Hamid Drake

+ Ethnic Heritage Ensemble

Cachan, Théâtre de Cachan - 29.01.2010

Sons d'Hiver 2010

» Compte Rendu

le 02.03.2010 à 00:00 · par Mathias K.

C'est par une affiche et un programme alléchants que s'ouvrait l'édition 2010 du festival Sons d'Hiver, au Théâtre de Cachan. Dans un esprit de fête et de célébration, jouaient ce soir-là Hamid Drake et son groupe Bindu dans sa nouvelle formule (on y revient), ainsi que Kahil El'Zabar à la tête de l'Ethnic Heritage Ensemble, associé ce soir à Neneh Cherry pour un hommage à ce monument du free qu'a été son père Don.

Commençons donc par le clou de la soirée : Bindu. Et lâchons le mot tout de suite : la performance donnée par le quintet ce soir a été fabuleuse, et le mot est faible. Hamid Drake et son groupe à géométrie très variables (trois albums à ce jour parus chez Rogue Art, et jamais le même line-up sur chacun des disques) étrennent ce soir le répertoire enregistré sur l'excellent Reggaelogy, paru chez Rogue Art le 27 janvier dernier. Sont réunis sur scène ce soir, outre le batteur, Jeff Parker à la guitare, Josh Abrams à la contrebasse et au guembri, Jeb Bishop et Jeff Albert aux trombones, et Napoleon Maddox pour la voix et le beatboxing. Reggaelogy, comme son titre l'indique, s'inspire des musiques jamaïcaines mais n'est pas non plus un disque de reggae, qu'on est donc pas obligé d'aimer pour apprécier le concert de ce soir. En revanche, il partage avec cette musique un même goût de la fête parfaitement adapté à la circonstance.

C'est donc en trombe que s'ouvre le set, sur le premier titre du disque, Kali's Children No Cry. C'est d'abord Maddox qui lance les hostilités en construisant des rythmes alambiqués avec sa bouche. Le batteur engage la conversation, et sur ce dialogue rythmique sophistiqué entre une voix et une batterie, les deux trombons viennent poser un thème accrocheur, après quelques mises en jambes bruitistes. Pendant plus d'une heure, les musiciens construiront progressivement leurs morceaux dans une ouverture maximale de tous pour le jeu de chacun, avançant doucement, sûrement, et dans un esprit constant de prise de risque.

Si le répertoire de ce soir doit quelque chose au reggae, c'est sûrement du côté de Jeff Parker qu'il faut chercher la réponse. Le guitariste appuie au cours du set ses partenaires d'une guitare constamment rythmique (rare pour un musicien qui aime plutôt l'élégance de phrases déliées), nimbée parfois d'un wah-wah discret ou d'un effet chorus qui apporte sa touche jamaïcaine à ces suites d'accord. Complexifiant parfois un jeu qu'il veut simple ce soir, il se lance dans des passes bruitistes à la sortie d'un chorus de batterie (The Taste of Radha's Love, assez différent de sa version enregistrée) ou ajoute un rien de délai. Il est appuyé par le jeu vindicatif de Josh Abrams, qui phrase avec une énergie décuplée. Nul doute qu'associs à Drake, ces deux musiciens forment un binôme rythmique quasi idéal : il faut entendre Abrams mener avec force ses ostinatos en contrepoint de Jeff Parker : difficile de n'être pas pantois devant la qualité de leur jeu et de leur écoute.

Dès lors que l'essentiel du groove est assuré, les deux trombonistes ont le champ libre pour toutes sortes de fantaisies : qu'ils entament un duo équipés chacun d'une sourdine ou qu'ils réduisent leur jeu à un chaos de souffles dans les moments les plus ouverts et improvisés, Jeff Albert et Jeb Bishop font un usage constamment ludique et inventif de leur instrument, soutenus par les guirlandes rythmiques vocales de Napoleon Maddox. Dommage qu'on l'entende parfois assez mal : son beatboxing est impressionnant de souplesse et de virtuosité, au point qu'on regrette parfois un peu de le voir troquer ses folies onomatopéiques pour de simples parties rappées ou chantées.

Ce qui frappe le plus dans la prestation de Bindu ce soir, c'est le plaisir collectif que ces musiciens semblent éprouver à jouer ensemble. Le leader dirige ses comparses d'une main de maître et d'une frappe résolue, avec cette assurance de grand batteur à l'aise dans toutes les situations, même s'il privilégiera ce soir un jeu virulent, prolixe et débordant. Il y aura de fait peu d'instants de répit dans ce set : excepté peut-être lorsque Josh Abrams troque sa contrebasse pour un guembri sur lesquel il essaie de manière hypnotique un thème de toute beauté. La prestation donnée par le groupe ce soir a ouvert idéalement l'édition 2010 de Sons d'Hiver : rien à ajouter, sinon q'elle confirme une nouvelle fois le rôle crucial que joue Hamid Drake sur la scène improvisée contemporaine. Chapeau bas, évidemment !

La prestation de l'Ethnic Heritage Ensemble apparaîtra donc assez décevante face à tant de brio. Kahil El'Zabar s'y entend en batterie, aucun doute là-dessus : en revanche son goût des métissages a eu assez peu de champ libre ce soir. Le set, sans être indigne, n'a jamais vraiment dépassé le stade pas très satisfaisant d'un mélange un peu fourre-tout de rock, d'électro et de jazz à tendance plus ou moins free, plus ou moins ethnique. La faute, probablement, à de fortes disparités au sein des musiciens. Pour la puissance d'un Ernest Dawkins au sax ténor et aux percussions, il faut entendre un Corey Wilkes au jeu beaucoup plus convenu et facile et de la même façon, Frank Orall (ordinateur et guitare) et Matthew Kent (basse) n'apporteront pas grand-chose à cette musique. Dommage donc : pas vraiment d'hommage à Don Cherry mais quelques versions sans grande saveur de classiques soul et r'nb' entonnés par Neneh, que viennent cimenter avec plus ou moins de bonheur quelques improvisations sans grandes surprises.

Reste que, dans cet ensemble forcément décevant face au groupe précédent, quelques instants rattraperont peu un peu le set par leur puissance : deux chorus fulgurants d'Ernest Dawkins et une ahurissant solo de batterie de la part de Kahil El'Zabar, où il maltraitera ses deux cymbales comme s'il les fouettait. Très beaux moments d'énergie enragée qui consolent un peu de la tiédeur des autres musiciens présents sur scène ce soir.

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Photo Concert Hamid Drake, Cachan, Théâtre de Cachan, le 29.01.2010

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