Nils Petter Molvaer

+ Hilde Marie Kjersem / TUB Quartet

+ Wiik / Kornstad Duo

Grenoble, MC2 - 19.03.2005

» Compte Rendu

le 30.03.2005 à 06:00 · par Antoine D.

Si le jazz est une tradition solidement ancrée dans la culture scandinave depuis des décennies, l'explosion de la scène nordique durant ces dernières années a fait des artistes norvégiens des acteurs incontournables pour les programmateurs de festivals dans toute l'Europe, ainsi qu'outre-atlantique. La 33ème édition du Grenoble Jazz Festival ne dérogeait pas à la règle puisque sa journée de clôture était intégralement consacrée à la Norvège, avec trois concerts à l'affiche.

Dès 16h, l'auditorium du MC2 accueillait deux musiciens prometteurs: le pianiste Håvard Wiik (membre de Atomic, collaborateur occasionnel de Ken Vandermark) et Håkon Kornstad, saxophoniste de Wibutee, qui multiplie par ailleurs les collaborations avec Paal Nilssen-Love (Scorch Trio), Axel Dörner ou encore avec les membres de Fe-mail. Déjà leaders de leurs propres trios respectifs, les deux hommes (pas encore trentenaires) se préparent à sortir prochainement un album en duo et ce set vient en donner un avant goût. Håvard Wiik ouvre les hostilités avec une performance en solo qu'il débute par une longue piste, un long dégradé où il laisse s'exprimer les notes en suspension. Si son style prend véritablement de l'ampleur dans les phases les plus minimales (il faut bien l'avouer, remarquablement mises en relief par l'acoustique idéale de la salle), Wiik témoigne cependant d'un large éventail de possibilités, n'hésitant pas à adopter une posture plus incisive le temps de compositions plus courtes. Finesse, diversité et élégance sont définitivement au rendez-vous de sa prestation.

Arrive ensuite Håkon Kornstad qui livre à son tour un set en solo, durant lequel il propose principalement deux utilisations bien particulières de son saxophone. La première joue sur un aspect percussif de l'instrument, à travers un jeu succinct et saccadé, dans une succession d'à-coups qui produit une rythmique et qui s'ouvre parfois pour laisser place à quelques développements mélodiques. La seconde consiste à replier le saxophone sur sa cuisse pour produire une suite de drones éthérés qui confèrent une teneur résolument plus contemplative à sa musique. Après un intermède à la flûte toujours dans le même esprit, Kornstad revient au saxophone et séduit alors par son utilisation de l'espace: en se reculant puis en revenant progressivement, il joue sur sur l'intensité des notes qu'il émet, ou s'appuie subtilement sur l'orientation de l'instrument (des déplacements de gauche à droite transforment ces notes longuement maintenues en vagues).

Vient ensuite le duo, où les deux hommes emploient globalement les mêmes techniques: ils se complètent souvent judicieusement, en prolongeant mutuellement leurs notes. Là où chacun, lors de sa prestation solo, s'exprimait le plus intensément dans les passages les plus épurés, en duo, ce sont à l'inverse les passages les plus denses, les plus énergiques qui s'avèrent les plus payants. Plus décousue, la dernière partie du set laisse néanmoins le sentiment que la formule n'est pas encore pleinement aboutie, mais bien que légèrement inégale, la qualité du jeu est tout de même largement notable... suffisamment pour que ce projet suscite l'attention, en attente d'une éventuelle maturation du projet et d'une confirmation sur album.

