Arrington De Dionyso

Breath of Fire

» Interview

le 22.04.2006 à 12:00 · par Constantin D.

Pas seulement leader de l'incandescent Old Time Relijun, Arrington de Dionyso est aussi un passionnant personnage musicien, aujourd'hui capable de tenir un set complet, acoustique, avec sa seule voix et quelques ustensiles. Entretien avant un concert à Bruxelles à La Quarantaine.

Comment en es-tu venu à la musique ?

Quand j'avais, disons peut-être onze ans, je participais à un programme de théâtre expérimental pour enfants, et les personnes qui dirigeaient le programme avaient parfois une approche très avant-gardiste de ce qu'ils faisaient. Il y avait beaucoup d'exercices d'improvisation libre. On faisait de la méditation avant des exercices de performance, de jeu, et c'était très expérimental mais ça restait du théâtre, et je n'y ai pas vraiment appris le chant. Ma famille a déménagé dans une autre ville, mais il n'y avait plus ce genre de programme là-bas, rien dans quoi s'impliquer. Je ne sais pas, peut-être que je me sentais seul et que j'avais envie de mieux connaître la musique. J'avais besoin d'une soupape créative pour m'exprimer. Alors j'ai commencé à m'essayer à la guitare, j'avais une petite guitare qui n'était pas très bonne, mais j'essayais d'apprendre comme ça. Dès que j'avais un peu d'argent, j'allais au magasin de disques, et j'achetais tout ce qui me tentait, sans regarder aux genres, ça pouvait être du rock psyché, du punk rock. Plus tard, j'allais à la bibliothèque et il y avait tellement d'albums d'artistes de tous les pays du monde, musique africaine, folk américain, jazz, même quelques trucs d'avant-garde... tout ce qui avait l'air un tant soit peu intéressant, j'y jetais une oreille. Donc, en ce sens, mon éducation musicale consistait simplement à écouter tout ce que je pouvais trouver qui différait de la musique commune.

Est-ce exact que tu as commencé à jouer dans la rue ?

Oui, parce qu'il y avait un chanteur de rue, un vieux type en ville, presque tous les jours, il était juste assis là et il chantait. Suivant les personnes qui passaient devant lui, il bricolait des paroles en fonction d'eux, en espérant qu'ils lui filent un dollar. Et j'ai beaucoup appris des performances de ce type, âgé, mais il avait cette incroyable vitalité, une très forte personnalité et il m'avait donné envie de devenir un chanteur de rue moi-même. Mais à ce moment là, je n'avais encore jamais écrit aucune chanson, alors je me suis dit : "ok, il faut que j'écrive quelques chansons, et puis que je fasse une cassette, pour que les gens me filent de l'argent pour que je chante, et puis ensuite je pourrais aussi vendre la cassette." J'avais une façon très commerciale d'envisager la chose, au départ. Alors pendant un mois et presque chaque jour en rentrant de l'école, j'avais un enregistreur cassette, pas un quatre-pistes ni rien du tout, juste un enregistreur cassette, et alors en rentrant de l'école, je jouais de quelques cordes sur la guitare, je tapais sur un tambour et je faisais un chanson à partir de ça, et dès que je l'avais terminée, je l'enregistrais. Et à la fin du mois, j'avais peut-être une trentaine de chansons. Alors je les ai toutes mises sur une cassette 90mn et j'en ai fait des copies, une vingtaine, et je les ai emmenées en ville et je m'asseyais pour jouer. Et voilà, c'était mon truc. Pendant plusieurs années, c'était tout simplement ce que je faisais après les cours, je n'ai jamais eu besoin de trouver un job... Bon, je ne faisais pas énormément d'argent, mais un peu d'argent de poche. Je vivais avec mes parents donc je n'avais pas besoin de payer d'appartement, mais je pouvais m'acheter des disques, ou si je voulais aller dans un resto sympa une fois par mois, j'avais mon argent de poche... C'était sympa, je n'avais pas non plus à réclamer à mes parents.

