SEC

Lyon, Le Périscope - 25.04.2016

» Compte Rendu

le 03.05.2016 à 06:00 · par Rebecca L.

SEC : Plongée dans l'underground

Je descends du métro à la station Perrache. Je passe sous un long tunnel à la lumière jaune pisse qui donne un teint blafard aux personnes qui marchent à côté de moi. Il y a quelques années, on savait en empruntant ce tunnel qu’on franchissait la limite entre deux mondes : le quartier bourgeois au nord, et le quartier à éviter le soir, au sud. J’arrive devant le Périscope, juste à coté de l’ancienne prison Saint Paul, reconvertie il y a peu en université catholique. C’est dans l’ordre des choses. Comme la mairie veut progressivement faire de ce quartier le nouvel endroit hype de la ville, on préfère remplacer les taulards par des CROUS, et les prostituées par des grenouilles de bénitier. On les éloigne hors de notre champ de vision, les détenus à Corbas et les putes en périphérie, histoire de se faire croire que ça n’existe plus. Pour l’instant, les salles de concerts sont encore les bienvenues, mais ce n’est qu’une question de temps avant que les nuisances sonores ne deviennent un problème pour les futurs nouveaux riverains qui auront payé à prix fort leur petit loft d’architecte. On se dira que ces salles de rock n’ont plus leur place dans ces quartiers si tranquilles et elles seront à leur tour déplacées un peu plus loin, là ou ça ne dérangera pas.

En attendant, on me demande 6 euros pour l’entrée et 2 euros cinquante pour un demi, ça me redonne le sourire. La première partie a déjà commencé : Glossolalie, duo violoncelle clarinette, pose une ambiance planante, idéale pour faire un repérage des lieux avant le combat de tout à l’heure. Glossolalie ne joue pas sur scène, ils jouent dans la fosse, au milieu du public, tout comme le groupe que je viens voir : SEC. Une manière de ne pas jouer pour mais avec le public. Dans leur fiche technique, SEC prévient les salles : ils jouent dans la fosse, n’ont pas besoin de sonorisation, juste d’une prise de courant, et jouent très fort. Bouchons d’oreilles vivement recommandés, d’ailleurs il y en a un peu partout à disposition.

SEC, c’est un face à face, entre Jules Ribis à la basse et Xavier Tabard à la batterie. Le public est tout autour et observe le duel. Une simple ampoule placée entre les deux hommes comme unique lumière. Deux garçons tout sourire, sympathiques, presque un peu timides, qui blaguent avec les gens autour d’eux avant de commencer. Au bout de quelques minutes du concert, on ne les regarde plus de la même manière. Ils sont torse nu, ils hurlent, ils se démènent. Deux boxeurs sur un ring, au milieu d’une foule hilare. Edward Norton et Brad Pitt s’envoyant des mandales dans un Fight Club clandestin.

Les grands gestes lourds du batteur sont hypnotiques. Il y a quelque chose de magnétique dans cette chorégraphie, qui donne l’impression de voir la scène au ralenti, alors qu’il doit jouer à 220 Bpm. Je suis à moins d’un mètre de lui. Je sens les fluctuations de l’air sur mon visage quand il frappe ses cymbales. Il y a des copeaux de bois qui jaillissent de ses baguettes meurtries. J’ai les yeux rivés sur son dos transpirant, et ses deux omoplates qui se tordent dans tous les sens. J’oublie que nous sommes lundi soir. J’oublie ma journée pourrie. J’oublie l’envie de fumer une cigarette. J’oublie l’envie de choisir une case « noise », « punk » ou « math rock » pour SEC. Et au moment où je me dis ça, ils arrêtent de jouer, et chantent a capella une vieille chanson de bagnard. Puis ça repart. Le volume sonore et la proximité font que l’expérience est physique, sensorielle, même avec des bouchons d’oreilles. On n’est pas seulement spectateur. On participe à une sorte de transe collective, charnelle et salvatrice.

Le grand projet de SEC cette année, c’est l’EPS : l’Emeute Philarmonique de SEC. Au duo basse-batterie s’ajoutent un clavier et des percus d’orchestre, une chorale et une section de cuivre, ouvertes à tous. Répétitions tous les soirs de la semaine précédant le concert, et au final un joyeux bordel avec le public tout autour et au milieu. Comme un doigt d’honneur à la logique d’austérité qui voudrait réduire les projets musicaux faute de moyens.

SEC est en fait un bras d’honneur à pas mal de trucs. Sans avoir besoin d’en faire en vrai. Sans revendiquer quoi que ce soit. Si ce n’est une certaine liberté. Celle d’être celui qui gêne. Celle de taper très fort. Celle de hurler même si ça ne veut rien dire.

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Photo Concert SEC, Lyon, Le Périscope, le 25.04.2016

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