Xiu Xiu

Silence as Violence

» Interview

le 18.05.2009 à 06:00 · par Vincent B.

Rencontre avec Jamie Stewart, le chanteur de Xiu Xiu, après un concert solo troublant à la maroquinerie.

Quelles raisons vous ont poussé à organiser un tour solo, quelques mois après votre tournée avec les autres membres de Xiu Xiu ?

Des raisons très simples … Après la tournée de Women as lovers, on a décidé de faire un break, j'avais donc du temps libre pour faire une tournée seul. C'est la première fois que je fais cela en europe. Je ne l'avais pas fait depuis cinq ans, la dernière fois c'était aux USA avec Devendra Banhart, ce qui nous a donné par la suite l'occasion de faire un split album ensemble. C'est juste la deuxième date du tour, je me sens encore un peu bizarre, j'ai besoin de quelques concerts supplémentaires pour m'habituer, régler quelques petites tensions concernant les différentes pédales de boucles et tout le materiel.

Votre dernier album, Women as lovers, était d'une certaine manière le plus arrangé de vos albums, avec un nombre impressionnant de couches d'instrumentations. Je pensais que ce tour solo était peut être une manière de revenir à la source de vos compositions...

Oui, il est tout à fait possible que ces motivations m'aient inconsciemment poussé à entreprendre cette tournée.

A l'écoute de vos albums, et de la diversité des arrangements, on se pose la question du processus de composition et d'écriture. Comment procédez-vous pour construire un morceau ?

Cela dépend des albums. Sur Women as lovers, cela s'est fait de manière assez classique, en collaboration avec les autres musiciens, à construire les morceaux dans un studio, chacun avec nos instruments, comme lors d'une répétition. La forêt a fonctionné également de cette manière, avec aussi beaucoup de collaborations extérieures lors des arrangements et enregistrements. En revanche, certains albums, comme Fabulous muscles, ou l'album à venir de Xiu Xiu, sont beaucoup plus personnels. Je les ai quasiment intégralement composés et arrangés moi-même. C'est aussi une des raisons pour lesquelles je privilégie ces albums lors de mon tour solo.

Etes-vous également le producteur de vos albums?

Il y a toujours quelqu'un avec nous pour collaborer sur la production. Ne serait ce que pour avoir une oreille extérieure. Les quatre premiers ont été co-produits par Caralee mc Elroy, et les deux derniers par Greg Saunier, le fondateur/batteur de Deerhoof.

Les albums de XIU XIU comprennent souvent une reprise. The Smiths avec Asleep, sont présent sur Fag patrol, New Order (Ceremony) sur Chapel of chime, et Bowie / Queen (Under pressure, sur Women as lovers). J'ai également vu qu'une photo de Morissey décorait l'interieur de votre housse de guitare. Ces groupes constituent ils une influence majeure de Xiu Xiu?

Pour ce qui est de la musique pop, oui, la fin des années 70 et le début des année 80 en angleterre, la pop que l'on dit « gothique » anglaise de groupes tels que The Cure, Joy Division, Bauhaus, The Smiths, est une musique que j'ai toujours écoutée. En dehors de cela, j'écoute beaucoup de dance, de musique expérimentale électronique, de musique classique moderne, de musique bruitiste, et beaucoup de musique percussive, contemporaine ou ethnique.

Vous sentez vous proche de certains groupes sur la scène actuelle?

Voulez vous dire personnellement, ou d'un point de vue musical?

D'un point de vue musical, car le type de musique que produit Xiu Xiu est assez marginal, même au sein de la scène alternative...

Je pense que tous les groupes américains qui durent mais qui fonctionnent essentiellement aux Etats-unis, n'ont pas suffisamment de renommée pour tourner hors des Etats-unis et ne font pas partie d'une "scène". Prenez l'exemple de Deerhoof, ils existent depuis plus de 15 ans, ils deviennent certes de plus en plus populaires, mais ils ne font pas partie d'une scène particulière. Ils ont très brièvement profité du fait d 'être assimilés, au début des années 2000, à la scène noise alors en vogue, mais sans le revendiquer. Je ne crois pas personnellement appartenir à une scène ou catégorie musicale . Je pense que les groupes qui s'identifient à une scène tournent et existent pendant un an et demi et ensuite ...

