Hertta Lussu Ässä

Discussions arctiques

» Interview

le 29.05.2007 à 06:00 · par Erwan M.

Décembre 2006, dans le cadre du Festival Näköuni/vision Dream, la scène artistique finlandaise prend ses quartiers aux Palais des Beaux-arts de Bruxelles. Pendant cinq jours, le festival multidisciplinaire propose concerts, expositions, vidéos, dessins et workshops. Avec la présence de Kemialliset Ystävät, Islaja, Avarus ou Lau Nau pour la musique, du non moins excellent collectif Eden pour la partie graphique (Glömp, piirustuskerho), la programmation prend le pouls de la diversité artistique finlandaise dans une ambiance festive et bon enfant. L’occasion pour millefeuille d’aller discuter avec quelques uns de ces protagonistes en interviewant quelques heures avant leur concert, Hertta Lussu Ässä, le super trio formé par Laura Naukkarinen (Lau Nau), Jonna Karanka (Kuupuu) et Merja Kokkonen (Islaja). A mi-parcours, Jan Anderzén, leader de Kemialliset Ystävät prend part à la conversation, à battons rompus. Extraits.

Vous commencez respectivement, au travers de vos projets solo, à rencontrer une certaine reconnaissance critique, mais le trio Hertta Lussu Ässä que vous avez formé toutes les trois, n’est pas encore très connu. Pourriez-vous un peu nous expliquer la genèse de ce super-groupe?

Laura (Lau Nau) : La genèse du projet c’est lui (ndrl : Laura, sourire aux lèvres montre du doigt Jan Anderzén, chef de file de Kemialliset Ystävät, assis quelques mètres plus loin). A l’origine, c’était l’idée de Jan de nous réunir. Ils cuisinaient des crêpes un samedi soir ; j’ai reçu ce sms qui disait que je devais absolument jouer dans ce nouveau groupe pour lequel Jan serait le « manager » (rires). C’est un peu comme ça que ça a commencé. Nous étions bien-sur amies depuis quelques temps déjà, et nous avions déjà joué ensemble dans plusieurs formations.

Quel est le concept derrière ce nom? Vos projets respectifs ne sont déjà pas évident à prononcer, mais celui-ci… Hertta Lussu ässä?

Merja (Islaja) : Ce sont en fait nos trois surnoms. Je suis Hertta.

Laura : Jonna c’est Lussi et moi c’est Assa. Assa signifie as en finnois, comme la carte à jouer.

Merja : Herttä signifie cœur.

Jonna (Kuupuu) : Lussu c’est quelque chose de doux, crémeux… un peu comme moi !

Merja : Je ne savais pas ca..

Laura : Moi non plus…

Pendant vos concerts, quelle part réservez-vous à l’improvisation, quelle part est composée?

Laura : L’ensemble de nos concerts est improvisé. Nous répétions un peu plus précédemment, et certains thèmes et structures étaient déjà écrites, mais désormais l’ensemble du concert est complètement improvisé. Nous étions en tournée en Angleterre, il y a un an et demi, ou nous avons joué 5 ou 6 soirées à la suite, et là les morceaux étaient assez similaires d’une soirée sur l’autre, mais l’improvisation est vraiment centrale, même si certaines parties sont plus « écrites ».

Récemment vous avez participé à un essai photo publié sur le site de magnum photo « no whisper no sigh. Pourriez-vous expliquer le contexte dans lequel ce projet s’est développé ?

Laura : Nous étions en tournée aux Etats-Unis, et à l’issue d’un concert à New York, on nous a demandé de jouer à l’anthologie film archives à Manhattan. Une personne de chez magnum, qui travaillait sur un essai photo nous a vu jouer et nous a demander de composer la musique pour son essai. Par la suite la musique d’Islaja et la mienne ont également été utilisé pour d’autres essais.

Le morceau pour l’essai était-il inédit ou déjà composé ?

Laura : C’est un morceau qu’on a joué spécifiquement pour ces photos, et totalement improvisé.

Le site de Kuupuu mentionne depuis pas mal de mois la sortie imminente d’un cd sur Eclipse Records. C’est toujours d’actualité ?

