Masada

Grenoble, Auditorium MC2 - 16.10.2004

» Compte Rendu

le 30.10.2004 à 06:00 · par Antoine D.

En une dizaine d'années d'existence, Masada a atteint un statut de groupe culte, s'appuyant sur un songbook hors pair qui s'est vu largement décliner hors du quartet initial : qu'il s'agisse de l'Electric Masada, du Masada Strings Trio, de Bar Kokhba, ou encore des quatre volumes consacrés au dixième anniversaire de la formation sortis sur le label Tzadik (Masada Guitars, par exemple), la musique de Masada ne cesse d'étonner de par l'intarissable fécondité de ses compositions.

Bien que les calendriers surchargés de chacun des membres du groupe rendent difficiles les possibles réunions sur scène, l'auditorium flambant neuf du MC2 accueillait ce soir le Masada "standard", pour un concert dont la setlist était relativement proche du 50th Birthday Celebration Volume 7 (sorti en septembre 2004), un live enregistré en septembre 2003 lors du cinquantième anniversaire de John Zorn (fêté un mois durant au Tonic de NY), et sur lequel figurent justement des titres tels que Karaim, Ravayah ou Hath-Arob. Il est tout d'abord frappant d'observer les différentes personnalités de ces quatre compères, avec à la pointe, un John Zorn toujours aussi passionnant et imprévisible dans les envolées de son saxophone, qui harangue régulièrement (par de rapides signes de la main) un Joey Baron aussi fantasque qu'explosif à la batterie. Sur sa droite, Dave Douglas, droit comme un i, parfois sur la pointe des pieds, ne cesse d'alimenter avec sa trompette le dialogue avec Zorn, l'un et l'autre témoignent d'une osmose sans failles en se fournissant mutuellement des contrepoints très libres dans leur intention, et qui contribuent considérablement à la densité des compositions. D'apparence plus introverti, Greg Cohen (contrebasse) délivre pourtant une dynamique énergique et pleine de subtilité, sur laquelle Baron s'immisce pour la contraster et l'enrichir toujours plus. Le mot richesse est décidément un élément récurrent pour cerner la musique de Masada : richesse du jeu tout d'abord, lorsque les quatre hommes exploitent au maximum les possibilités offertes par leurs instruments (un set de Joey Baron est un flux continuel d'ingéniosité) et richesse dans les directions poursuivies dans ces morceaux où cohabitent la musique traditionnelle juive et le jazz, aussi bien dans sa forme la plus classique que sous des couleurs free ou avant-gardistes qui rappellent inévitablement une influence centrale du quartet : Ornette Coleman. Mais le plus fascinant dans la musique de Masada reste que même lorsque la formation s'engage sur des terrains propices à l'expérimentation, elle demeure incroyablement accessible et ludique, parce qu'elle sait se raccrocher à des éléments mélodiques ou rythmiques très simples dans leur construction, tout en les associant à des vagues d'idées, de créativité qui étoffent perpétuellement les morceaux. En somme, Masada tient une formule qui allie un aspect immédiat et une complexité qui conduit à rendre les compositions inépuisables dans les surprises qu'elles réservent. Zorn et ses partenaires offrent ainsi une relecture permanente du songbook de Masada, une démarche qui se déroule d'une façon très naturelle, déconcertante de facilité dans l'exécution, où la complicité est telle que les quatre hommes évoluent dans un jeu massivement guidé par l'instinct.

Il est par ailleurs on ne peut plus réjouissant de percevoir le plaisir que prennent Zorn, Douglas, Cohen et Baron sur scène : les rires, les sourires, la franche déconnade sont réunis dans un enthousiasme et une sincérité qui laisseraient à penser que ces néo-quinquagénaires ont gardé leurs âmes de gamins, comme s'ils jouaient leur tout premier concert. En 1h30 d'un set tonitruant, Masada comble toutes les attentes et dépasse littéralement les limites fixées en studio pour atteindre un niveau remarquable d'interaction, de force de conviction et de transmission des émotions. Que cela ne s'arrête jamais!

Retour haut de page

John Zorn (Masada)

» Accès Archives

Copyright © 2004-2013 Millefeuille, toute copie intégrale ou partielle est soumise à autorisation. Contacts. En continu.