William Parker

Saint-Mandé, Saintt-Mandé - Salle des Fêtes - 30.01.2010

» Compte Rendu

le 23.03.2010 à 00:00 · par Mathias K.

Cette deuxième soirée de l'édition 2010 du festival Sons d'Hiver était certainement la plus attendue. Elle réunissait rien moins que deux des formations américaines les plus enthousiasmantes du moment en matière de jazz free : le nouveau trio de Rob Brown (saxophone alto), avec Craig Taborn au piano et Nasheet Waits à la batterie, et le quartet du vétéran William Parker (contrebasse), décidément toujours aussi impressionnant, avec Lewis Barnes à la trompette, et toujours Rob Brown et Nasheet Waits. Le quartet invitait ce soir deux légendes vivantes : Billy Bang, merveilleux violoniste, et James Spaulding, saxophoniste ténor compagnon de route des Jazz Messengers. Deux concerts tout droit venus du Vision Festival, un des grands rendez-vous de l'avant-garde new-yorkaise en matière de jazz.

Par rapport à la prestation de William Parker avec Hamid Drake l'an passé, ce concert avait quelque chose de plus cérémonial : la salle d'une part, et les deux invités d'autres part, tout laisse penser qu'il s'agit-là d'un concert de célébration. Ce qui n'a pas fait de ce moment de musique un concert guindé ou compassé, loin s'en faut.

Tout d'abord, la prestation incendiaire et bruitiste du trio de Rob Brown. On a connu le saxophoniste parfois méditatif et retenu, lyrique : ce soir il aura décidé d'être virulent, toute énergie dehors, portant toujours la musique délivrée collectivement à la limite du déchirement et du cri. C'est Craig Taborn le premier qui étonne. Alors qu'il semble par moment un peu timoré dans son jeu, il était ce soir, de bout en bout, exceptionnel de force et de vitalité. Lors de la première pièce interprétée par le trio, Taborn fait preuve d'une liberté et d'une audace impressionnantes : martelant le clavier en accords tantôt harmonieux, tantôt dissonnants, intercalant des clusters au milieu de phrases par ailleurs très mélodieuses, menant la danse de la main droite puis de la gauche dans un fabuleux ballet rythmique, le pianiste sera de bout en bout époustouflant. A côté de lui, Rob Brown peut laisser galoper souffle et imagination, dans des thèmes à tiroirs labyrinthiques qu'il pousse à m'extrême du rauque ou de l'aigu, tandis que Nasheet Waits appuie ses compagnons d'une rythmique enragée, jamais attendue ni académique, très désarticulée, privilégiant énergie et discontinuité plutôt que rôle proprement rythmique. De très longues pièces, peu de pauses, pour une prestation extrêmement improvisée et homogène à la fois, où les chorus se disinguent peu des moments collectifs. L'unité trouvée ici par le trio est exceptionnelle. Et comme un bonheur n'arrive jamais seul, le set de ce soir a été enregistré par les bons soins du label Rogue Art : on attend donc impatiemment la publication de l'enregistrement pour pouvoir réécouter ce concert puissant.

Deuxième moment du concert, sous l'auspice de la fête : le quartet de William Parker et ses deux invités. Eux aussi feront le choix de pièces longues, le plus souvent modales : ils interprèteront entre autre Criminals in the White House, Malachi's Mode (pour Malachi Favor) ou encore Shorter for Alan. Sans oublier le très beau Cathedral of Light en rappel. C'est moins la recherche d'homogénéité que le plaisir collectif de se repasser le témoin musical qui est ici privilégié : ainsi de ces généreux chorus laissés aux sidemen, ou de ces espaces de fantaisie ouverts au sein même des thèmes (il faut voir Billy Bang égréner un petit ostinato espiègle au violon, comme s'il jouait d'une mandoline). De fait, le leader laisse ici un champ très libre à ses partenaires, soit pour qu'ils engagent de virulentes passes rythmiques (Nasheet Waits à la fin de Criminals), soit pour qu'ils déploient au saxophone des moments de lyrisme mat, soit pour qu'ils retournent comme un gant le jeu collectif par des fantaisies harmoniques inattendues (Lewis Barnes et Billy Bang pendant Malachi's Mode).

C'est donc à un équilibre parfaitement éprouvé de risque musical et de générosité que nous convie l'équipe de William Parker, qui privilégie tour à tour des développements heurtés (la série de faux départ qui organise Cathedral of Light) et la fluidité : les longs thèmes exposés par les chuivres jouant à l'unisson et se dissociant brusquement à la fin sont un vrai bonheur. Le public ne s'y trompe pas, qui participe avec force cris d'enthousiasme et applaudissements, gratifié à la fin d'un remerciement de la part du maestro : "Thanks everybody for coming. Usually we are a quartet, tonight we were a sextet, but with you in front of us, we're an orchestra. You were part of it, thank you." Où William Parker réaffirme la démonstration d'un jazz à la fois parfaitement intelligent, imaginatif, généreux et puissamment défricheur. En un mot, bravo !

Retour haut de page

Photo Concert William Parker, Saint-Mandé, Saintt-Mandé - Salle des Fêtes, le 30.01.2010

» Accès Archives

Copyright © 2004-2013 Millefeuille, toute copie intégrale ou partielle est soumise à autorisation. Contacts. En continu.