Jonna : Oui l’album doit officiellement sortir en 2007.

Laura : On est toujours en train de travailler dessus. De nombreux titres sont déjà enregistrés, mais on n’est pas encore complètement satisfaites du résultat…

Merja : De nombreux titres on été enregistrés l’année dernière, mais on a des difficultés à retranscrire sur cd l’ambiance des live, l’atmosphère sur scène est vraiment particulière et ce n’est pas évident de retrouver ça en studio.

En écoutant vos projets respectifs, on retrouve ici et là des éléments de folklore et de folk traditionnel finnois. Est-ce que ce background finnois est important pour vous ?

Merja : C’est un élément important pour moi, mais je ne sais pas si tu peux vraiment le percevoir…peut-être dans les paroles. Dans le set d’hier soir, Lau Nau a chanté un morceau traditionnel. Elle joue également du Kantele…

Laura : C’est un instrument traditionnel ancien. Mais le vieux folk finnois traditionnel n’est pas vraiment quelque chose auquel je pense constamment quand je compose. C’est juste quelque chose de familier et proche. Mais je crois que j’écoute plus de musique traditionnelle originaire d’autres coins du monde que de musique finlandaise.

Je me posais la question d’ailleurs, sur l’un des derniers morceaux de ton set hier soir (kivi murenee jolla kavelee), celui avec ce petit mégaphone, la mélodie sonnait vraiment comme un chant ancestral asiatique…

Laura : Oui c’est mélodie est tirée d’un morceau népalais…

Ceci explique cela… Et niveau paroles, est ce que des textes traditionnels du type kalevala (ndrl : un long poème épique de 20000 vers qui raconte l’histoire de la Finlande) ont une influence sur votre écriture?

Merja : Non, pas vraiment… ce texte est vraiment trop complexe, et on ne parle plus comme +ça.

Même au niveau des symboles?

Merja : Je crois que les symboles que j’utilise dans mes morceaux sont assez universels, et pas seulement finlandais. Bien-sur, il y a beaucoup d’allusions à la nature, parce que c’est vraiment à quoi ressemble ce pays… Il y a des bois et des forêts presque partout….on ne peut pas y échapper.

Laura : C’est vrai. Au niveau musical, je dois dire que régulièrement je joue avec ce musicien Pekko Kappi, il joue de cet instrument finlandais typique, le Johiko, et c’est vrai que ca apporte beaucoup d’éléments de musique traditionnelle finlandaise. Je ne joue malheureusement pas toujours avec lui, je performe en général en solo, mais Pekko est quelques fois présent.

Vous êtes ici à Bruxelles dans le cadre de l’exposition multi-disciplinaire Naköunï, et chacune d’entre vous est impliquée au-delà de la musique dans des travaux vidéos, des illustrations … Comment est-ce que vous liez toutes ces dimensions artistiques, est-ce que chaque média utilisé forme un tout ? Les performances d’hier soir créaient vraiment une interaction entre musique et vidéos…

Merja : La majorité d’entre nous est passée par une école d’art.

(Jan Andersen de Kemialiset Ystävät décide de prendre part à la conversation)

Jan : La plupart des illustrations/design graphiques que j’ai réalisés depuis la fin de mes études artistiques sont liés à la musique : les pochettes d’albums, les projections vidéo durant les concerts… C’est finalement la façon la plus naturelle de montrer mon art. C’est jamais facile d’être diffusé dans les galeries, la plupart des mes illustrations sont de très petite taille, c’est plus facile de montrer mon travail via les pochettes de disques.

Est-ce que ce travail visuel est secondaire, par rapport à la musique ?

Jonna : Non, pas vraiment, pour moi c’est tout aussi important.

Jan : Pas vraiment… mais je passé juste plus de temps à jouer de la musique…

Jonna : Pour moi le processus est le même. Je travaille de la même façon avec la musique qu’avec la vidéo ou la peinture. Je crée quelque chose, que j’efface avant de tout reprendre et ainsi de suite…

Est-ce que c’est le processus créatif de développer des couches successives de motifs qui t’intéresse, un peu comme un exercice d’écriture automatique, ou est-ce qu’il y a une démarche plus réfléchie en terme de message, d’idées à faire passer ?

