Sylvain Chauveau & Felicia Atkinson

Border le rouge, le bleu à l'infini

» Interview

le 19.02.2010 à 06:00 · par Marteen B.

Felicia Atkinson est artiste. Elle dessine, écrit de la poésie, réalise des performances. Elle a enregistré en spoken words le disque Roman anglais avec Sylvain Chauveau. Les citations entre guillemets sont extraites de Louiseville, texte qui sert de matrice à Roman anglais.

« Samedi 25 juin 2005

Concert de Smog

Cold Blooded Old Times. Holy week, first round :

Bill Callahan est vivant is not a picture or just a voice

Dress sexy at my funeral fût le meilleur moment

Avec Let's move to the country

So seriously

Il tient sa guitare comme un mariachi

Une chemise de cow-boy les briques rouges de la Maroquinerie derrière.

Sa bassiste est digne droite rousse chignon de danseuse belle calme peut-être myope peut-être soeur de Joanna, on l'imagine sur un cheval.

Jim White la couve du regard en jouant, le guitariste ne regarde personne.

Les rivières encore les chevaux encore l'amour toi rivers horses again and you le bréviaire de fumée.

Il fait des chorégraphies avec ses genoux

Il commence à chanter et une avalanche de souvenirs assez neufs m'abat, des chansons passées, celles qu'il ne dira pas.

C'est un personnage unfitted de Hal Hartley

Il s'arrête au début d'une phrase, disparaît un millième de seconde et revient à nous.

Il pleut et l'orage s'étire devant le porche de la salle

- Thank you very much

- Oh... Thank you. »

Comment est né ce travail avec Sylvain Chauveau ?

Sylvain Chauveau devait faire une tournée aux États-Unis, avec un autre groupe ; c'est vraiment par accident au départ, ça a été annulé. Un hasard donc. Sylvain m'a proposé : tu ne veux pas faire un morceau avec moi ? J'ai dit oui, bonne idée. J'ai écrit Roman anglais, le texte d'abord, comme on n'avait aucune base musicale, en écoutant des paroles de Low, en écoutant précisément Lullabye, qui est une de mes chansons préférées de Low. On a commencé à répéter, et c'est venu tout seul. Je pense qu'en une répétition, ça c'est posé, le texte sur les sons qu'essayait de trouver Sylvain, et on est parti faire des concerts. Ça a vraiment commencé en concert, à Washington pour le premier essai ; après à New York, à Montréal et Québec. A Montréal, on a enregistré Roman anglais, le premier texte, chez un ami, Pascal Lacharité, qui joue dans le groupe de post-rock Below the sea. Et c'est la version qu'on a décidé de garder pour le disque, parce qu'elle est très très low fi, et peut-être imparfaite, mais elle avait cette fraîcheur du tout début. Ensuite, comment ça s'est passé... il y avait une revue qui n'existe plus, qui s'appelle Mission impossible, elle a été créée par Christophe Fiat et Alexandra Baudelot. Alexandra était venue voir les répétitions avant qu'on parte et m'avait demandé d'écrire un texte sur Roman anglais et sur l'expérience aux États-Unis, que j'ai donc écrit là-bas. En fait, on a fait d'autres morceaux parce qu'on avait d'autres concerts ; on les a enregistrés chez un ami, Olivier, à Belleville, à chaque fois puisés dans le texte Louiseville, en le modifiant pour la musicalité, et je trouvais que c'était un bon test de voir dans l'oralité comment le texte se modifiait. J'ai retravaillé le texte en fonction de ce que j'avais fait autour, c'est une source en fait, on puise dedans.

Je suis quelqu'un qui improvise beaucoup, dans tous mes médiums. Parce que j''aime énormément cette notion de commencement, c'est quelque chose que j'ai retrouvé dans Blanchot, dans un texte sur l'amitié où il parle de Lascaux, avec cette idée de démarrage où les choses hésitent et reprennent leur souffle. J'aimais beaucoup l'idée que ce texte, Louiseville, ne soit pas figé, un peu comme une pâte qui vient s'adapter aux moules différents.