Je suppose que vous vous sentez tout de même proche de votre label, Kill Rockstars?

Pas vraiment. Pas musicalement. Politiquement j'ai un très grand respect pour les groupes de ce label, et pour la manière dont le label tourne. Leurs préoccupations et positions sur la question de la place des femmes dans la musique, leur souci de ne pas être un maillon dans l'industrie musicale et de rester indépendant, particulièrement en ce qui concerne le rock alternatif ou le hard-rock. Musicalement on peut dire que krs est, en gros, un label de rock n'roll, et je n'ai jamais été réellement intéressé par le rock n'roll, mais leur vision politique a toujours eu beaucoup de signification pour moi. En dehors de cela, je ne me sens pas plus proche que cela d'eux (rires).

Le titre du dernier album de Xiu Xiu, Women as lovers, est une référence au roman d'Elfriede Jelinek...

Oui. Jelinek est devenue célébre aux usa après l'adaptation par Michael Haneke de La pianiste. Avant cela ses livres n'étaient pas traduits. En tout cas je ne les connaissais pas.

Justement, l'univers de xiu xiu semble correspondre assez bien à l'univers cinématographique de Haneke.

Je suis un très grand admirateur de Haneke. Caché est vraiment l'un de mes films préférés. Il est brillant.

J'ai remarqué que vous utilisiez un filtre sur vos micros. Est-ce pour des raisons acoustiques?

(Rires) - Non, en fait c'est pour mes dents, je les abimais à mettre des coups en me rapprochant brutalement du micro, alors j'ai décidé de mettre un filtre dessus.

Il y avait lors de votre concert, comme sur beaucoup de vos titres, un contraste très marqué entre certaines chansons aux interprétations très agressives et fortes, et d'autres chansons extrêmement calmes, proches du silence.

Je ne pense pas que le fait de jouer fort signifie que ce soit agressif. Vous savez, j'aime énormément les musiques destructrices, folles, d'une violence extrême, mais avec les musiques incroyablement calmes, il y a quelque chose de différent. Je me suis intéressé au fait de laisser énormément d'espace autour de la musique, énormément de silences. Cela vient évidemment de mon intérêt pour les compositeurs de l'Ecole de New York, John Cage et ses contemporains (Morton Feldman, Christian Wolff...). Mais dans le cas de ces compositeurs, ils essayaient essentiellement de se servir du silence dans des perspectives positives. Je me suis au contraire intéressé au silence pour exprimer des sentiments ou des pensées négatives. Cela ne marche évidemment que si les auditeurs sont réceptifs, parce qu'il est plus facile d'ignorer une musique très calme qu'une musique très forte qui vous prend et dans laquelle vous vous perdez. Mais une musique extrêmement calme peut également forcer l'auditeur à être happé par le sujet et l'ambiance d'une chanson. Si c'est très calme, cela peut avoir une accroche encore plus grande. Je dis cela de mon expérience en tant qu'auditeur de concert de musiques très calmes auxquels j'ai assisté. Je sentais que je devais faire attention, que si je bougeais je pouvais faire du bruit et détruire la musique. En tant qu'auditeur, ce type d'expérience a eu beaucoup d importance pour moi.

Vous mentionnez l'Ecole de John Cage. Ce compositeur semble avoir eu beaucoup plus d'influence sur le rock américain que sur le rock européeen. Je pense notamment à Sonic Youth qui avait rendu hommage à tout les compositeurs de cette école sur Goodbye 21st century.

Vous savez, cette mouvance de compositeurs a essentiellement débuté à la fin des années 40 jusqu'au début des années 60 aux Etats-unis. Le rock n'roll est apparu au même endroit et exactement au même moment. Politiquement une forme de subversion les lie. Donc il me semble peu étonnant que ces compositeurs puissent influencer des groupes de rock actuels, au même titre que le rock n'roll.