Jonna : Je ne sais pas…il y assurément un message et un contexte, mais le processus créatif est très important. La façon dont on développe une idée en une nouvelle entité artistique, quelque chose de nouveau.

Merja, tu a joué récemment à l’ATP, comment ça s’est passé?

Merja : Plutôt bien, le public a eu l’air d’apprécier, ce qui est une bonne chose.

Tu as eu le temps de voir d’autres groupes?

Merja : Oui plusieurs groupes. Mais bon il y avait une longue file à chaque concert. C’était impossible de tout voir, et plein de concerts étaient programmés au même moment… mais bon je suis quand même allée voir Sonic Youth, excellent concert.

En parlant de SY, il n’y avait pas un album live d’Islaja prévu sur Ecstatic Peace, le label de Thurston Moore ?

Merja : Oui ça doit sortir courant 2007, mais je ne sais pas exactement quand, faudrait lui demander. Je lui ai envoyé les bandes et les photos pour les pochettes

Et pour Kuupuu et Lau Nau, quelques sorties prévues en 2007 ?

Laura : Je dois terminer mon nouvel album et j’ai également un 7’’ prévu.

Jonna : Il y a cette nouvelle compilation d’anciens morceaux (ndlr : KUUPUU – Unilintu sur Dekorder) qui sort en 2007 et je devrais également terminer mon nouvel album d’ici la fin 2007. Ca sortira sur Timelag en Cd et vinyl. J’aimerais également sortir un DVD avec différentes vidéos, surement cette année…maintenant que je le dis, je vais vraiment devoir le faire !

Jan, comment as tu commencé à jouer de la musique?

Jan (Kemialliset Ystävät) : J’ai commence à jouer quand Kemialliset a débuté, vers 1995, il y a plus de 11 ans. Histoire de sortir de l’ennui, et essayer de faire sortir quelque chose des instruments qu’on avait en notre possession : quelques vieilles guitares acoustiques, du vieux matériel d’enregistrement, des choses assez communes en fait. Je vivais encore chez mes parents et mes amis passaient régulièrement à la maison. J’avais ma chambre à la cave, ce genre d’endroit où tout le monde passe. On a donc commencé à jammer dans la cave.

Si tu devais définir le son Kemialliset Ystävät à quelqu’un qui n’a jamais entendu aucun de vos disques, comment pourrais-tu résumer votre son en deux trois phrases?

Laura : Quelle question affreuse, dégage!!! (rires)

Jan : C’est pas évident à expliquer. Par exemple ce que j’ai joué hier, c’est totalement différent des trucs que j’ai pu enregistrer ces six derniers mois. Il faut différencier ce qu’on fait en live des albums enregistrés en studio. Pour quelqu’un qui n’a jamais entendu nos morceaux ça peut sembler assez semblable, mais pour moi c’est totalement différent… il y a plein de petits détails…

« De la musique avec des détails », pas mal comme définition !

Laura : Des fois, j’ai l’impression que ces morceaux ressemblent à un jeu vidéo. Il faut que tu ailles au niveau supérieur et ainsi de suite, puis aller au sous-sol ( ndrl : laura fait mine de jouer à la nintendo NES).

Jan (soulagé de ne plus avoir à répondre) : merci Lau.

Merja : Trouve la warp zone !

Tu as également différents projets, notamment un projet solo (Tomuttontu), est-ce que tu ressens un besoin de multiplier les projets ?

Jan : Pas vraiment. Le truc par rapport à ce projet solo, c’est que je pourrais le sortir sous Kemialliset Ystävät, mais pour moi Kemialliset Ystävät c’est un projet de groupe, je peux pas jouer ces morceaux en concert en solo, même si les albums de Kemialliset sont assez similaires que mes enregistrements solos. C’est également plus facile de jouer seul, avec le groupe on a plus de mal à répéter et à organiser des tournées.. et comme j’aime partir en tournée, c’est plus simple d’avoir également un truc solo.

Et par rapport à Avarus ? C’est plus une façon pour toi de te lâcher en jouant avec des amis ?