J'écris toujours comme ça, je rature très peu ; après en revanche je vais travailler à l'intérieur : comme si on faisait un squelette, et après on travaille dedans.

Quand j'écris je me relis souvent à haute voix. La notion de rythme n'est pas encore résolue pour moi, mais c'est une question que je me pose. Comment les choses sont dites. C'est-à-dire qu'elles sont écrites mais elles sont aussi dites. Je pense que c'est un texte qui peut être lu en silence. Pour mon blog, ce sont des textes très courts, je ne les pense pas par rapport à la voix. Mais ce sont toujours des choses que je pourrais dire. Il n'y a pas de texte que je n'oserai pas prononcer.

Quand on lit, il y a des silences à l'intérieur. Je pense que la lecture permet le silence. Il est en-dessous, mais on se pose sur le silence. Il ne disparaît pas. Il y a quelque chose de ça dans l'espace aussi. Les blancs sur la page. J'ai fait de la danse contemporaine, j'ai bossé avec Boris Charmatz, et ça m'a révélé à la notion d'espace. C'est ce que j'aime dans la voix, et dans les blancs aussi ; la voix crée une troisième dimension et crée un espace.

Comment se forge cette voix, sereine, précise ? Le spoken word, la neutralité que tu choisis, se travaillent-ils comme le ferait un comédien ?

C'est vraiment la question de l'entraînement, on en avait beaucoup parlé quand je faisais de la danse. Pour les danseurs c'est fondamental cette notion de pratique, d'entraînement, et moi je refusais ça ; je travaille tous les jours, mais c'est tous les jours différents, j'ai horreur de refaire, même si finalement ça se ressemble ; ça ne me plairait pas de répéter les textes par exemple, toute seule... Quand j'étais petite j'ai fait du théâtre pendant 10 ans, là j'ai découvert l'amour de la lecture. J'ai arrêté le théâtre parce qu'il fallait apprendre par coeur et qu'il fallait jouer, alors que finalement ce qui m'intéressait c'était de lire, même si maintenant en concert parfois j'enlève le texte et je travaille sur la mémoire, mais sur une mémoire lacunaire.

J'écoute beaucoup de musique, j'essaye d'entendre comment les gens font. Comment je trouve le rythme ? C'est une sensation. Il y a des moments où je sens que ça ne va pas, parce que je ne suis pas dedans, et d'autres fois il y a une adéquation du langage avec le moment, et je me dis que c'est bon. C'est vrai que ça crée quelque chose de très répétitif et que parfois je me dis, maintenant il faut que je réfléchisse à d'autres issues : comment évoluer dans cette répétition-là ? Je n'ai pas trouvé la solution. Je n'ai pas du tout envie de crier. Il y a une certaine monotonie mais qui me plaît bien.

La musique m'aide énormément. J'ai une espèce de confiance quand je travaille avec Sylvain, je n'ai pas du tout peur que ça se passe mal. Quand je lis toute seule, j'essaye de trouver la voix la plus juste avec mon texte. La voix ne part pas de rien, elle part toujours d'un référent, soit le texte soit la musique. Je me souviens d'un cours de théâtre que j'avais beaucoup aimé, le prof disait : commencez déjà par juste lire le texte, c'est comme ça que vous allez arriver à trouver votre voix, juste en respectant les virgules et les points, et j'ai adoré cette idée, que normalement un texte n'a pas à être interprété, comme chez Bresson, ou chez Claude Régy, où c'est vraiment une incantation ; on porte un texte, on ne porte pas un personnage.

Quels sont vos prochains projets ?

On joue à Prague en juin. Il faut qu'on voie pour le répertoire. J'ai un projet de disque solo aussi, qui est beaucoup plus chanté. Très très faux. Mais c'est une dimension que j'avais envie de prendre, plus mélodique. Je l'ai fait complètement toute seule ; il n'est pas du tout exclu que je demande de l'aide, notamment à Sylvain. Ce sont des chansons improvisées. Je ne sais pas jouer de guitare, mais je joue de la guitare, je joue une note en général. Il y a une notion qui m'intéresse, celle de la prière. Je ne crois plus en Dieu ; enfant j'ai eu une période, qui sortait de nulle part, très religieuse. J'aime beaucoup l'idée du voeu, de la parole incantatoire, d'une manière simple et pas du tout psychédélique. Les chansons sont jouées à un niveau très bas, ce sont des espèces de murmures. Il y a des morceaux sur Last fm, que j'ai mis à mon nom.

