il ne soit trop tard, c'est-à-dire avant que les responsables ne soient contraints d’aller voir ailleurs. Après tant d’années d’efforts pour construire quelque chose d’aussi respectable dans l’ombre de l’écrasante capitale, ce serait vraiment regrettable d'en arriver là.

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Photo Concert Devendra Banhart + Black Mountain + ..., Evreux, Festival RDTSE, le 25.06.2005

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