Jan : Oui, là je suis juste un membre en plus. Si on a besoin de moi ou si j’ai envie de venir jouer avec eux… mais ce n’est pas régulier.

Après le concert d’hier soir, j’étais vraiment impressionné par la fluidité du set, comment toutes les parties s’intégraient les unes aux autres dans un long morceau sans pause. Quelle est la part d’impro dans vos sets, quels sont les éléments composés ?

Jan : L’ensemble du concert d’hier soir était improvisé. On a seulement décidé de commencer avec deux sons précis et d’improviser à partir de là. Tous nos concerts sont désormais basés sur un seul long morceau sans pause. On ne joue pas si souvent ensemble, et je fantasme sur la musique qu’on pourrait jouer si on avait la chance de jouer ensemble chaque semaine, quel son ça pourrait donner après six mois. Ca doit bien faire six mois qu’on n’a pas joué ensemble.

Sur l’album Latvasta Laho, sorti en 2005, il y avait différents musiciens internationaux impliqués, Wooden wand, Glen Donaldson des Skygreen Leopards… comment est-ce que vous êtes rentrés en contact avec eux ?

Jan : Je sais plus exactement comment on s’est rencontrés. Ca doit faire un bon moment qu’on est en contact. Cet album, c’est plus une collection de vieux morceaux que j’ai ressorti de mes archives, des morceaux non publiés. Je les ai envoyé à différents musiciens pour voir ce qu’ils pouvaient en faire…Certains morceaux sont également enregistrés en live…

Dans quelques articles récents sur la scène finlandaise, publiés chez Pitchfork ou sur le Wire, tu es souvent cité comme l’épicentre de la scène psych-folk finlandaise ? Comment assumes-tu ce rôle central ?

Jan (Rires gênés ; il demande à Laura de lui venir en aide) : tu peux répondre à ça ? Je crois qu’ils écrivent tous ca parce qu’un journaliste l’a dit une fois et que ça a fait boule de neige. Peut-être parce que Kemialliset est l’un des groupes les plus anciens de la bande, mais au sein de cette scène chacun a son propre style, et il n’y a pas vraiment de leader ou quoique ce soit…

J’ai pu lire dans certaines interviews que la “scène” finlandaise telle que décrite dans les média ne correspondait pas à votre vision de la réalité. Ceci dit, quand on s’attarde sur l’exposition Nakouni, qui est essentiellement construite sur votre travail, votre musique et vos vidéos, on ne peut pas nier qu’il y a une certaine unité et une « scène »…

Laura : Le fait que nous soyons amis, et que nous collaborons régulièrement facilite les choses. C’est également plus facile parce qu’on vit dans le même pays, mais s’il devait y avoir une scène liée à ce type de musique, ca serait plus une scène internationale.

Merja : Oui c’est vrai.

La comparaison est évidente avec certains groupes américains ou néo zélandais, mais l y a clairement cette spécificité finlandaise comme fil rouge, non ? le fait que vous chantiez dans votre langue, mais même au travers des morceaux instrumentaux, il y a clairement un lien avec l’environnement dont vous venez.

Laura : C’est vrai, personne ne peut échapper à son background. Mais pour moi ce n’est pas si évident de voir en quoi ça sonne finnois…

Jan : Il n’y a pas d’explication rationnelle. C’est juste un groupe de personnes qui écoutent la même musique et qui sont amis.

Merja : On s’inspire également les uns les autres. Si un tel achète un séquenceur, le voisin voudra également l’essayer, et ainsi de suite.

Jan : On aime également tous écouter et découvrir des nouvelles choses entres amis et le partager avec les autres.

Nul n’est prophète en son pays… Est-ce que vous commencer enfin à avoir bonne presse dans votre pays ?

Merja : Ca commence doucement à décoller, mois après mois. Le fait que le label Fonal ait vraiment un son spécifique vraiment reconnaissable y est pour quelque chose. Il y a de plus en plus d’articles dans les journaux finlandais.

Jan : Merja a fait plein d’articles dans tous les magazines…et j’ai eu l’honneur de passer à la télé du matin…

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Photo Interview Hertta Lussu Ässä, copyright Pia Kokko

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