J'aime bien mettre les choses un peu cachées dans différents lieux internet, comme des cachettes que les gens trouvent.

On a un projet d'opéra aussi, mais ça ça va durer très très longtemps. Pas grandiloquent, plutôt un opéra de chambre, limite un oratorio, inviter des voix qu'on aime bien, leur faire dire des choses, c'est encore très très flou, c'est quelque chose qui va mettre 20 ans à se faire.

Felicia Atkinson est un nom anglais, est-ce ta langue maternelle ?

Mon arrière-grand-père était Anglais. C'est important mon rapport à la langue anglaise, d'ailleurs le disque est sorti en Angleterre. Dans les chroniques, la question de l'accent ne gênait pas les chroniqueurs anglo-saxons ; quelqu'un a dit : heureusement que c'est lu avec un accent, sinon ce ne serait pas possible. Quelque chose comme ça.

J'aime beaucoup cette idée de par défaut, ce nom que j'ai par défaut. Ma mère est Polonaise, en fait je suis plus Polonaise qu'Anglaise, et finalement je garde ce nom par défaut, parce que, voilà, c'est là.

Le texte Louiseville alimente plusieurs formes : chanson, poème, théâtre. Comment s'articulent-elles : une oeuvre de départ qui se décline en différentes occasions ; des manifestations qui se construisent en parallèle les unes les autres ? Est-ce qu'une petite machine intérieure collecte en vrac, puis trie les matériaux : toi tu vas dans ce poème, toi je te dessine là ?

Très instinctif, je m'en rends compte de plus en plus. Jamais je ne me dis tiens je vais dessiner ou ah non je vais écrire sur ça. C'est ah je dessine, ou tiens j'écris. Ça vient comme ça. J'aime l'idée d'une espèce de glossolalie, qui serait un langage commun à tout ça. Plus je travaille, plus j'aimerais que ce soit vraiment comme parler, qu'il n'y ait qu'une langue. D'abord j'ai écrit, j'ai toujours écrit, depuis que je suis petite. Je m'enregistrais aussi beaucoup au dictaphone, et tout part du texte. J'ai fait beaucoup de musique quand j'étais petite, à l'école, mais les cours sont tellement mal faits, au conservatoire on ne te parle pas de création, très vite je me suis sentie un peu exclue ; la musique est revenue il n'y a pas très longtemps, il y a 5 ans je pense, un truc comme ça, je me suis autorisé ça alors que je n'osais pas.

Le dessin... j'ai commencé à dessiner au lycée. Je me suis jamais dit est-ce que c'est bien ou pas, mais est-ce que je dois le faire ou pas. Je ne juge jamais un travail par rapport à ses qualités techniques mais par rapport à son originalité, on va dire. Je sais qu'au lycée, des gens comme Artaud ou Michaux, qui avaient ces pratiques du dessin, voire de la profération, et du texte, évidemment ça m'a influencé adolescente.

Comment se sont construits ta sensibilité et ton rapport à la création ?

Premier souvenir que j'ai de l'écriture -- c'est un souvenir-écran par ailleurs --, je me souviens très bien d'écrire sans savoir écrire. Comme beaucoup d'enfants, je remplissais des cahiers d'écritures fausses, je me souviens de faire mine de lire. Je me souviens même de l'été avant d'apprendre à lire : je marchais dans la forêt, tout un coup complètement surexcitée de me dire que dans un an, dans la même forêt, je lirais, tout.

A l'adolescence : la découverte des langues, du potentiel qu'ont les autres langues, et de ne pas les comprendre, ça je l'avais déjà enfant, parce que ma mère étant étrangère, j'ai des souvenirs d'entendre le polonais, pas forcément de le comprendre, mais d'écouter, et c'est un état que j'aime énormément.