Un peu plus tard, j'ai eu ma première clarinette. En fait, il y avait cette fille à l'école, que je trouvais très jolie et que j'aimais beaucoup, elle m'a appris qu'elle avait une clarinette chez elle et qu'elle n'en jouait plus. Alors je me suis dit "tiens, j'ai toujours voulu jouer de la clarinette, je n'ai jamais essayé", et alors elle me l'a prêtée pour quelques mois. J'avais entendu quelques disques d'Anthony Braxton, Roscoe Mitchell, Ornette Coleman et un peu de Captain Beefheart, donc j'avais déjà entendu un peu de free-jazz, d'improvisation. C'était marrant, je ne savais absolument rien de la technique pour jouer de la clarinette, mais je me suis dit "ok, je vais improviser." Et donc je me suis mis à jouer, des petits bouts de musique, et à les enregistrer. C'était quelque chose de très excitant à faire pour moi.

Tu as un rapport différent avec la clarinette, plus privilégié qu'avec la guitare.

Oui, j'ai eu une relation spéciale à la clarinette. En fait, je crois que j'y ai trouvé beaucoup plus de possibilités et de liberté. Quand vous jouez de la clarinette, c'est plus comme une voix alors qu'avec la guitare, ça me paraissait plus limité pour improviser. Mais je ne suis pas un très bon guitariste.

Et donc la clarinette est proche du chant pour toi ?

Pour moi, oui, c'est vrai... parce que l'on peut avoir beaucoup de genres de sons différents. En fait, on peu chanter et jouer de la clarinette presque en même temps, trouver diverses sonorités... On peut avoir toutes sortes de sons différents avec ces techniques de jeu que je trouvais toutes très intéressantes.

Les techniques d'improvisation libre, tu les a apprises par toi-même ou via les musiciens du genre ?

Eh bien, pour beaucoup de choses que je joue, j'ai appris par moi-même, mais c'est vrai que j'ai aussi beaucoup écouté d'improvisation, et plus tard à l'université, je bossais à la radio, où il y avait beaucoup de disques, des trucs d'improvisation libre, de John Zorn, des vieux disques bizarres, de musiques obscures, et donc j'ai été formé par ça. Le seul fait d'être capable d'utiliser ces choses a été très important pour moi pour avoir une perspective sur les approches de l'improvisation, avec différents instruments. J'ai fait un peu d'études de composition, des études d'ethnomusicologie à l'université et de choses comme la performance dans l'art contemporain, la thérapie musicale, et ce genre de trucs.

A ce moment là, je ne jouais plus dans la rue, j'avais déménagé et il n'y avait plus vraiment d'endroit où jouer, où les gens vous donneraient de l'argent, donc je jouais tout seul, ou la nuit, quand les immeubles sont tous vides, parce qu'à l'université il y avait beaucoup d'écho, de grands bâtiments et c'était agréable de jouer là-bas.

Comment le groupe Old Time Relijun a-t-il démarré à partir de tes démarches personnelles ?

J'apprenais à utiliser le quatre-pistes. Je n'ai jamais été un batteur, alors je faisais une piste rythmique en frappant une canette, ou une boite de cookies, et ça me donnait la piste de batterie, et puis je mettais de la guitare ou de la basse électrique, de la clarinette et je faisais des chansons comme ça avec le quatre-pistes. Et alors parfois, je voulais vraiment avoir une chanson qui aurait un vrai son de batterie, de quelqu'un sachant en jouer, alors je demandais à quelqu'un "tu peux me filer un coup de main, on va jouer et je vais enregistrer, et j'en ferais une chanson." La première fois que j'ai fait ça et que j'ai donné la bande à des amis et que les gens ont écouté la chanson, la personne que j'avais eu pour jouer de la batterie et puis une autre qui jouait de la basse pour un morceau, ils m'ont dit "Wouah, on aime bien tes chansons, comment ça se fait que tu n'as jamais eu de groupe pour enregistrer, comment ça se fait que tu n'as jamais eu un groupe pour les jouer ? Je joue de la basse, je joue de la batterie, pourquoi on ne fait pas quelque chose ensemble ?" Et moi : "Oh, j'ai toujours voulu avoir un groupe, mais je ne savais pas vraiment comment faire ça, donc bon ouais, allez, soyons un groupe, faisons ça !" Et ça a été la première version d'Old Time Relijun, le seul groupe que j'aie jamais eu. C'était en 1995. On a eu notre première répétition le premier de l'an 1995 et je crois que nous avons eu notre tout premier concert deux semaines plus tard, on a peut-être répété deux ou trois fois avant de faire le premier concert. C'était une période sympa parce que nous n'étions pas très bons, mais l'idée était de mettre à profit ces chansons punk qui laissaient beaucoup de place à l'improvisation. J'improvisais les paroles, c'était une forme d'expression très créative. On ne connaissait pas tellement d'autres groupes de rock expérimental ; je connaissais Half Japanese, Captain Beefheart, Sonic Youth, je n'avais pas un gros vocabulaire d'autres musiques. J'aimais beaucoup Beat Happening et les disques de chez K Records.