Une pause puis le chemin se poursuit vers le Petit Théâtre du MC2 où 250 personnes accueillent la chanteuse Hilde Marie Kjersem et ses trois musiciens, avec qui elle forme le TUB Quartet: Magne Vestrum à la contrebasse, Pål Hausken (In the Country, trio signé chez Rune Grammofon) à la batterie et Andreas Hessen Schei (Jaga Jazzist) au piano. Autant clarifier immédiatement les choses: si à l'issue du premier concert, on pouvait placer une bonne dose d'espoirs dans le duo Wiik/Kornstad, la prestation du TUB Quartet sera quant à elle la plus décevante de la journée. Certes, les qualités vocales de H.M. Kjersem sont indéniables mais l'ensemble manque cruellement de saveur, d'autant plus qu'en matière de jazz vocal, la Norvège a donné naissance à plusieurs talents singuliers et marquants au cours des dernières années, comme Sidsel Endresen ou encore Susanna Wallumrød (et son Magical Orchestra). Ici, la formule, qui oscille entre jazz et accents pop, est malheureusement assez convenue, souffre d'une certaine linéarité et la construction des titres manque régulièrement d'originalité.

On regrette aussi un manque global de charisme, au point que la formation sombre parfois dans un univers gentillet, où la nature inoffensive qui se dégage de ces morceaux devient ennuyeuse, et où l'élégance des instruments ne parvient pas à dissimuler un caractère mielleux à la Norah Jones. Il serait néanmoins abusif de ne pas reconnaître les quelques qualités du TUB Quartet puisqu'à quelques rares reprises, le niveau s'élève, essentiellement grâce aux interventions de Andreas Hessen Schei. Souvent bien secondé par le contrebassiste, le pianiste porte littéralement la formation à bout de bras, en imposant un jeu qui captive par sa classe, son inspiration et sa fluidité. Malgré ces coups d'éclat, d'autres interactions en duo qui souhaiteraient inviter à une perception plus cérébrale (contrebasse/batterie par exemple), ponctuent le set et bien qu'elles ne soient pas désagréables, elles demeurent finalement assez vaines et laissent un goût d'inachevé... à un set que l'on noiera rapidement dans l'oubli (ou dans le fjord du coin, si Grenoble avait été situé en Norvège) juste après avoir franchi la porte de sortie.

Le dernier passage de Nils Petter Molvaer à Grenoble remontait à l'époque où il accompagnait Marylin Mazur et c'est finalement quinze ans plus tard qu'il revient en tête d'affiche, dans le Grand Théâtre du MC2 devant près d'un millier de spectateurs. Au cours des années 90, le trompettiste norvégien s'est envolé vers une carrière de leader, souvent à la tête d'un quintet où figurait notamment le guitariste Eivind Aarset: avec cette formation, Molvaer a tout d'abord sorti deux albums marquants pour la scène électro-jazz (Khmer en 1997 et Solid Ether en 2000). Son style particulier (un souffle venu du Nord, un son éthéré devenu sa signature caractéristique) et sa présence émotionnelle rare l'ont hissé au sommet et lui ont ouvert les portes des festivals de jazz les plus prestigieux. Plus mitigée fut la sortie de NP3 en 2002: un album, certes pas dépourvu de qualités (l'intensité de son jeu, il ne l'a jamais perdue), mais souvent laborieux dans son utilisation de l'électronique... qui plus est, lorsque dans le même temps, la jeune garde norvégienne repoussait considérablement les limites (en particulier du côté de Supersilent, de ses projets solos dérivés (Deathprod, Arve Henriksen) ou de ses side-projects (Food, Strønen/Storløkken)). Alors qu'est sorti l'an passé un album live (Streamer), Molvaer est donc attendu au tournant et les interrogations planent quant au renouvellement de ses orientations.