L'écriture je l'ai toujours eue, à l'école je lisais mes poèmes aux élèves.

Par rapport aux arts plastiques, j'ai eu une fois une prof qui avait donné le sujet « border le rouge, le bleu à l'infini ». C'était pour moi complètement fou qu'elle propose un sujet aussi absurde, et en même temps ça m'a ouvert l'esprit : ah on a le droit de faire ça...

Il n'y a pas d'étapes, c'est continu. Évidemment maintenant que les choses peuvent être communiquées aux autres, un petit peu, ça change tout, c'est très agréable. Mais en même temps c'est tellement confidentiel ; c'est mieux que de devoir amener son cahier à ses amis et demander : t'en penses quoi ?

J'ai toujours peur de parler de certaines personnes, parce que je me dis je vais en oublier d'autres. Il y a dix ans j'ai adoré Olivier Cadiot effectivement, ça m'a énormément plu et montré que c'était possible ce type de langage-là. Après j'aime beaucoup Quelque chose noir de Jacques Roubaud, je trouve ça fantastique. Quand j'étais plus jeune il y a un texte qui m'a énormément plu, c'est Du mouvement et de l'immobilité de Douve, de Yves Bonnefoy. Un texte sur la mort, qui est très très beau, parce que c'est vraiment l'idée que les mots peuvent parler de ce qui n'est pas là. Un texte qui m'a vraiment éclairée sur ça. J'aime beaucoup E. E. Cummings aussi. J'aime beaucoup la poésie américaine, et j'aime aussi la littérature américaine traduite parce que je trouve que ça donne parfois des figures de style improbables mais très belles, par exemple, j'aime beaucoup lire Don DeLillo traduit. J'aime beaucoup Sylvia Plath, Marina Tsvétaïeva. Plein d'auteurs de chez POL, Emmanuel Hocquart, Pierre Alféri, Danielle Collobert.

Et puis des choses théoriques, j'ai lu un livre de Winnicott il y a longtemps, qui s'appelle Jeu et réalité, sur l'idée d'espaces potentiels, espaces entre la réalité et le fantasme, un livre très important pour moi. Évidemment les textes sur la ritournelle de Deleuze.

Louiseville s'ouvre sur le mot inductions : « Le fait de remonter par le raisonnement ou l'intuition de certains indices à des faits qu'ils rendent plus ou moins probables ». Est-ce que tu rends les choses plus ou moins probables en les (d)écrivant ?

C'est une approximation, c'est approximatif parce que ce n'est jamais complètement vrai, jamais complètement faux ; à partir du moment où les choses sont dites elles existent. Ça rend les choses probables parce qu'elles sont dites.

Je n'ai jamais de sujet préétabli, mon écriture est une enquête, je ne sais pas du tout de quoi je parle au début, je ne le sais qu'à la fin ; je cherche, c'est ce qui m'intéresse, au lieu de chercher et de dire je vais vous donner mon résultat, ce qui m'emmerderait profondément, qui n'est pas du tout ce que j'ai envie de voir chez les autres, autant en art contemporain qu'en littérature d'ailleurs. En art contemporain, il y a plein d'artistes actuels que je n'aime pas parce que ils ne sont que dans le résultat. Il y a une artiste suisse qui s'appelle Sylvia Bächli, qui fait beaucoup de dessins, tous les jours, de manière extrêmement laborieuse : on est dans le processus, on est dans la recherche, on cherche avec elle.

Louiseville devient une sorte de journal à un moment, et ton travail me fait penser à un palimpseste : gratter le réel, garder les traces, additionner des traces nouvelles.

C'est Futur, ancien, fugitif, de Cadiot, en le disant ou en l'écrivant je fais apparaître quelque chose qui à la fois a déjà eu lieu, mais qui n'a lieu qu'au moment où je le dis, l'écris, et du coup n'aura plus lieu ; en même temps sera tout le temps répété.

Qu'est-ce qui se noue, ou se dénoue, dans ton écoute de rock ?