Et à présent, comment fais-tu la différence entre ton travail solo et les productions d'Old Time Relijun ?

Quand le groupe était nouveau, tout ce que je connaissais était mes trucs solo, et il s'agissait de transformer ces enregistrements en chansons. Au même moment, j'ai eu ma toute première rencontre avec de la musique expérimentale, improvisée. Je suis allé à un festival à Seattle et c'était la première fois que je voyais ce genre de performances en live. C'était un festival avec John Butcher, un saxophoniste anglais très important, qui a une approche unique au saxophone. C'était la première fois que je voyais en live ce genre d'approches de l'impro, et ça m'a beaucoup influencé. Donc, peu de temps après avoir commencé Old Time Relijun, comme un groupe de rock, j'ai aussi été très intéressé par l'improvisation et l'art de la performance, et peu de temps après j'ai commencé à travailler dans le festival de musique expérimentale d'Olympia, que j'ai créé après avoir vu le festival de Seattle, qui a eu une influence énorme sur mon évolution. Voir ce genre de musique live, c'est tellement différent que de simplement l'entendre. C'est une musique vivante, il faut le voir live pour vraiment comprendre de dont il s'agit, observer le processus... Ces musiciens prennent beaucoup de décisions en jouant, mais ils laissent aussi la musique sortir d'eux-mêmes...

Comment as-tu appris l'improvisation libre ?

Surtout par moi-même, j'ai eu un projet dans lequel je jouais de la clarinette avec un violoniste, c'était donc toujours un duo, et puis un autre avec une clarinette basse, un trombone, une contrebasse, une batterie, parfois une guitare, parfois une trompette... C'était comme un truc de free-jazz et encore une fois, nous n'étions pas très bons, mais c'était une première tentative pour faire ce genre de musique.

Il y a aussi un saxophoniste assez légendaire qui vit à Olympia : Burt Wilson, avec qui j'ai passé quelques temps. Je ne dirais pas que j'ai étudié avec lui... mais bon, c'est un vieux fou dans une chaise roulante, je pense qu'il y a de ça longtemps, très longtemps, il a peut-être joué avec John Coltrane, peut-être une fois ou deux. Il est sur des disques avec Sonny Simmons, des albums d'ESP-Disk (le label de free-jazz des 60s), et donc c'est un vieux fou qui joue du saxo chez lui toute la journée. Parfois, je vais chez lui et je joue un peu avec lui et il me dit toujours "Raah tu ne fais pas ça bien, tu fais mal ceci" et j'ai beaucoup appris avec lui, rien qu'en allant le voir, parler de l'histoire du jazz, de l'improvisation, et après un certain temps je me suis amélioré sur ce genre de choses.

Comment as-tu développé ton chant ?