La première originalité de la soirée tient tout d'abord dans le line-up qui, bien que restreint au simple trio, va pourtant livrer une performance d'une rare densité: Molvaer (trompette, laptop et multiples pédales) étant ce soir accompagné par Pål Nyhus (aka DJ Strangefruit, aux platines) et Jan Bang à l'électronique (notamment entrevu l'an dernier sur le Chiaroscuro d'Arve Henriksen). Si les premières minutes font figure d'introduction de "mise en jambes" (Bang et Nyhus déposent quelques nappes discrètes), il ne faut que quelques notes à Molvaer pour imposer tout son charisme et toute la finesse de sa maîtrise technique: il initie des séquences, les boucle et les superpose, avant de les distribuer à ses deux partenaires qui peu à peu les modifient. Le trio prend ses marques et se lance alors dans un set d'1h40 (quasiment sans aucune interruption) au cours duquel on retrouve plusieurs ingrédients récurrents, comme ces influences venues d'un dub dopé aux infrabasses et ces phases clairement orientées dancefloor. Et si ces dernières suscitaient les plus grandes réticences sur NP3, elles sont aujourd'hui beaucoup mieux dosées et ont été considérablement enrichies (ruptures de rythme, caractère évolutif accentué...).

Mais au delà de ces aspects maintes fois rencontrés par le passé, la formation va explorer bon nombre de nouveaux chemins, sous l'impulsion d'un Jan Bang qui pourrait bien incarner le second souffle dont Molvaer avait besoin. L'étendue de son terrain de jeu impressionne, capable d'initier de longues et austères plongées dark-ambient (à la noirceur digne d'un Deathprod), de livrer de violents cataclysmes (samples de cymbales en rafale), de s'aventurer sur des zones plus désertiques (jeu sur le bas volume, craquements...) ou de se diriger vers des contrées plus excentriques (certains moments s'apparentent à de la musique concrète, d'autres à de la pop expérimentale venue des 60s lorsqu'il introduit des sons relativement proches du moog). Parallèlement, DJ Strangefruit séduit par sa capacité à prendre du recul et ses choix de samples ou d'accompagnement sont souvent audacieux et beaucoup plus mûris que par le passé: il introduit parfois en arrière-plan des musiques venues d'extrême-orient ou d'élégantes nappes de cordes sur lesquelles la trompette vient s'immiscer.

La formule se révèle donc très ouverte et Molvaer y glisse plusieurs thèmes de ses différents albums, ou se laisse aller à l'improvisation pour des instants particulièrement introspectifs. Il y ajoute parfois quelque samples vocaux, comme ce discours de G.W. Bush où l'extrait "Vice-President Cheney" se fait peu à peu découper pour ne plus devenir qu'une séquence "Vice... Vice... Vice" qui se répète (rappelons que sur NP3, le titre Axis of Ignorance était déjà dirigé à l'encontre de la politique extérieure américaine). Alors, bien sûr, ce choix de la diversité est ambitieux et certaines phases se révèlent plus intenses que d'autres, mais la prise de risques fait plaisir à voir, d'autant plus que le trio fait valoir une remarquable capacité de transition, laissant pleinement s'épanouir les différentes initiatives qu'il entreprend: le développement est progressif et tout s'enchaîne finalement de façon très naturelle. Par ailleurs, si l'ensemble est servi par une acoustique tout à fait correcte, il est véritablement bonifié par les lumières: jeux sur les teintes bleues, sur le clair obscur et sur les ombres (quelques nuages de fumée traversent même la scène) et projections hypnotiques sur l'écran géant au fond de la scène.

La dernière nouveauté apparaît au cours d'un titre inédit (Gaspard) qui pourrait bien donner la prochaine direction empruntée par Nils Petter Molvaer sur album: le morceau s'appuie sur un beat orienté hip-hop, un rythme léthargique, lourd et profond, un peu à l'instar de Dälek ou de la noirceur de DJ Signify (cf. Sleep no More, sorti chez Lex en 2004). Molvaer termine sa prestation par un court rappel en solo, recueilli dans une optique très méditative avant de recueillir l'ovation du public: son sourire indique plus que la satisfaction, on le sent heureux d'avoir surpris et d'être là où ne l'attendait pas forcément. Au final, ce set aura été très encourageant pour la suite, bien qu'il ne soit pas dit que la formule adoptée ce soir (ces longs parcours à l'évolution très progressive) s'épanouira aussi bien en studio. Rendez-vous au prochain album.

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