C'est lié à l'identité. J'ai été élevée dans une famille très étrange, que j'adore, et on écoutait beaucoup de musique classique, contemporaine, voire du raga indien, enfin des trucs pas populaires. Et pour un peu me différencier de ça je me suis mise au rock, parce que c'est vraiment ce qu'on n'écoutait pas à la maison, même si ça n'était pas du tout interdit, mais il y avait très peu de disques de rock. Mon père m'a offert un coffret du Velvet Underground un jour, voilà. Donc le rock c'était ma musique à moi, et j'aime ce côté vernaculaire. Il y a un rock prétentieux, mais moi la manière dont je l'aime, c'est vraiment ce que j'explique sur les loosers, c'est une musique qui ne sera jamais noble, et ça ça me tue et ça me plaît énormément, ce côté complètement dérisoire, qui en même temps déchaîne autant de passions, la folk peut-être encore plus que le rock. Bonnie Prince Billy, que j'adore, c'est tellement simple, tellement bête, une certaine débilité, mais qui est désarmante. Il va faire toujours pareil, toute sa vie. En plus il est super chrétien. Et ça marche.

Est-ce que quelque chose est en mesure de remplacer les grosses guitares dans l'acte poétique ?

La langue de la poésie est plus physique que celle du roman. On est dans le réel. Dans le roman on passe par le substitut du fantasme et du personnage, on a une identification, ou pas, avec différents personnages, les rôles sont répartis. Alors que dans la poésie on ne peut qu'avaler le texte. Il n'y a pas de dissociation possible entre différents je, différentes identités, et en ça pour moi c'est plus organique, c'est plus physique, comme une guitare, on est dans l'immédiat, voire l'impulsif. Ça paraît étrange parce que la poésie c'est aussi le recul et les mots qui sont choisis.

Ce qui fait la différence entre un bon groupe de rock et un mauvais, c'est que le mauvais sera bavard justement, comme une mauvaise poésie, mais quand c'est juste, c'est un « rock » [mouvement de la main dans les airs pour former un caillou] : ce n'est pas un mirage.

Qu'est-ce qui te touche dans les paroles de chansons ?

On y projette ce qu'on veut, même si elles-mêmes ne sont pas des mirages, on peut être un peu conditionné par les chansons. J'aime bien le côté menaçant des paroles de Low, eux aussi c'est des fous, des mormons en plus. Ça m'embête de le dire, je suis quand même un peu fascinée par ces croyants, étranges, par le côté mystique, pas le côté bigot. J'aime beaucoup les paroles de Cure parce qu'il y a un vocabulaire très fort, très graphique, du train, de la nuit, de la pluie. Traduit en français ça donnerait du Francis Cabrel horrible, mais là ça marche. C'est de la poésie encore plus simplifiée, ça me fascine à quel point dans la chanson on s'autorise une simplification.

Chanson en anglais only ou chanson en français quelquefois ?

J'adore Dominique A. Il a enregistré des disques fantastiques, qui m'ont marquée. Un disque comme La fossette, c'est parfait, il a une manière de dire les choses qui ne pourrait être dite qu'en français. Maintenant j'écoute moins, mais globalement tous ces disque jusqu'à Auguri, je trouve ça vraiment bien. Une force des paroles. Après j'aime les paroles de Jean Fauque chez Bashung, parce que lui joue sur l'hésitation des mots, et autant le jeu de mots peut être quelque chose de ridicule, autant il y a une certaine naïveté dans ces jeux de mots-là. Il regarde un mot comme un diamant, il regarde les facettes. Prendre les mots comme des choses en trois dimensions.

Sinon, des gens comme Boris Vian ou Gainsbourg, ou même certains Murat, et aussi Brigitte est folle de Brigitte Fontaine, avec des phrases comme "Brigitte, toujours au fond des cafés... comme au fond d'un bois... pourquoi". La chanson Cherchez le garçon de Taxi girl m'a inspiré un texte. Et dans les contemporains, les premiers disques de Encre et de Philippe Poirier.

La chambre, de Kat Onoma, est un de mes morceaux préférés en français.