Vous travaillez également comme producteur, pouvez-vous nous parler de votre approche du travail de production?

C'est un rôle très intéressant. L'une des raisons d'être du côté du producteur est, selon moi, d 'apporter une oreille vierge sur un travail, une écoute fraiche. Quelqu'un qui travaille sur un titre et qui l'a écouté sept mille fois pendant le processus de construction a besoin d'une écoute à la fois attentive et nouvelle. Je pense que le rôle d'un producteur est, plus que tout, d'amener un artiste à avoir une idée de ce qu'il veut et de l'aider à clarifier cette idée. Il est important de montrer que l'on travaille pour les gens, pour qu'il soient satisfaits et en accord avec le résultat. Je peux évidemment impliquer mes sentiments ou ma position personnelle sur la musique, si c'est ce que l'on me demande, mais c'est surtout la question de travailler pour quelqu'un, de chercher et d'explorer les sentiments qu'ils recherchent eux-même et qu'ils veulent explorer.

Vous prenez également en charge la prise de son, l'enregistrement ?

Cela dépend. Cela peut se faire dans mon home studio ou dans un studio professionnel, auquel cas je ne fais pas nécessairement la prise de son .

Où avez-vous enregistré les albums de Xiu Xiu ?

A la maison justement, dans mon petit home studio.

Tout vos albums, y compris Women as lovers?

Non, pour celui-là nous avons enregistré les batteries dans un studio professionel car je n'ai pas assez de micros (rires). Mais nous avons enregistré le reste dans mon home studio.

Le saxophoniste sur Women as lovers est il un nouveau membre de Xiu Xiu?

Non, c'est un ami de Ches Smith, le batteur. Ils jouent énormément ensemble, c'est un grand nom de la scène free jazz aux Etats-Unis.

Savez vous quand sortira le prochain album de XIU XIU?

Oui, en février 2010. Il est quasiment terminé, il sera terminé au mois d'août.

Vous avez récemment aussi fait une série limitée d'albums solo, sous forme d'abonnement à raison d'un disque par mois, limité à 50 exemplaires.

Je voulais faire de la musique ambiante et expérimentale. Il y a une large part de la musique de Xiu Xiu qui appartient à ce registre, mais ce sont toujours des passages au sein de compositions plus construites. Je voulais m'essayer à ce type de musique, m'immerger complètement dans ce monde. Mais il y a peu de personnes qui écoutent de la musique de ce type. Si un label décide d'en tirer 1000 exemplaires, peut être que cinquante personnes achèteront le disque. Alors j'ai décidé de faire juste cinquante exemplaires de chaque disque, et de le faire sous forme d abonnement. Comme cela les gens ont payé à l'avance, et je dois le faire, c'est un engagement. J'avais eu envie de faire cela depuis quelques années et cette forme me paraissait la bonne. Je suis obligé de le faire comme ça (rires)

Qu'est-ce que cela fait de tourner seul?

C'est un peu difficile, je ne pensais pas que ce serait aussi étrange. Je prends des trains partout, ce qui me semblait une bonne idée, mais je réalise que c'est une idée terrible, car je dois courir en permanence pour être à l'heure, plus que si je devais conduire.

Vous êtes totalement seul ?

Oui, totalement. C'est juste pour trois semaines, plus longtemps et cela aurait été de la folie, mais j'ai apporté une dizaine de livres, ça devrait aller.

Vous avez également collaboré avec le groupe italien Larsen. Avez vous prévu de rejouer avec eux?

J'espère, c'est un peu difficile d'accorder nos emplois du temps respectifs mais j'ai tourné avec eux l'hiver dernier, comme collaborateur, nous jouions uniquement leur répertoire. J'espère réellement que nous allons retravailler ensemble. Ce sont des musiciens incroyables.

(Interview préparée et réalisée par Vincent B. Photos: Elodie Lavoute )

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