Le truc amusant avec le chant de gorge, c'est que j'ai toujours fait ça. J'ai une cassette, faite par ma mère, de moi à cinq ans, chantant de la gorge. En fait, étant petit j'adorais les dinosaures et j'avais toujours voulu faire le son d'un dinosaure. Je n'avais jamais entendu parler de la Sibérie ni de la Mongolie, ni d'aucune autre sorte de culture chamanique, mais par contre, je voulais vraiment faire le son d'un monstre. Donc j'ai développé ma propre technique de chant de gorge - et après, en ethnomusicologie, j'ai appris à connaître les chants tibétains, mongoliens, et les différentes variations de chant chamanique, et ça a été très important pour moi, ça aussi, juste de savoir qu'il y avait une autre tradition à l'autre bout du monde, j'ai pu développer une technique à partir de là. J'ai rencontré des chanteurs traditionnels de Tuva une fois, et je leur ai montré ce que j'avais étudié, ce que je faisais, je leur ai fait une démonstration. Et ils ont fait "Oh, eh bien, c'est clair, vous êtes un chanteur de Tuva, réincarné." "Ah, OK".

Sur ton nouveau disque solo, c'est uniquement de la voix, acoustique ?

Pas tout a fait, il y a aussi trois parties avec de la clarinette et une section avec différentes sortes de guimbardes. Le chant, ça a toujours été le plus important et c'est sympa de sortir un premier album comme ça. Je pense que la voix solo, nue, sans aucun autre instrument, est quelque chose de très puissant, presque magique, et donc de jouer avec ça sur un album, pour moi c'est très spécial. L'album s'appelle Breath of Fire il sortira en juillet. Je suis très excité à l'idée de cette sortie.

Est-ce qu'il n'y a pas un décalage entre ta musique très free et le milieu de l'art, assez académique, où tu réalises des workshops d'improvisation vocale ?

La façon dont j'approche les workshops n'est pas si académique. Je suis quelqu'un avec beaucoup d'expérience pour ce qui est de jouer live, j'ai fait ces sept dernières années énormément de concerts, peut-être une centaine, je ne peux même pas compter. Donc, je me dis que je l'ai assez fait, que je sais ce que c'est. Avec les workshops, c'est une façon différente de partager, et peut-être avec des gens qui n'ont jamais chanté et qui sont très timides à l'idée d'utiliser leur voix. Et les aider à trouver une façon d'utiliser leur voix, c'est un échange plus égal que les concerts. Ce ne sont pas des workshops classiques, c'est beaucoup plus une question d'aider les gens à trouver une façon de s'exprimer. J'ai été encouragé à faire ça par une association culturelle à l'université, ils m'ont proposé de faire un workshop, j'étais terrifié, mais ça a été un grand succès et j'y ai beaucoup appris, alors depuis, je le refais encore et encore. J'en ai fait une vingtaine jusqu'à aujourd'hui.

Ce qui par exemple est très intéressant, c'est cette section du workshop qui est basée sur l'improvisation, c'est un cours d'impro. Nous sommes tous en cercle et chaque personne doit donner une très courte performance, et c'est très intéressant pour moi de voir qu'on voit toujours les mêmes types de réactions, on peut dire par la façon dont les gens improvisent, quelle genre de bagage ils ont, ce qu'ils ont comme problèmes, s'ils sont en colère contre leur mère, ça va se voir dans leur façon de chanter ; ou s'ils ont un problème avec leur père, ça va sortir.

Tu as une présence très importante quand tu improvises à la voix, est-ce que ça ne rentre jamais en compte dans les workshops ? Il n'y a jamais une sorte d'"effet-shaman" ?

Je pense, parfois, qu'avec le bon groupe de personnes, il y a un état très agréable que nous atteignons, très profond. Il y a tellement de personnes qui prétendent soigner avec la musique, je ne veux pas dire ni l'un ni l'autre. Si les gens sont prêts a aller dans ce territoire profond, ils peuvent y trouver quelque chose de très bénéfique, mais ce n'est pas grâce a moi. Tout le monde a une voix, et c'est vraiment le but du workshop, c'est de rappeler aux gens qu'ils ont leur propre voix, et leur proposer de trouver ce qu'ils sont capables de faire avec.

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Photo Interview Arrington De Dionyso, en cours

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