Le rock occupe une grande place dans Louiseville, avec des figures qui paraissent plus des amis, des grands frères, que des héros distants : des presque-là.

Je suis fille unique, donc j'ai toujours créé une fausse fratrie autour de moi, et je pense que l'artiste au lieu de mettre à distance doit dire voyez c'est possible on y va. En plus dans la culture du folk, du grunge et de ce rock-là, il n'y a pas de star system, c'est pas les Strokes. Ils sont au bar après. Lou Barlow, si tu as envie de discuter au bar avec lui c'est possible ; c'est très très important l'accessibilité, montrer que ce n'est pas une caste, c'est au coeur de la société, et ces gens-là permettent à des dizaines et des centaines de gens de faire de nouvelles choses.

La tendance serait à mythologiser le rock, ce qui est du domaine du récit, tandis que tu donnes l'impression d'être attachée à des lieux, à visiter, ou occuper. Des choses concrètes, des présences.

C'est un peu la géographie contre l'historicité. J'ai fait un petit peu d'anthropologie, et je me souviens d'avoir découvert l'histoire économique et sociale de Fernand Braudel et tous ces gens-là, ou l'anthropologie avec Lévi-Strauss : on va compter combien de fourchettes il y avait plutôt que de se dire quel type de couronne ou quelles batailles ont été gagnées.

C'est comme ça que je vois les choses, ce n'est pas non plus un mythe de ce qui serait petit, ou les petits riens de la vie, je m'en fous complètement. C'est juste : à quoi tient le réel ? On est face à des choses qui nous semblent des impasses, et on peut devenir fou en regardant un verre et en se demandant quelle est sa présence. Donc nommer les choses une par une, comme le Petit Poucet : un moyen d'essayer de comprendre ce qui compose l'univers.

J'ai un projet d'aller à Louiseville, Aberdeen et Seattle, faire des photos, des photos vides. J'irai peut-être en novembre. J'aurais pu y aller quand j'étais à Chicago, j'ai hésité, et puis je me suis dit que ce n'était pas le moment. Je crois que ce qui est formidable dans les noms de ville, c'est ce que ça évoque, sans y aller. En même temps je voyage beaucoup, je ne suis pas quelqu'un qui dirait il faut rester chez soi et seulement inventer. Mais j'aime bien comment un paysage peut avoir un nom, c'est quelque chose qui m'étonne.

« QUELQUES FORMULES MAGIQUES GAGNEES EN CHEMIN :

DEVENDRA BANHART

Il est un beau parleur bien entouré qui fait trembler sa voix et monter sur scène des filles comme moi.

Devendra is a folk Madonna.

MIMI PARKER, ALAN SPARHAWK, ZACK SALLY

Le cercle de feu et de dévotion.

Low sont les plus beaux les plus lents et leur musique est un don.

Mimi possède une grâce monolithique dans sa voix pure pénombre.

Alan Sparhawk demande si le pardon existe et ses yeux sont ambidextres, son rictus bonté sardonique.

Zack est le lien, la concentration, l'aplanissement.

Un enfant dans le van et un chat sur l'épaule de Mimi.

JOANNA NEWSOM

Animaleries : Joanna est une petite chatte aux yeux brillants et accroche les lucioles entre les cordes de sa harpe

Elle jette aux pigeons ses accents stridents.

Elle marche avec des bottes en poil, oie blanche danseuse étoile, les cheveux comme ceux d'Elise, de bonne qualité.

WILL OLDHAM

Roi des lanternes dans la nuit et des routes mouillées.

Sisters and brothers, oh Lord are you in need, les femmes et les célibataires, le whisky et la bière, les petites filles et les petits chiens se confondent dans la nuit.

JULIE DOIRON

T-shirt jean enfants soirs tristes dans l'hiver, sourire flamboyant la tristesse confortable qui déchire en secret.

LAURA VEIRS

Les lunettes et la bouche, fines, les mélodies transparentes aux rythmes en cailloux. »

En écoute, Felicia Atkinson et quelques autres

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Photo Interview Sylvain Chauveau & Felicia Atkinson, Border le rouge, le bleu à l'infini

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