Pelt

Les quatre fantastiques

» Interview

le 15.04.2006 à 12:00 · par Constantin D.

Pelt a créé son propre univers au cours des quinze dernières années en piochant spontanément dans de multiples sources musicales. Entretien avec les quatre membres du fantastique groupe-OVNI originaire du New Jersey, après un concert entièrement acoustique à la chapelle de Boondael, à Bruxelles.

Comment le groupe s'est-il formé et rencontré ?

Jack Rose : C'est à voir de l'angle de Mike. Mike, c'est ta question.

Mike Gangloff : La version courte, c'est que Pelt était déjà un groupe depuis deux ans, et avait traversé plusieurs line-ups, c'était un groupe de lycée, les gens décrochaient leurs diplômes, allaient de l'avant, en avaient marre les uns des autres et allaient de l'avant, ou devenaient des pilotes de moto de course et allaient de l'avant, ce qui est arrivé à un type... et pendant ce temps, Pelt jouait des concerts avec un groupe appelé Ugly Head, dans lequel Jack jouait de la guitare et Patrick (NDLR: Patrick Best) de la basse. Jack vivait avec ma femme et moi, comme colocataire, Patrick habitait de l'autre côté de la rue, c'était aux environs de 1994. Et nous étions toujours à picoler ensemble, à acheter des disques et à écouter de nouveaux trucs ensemble...

Jack Rose : Prendre des drogues...

Mike Gangloff : Prendre des drogues et tout ça... Pelt avait une sorte de manager à un moment qui organisa plusieurs gros concerts pour nous à plusieurs endroits, ou du moins, ça avait l'air de gros concerts... et à la veille de l'un de ces concerts, le reste de Pelt a quitté le groupe. J'étais le dernier survivant du groupe. Donc j'avais besoin de musiciens pour jouer ces concerts, j'avais l'impression qu'il y avait tellement d'argent impliqué qu'il fallait que je les fasse. (rires)

Il y avait trois gros concerts. C'est en fait au cours du troisième que nous avons joué tous les trois avec Patrick et Jack. On s'est rendus compte à la fin du concert que nous avions joué une meilleure musique que tout ce que nous avions pu faire précédemment.

Pelt a ensuite été booké pour un collège privé dans l'état de New York, parce que, apparemment, un étudiant avait aimé les deux premiers 7" de Pelt et avait donc voulu organiser un concert. Mais quand Patrick, Jack et moi avons commencé en hurlant, et puis en commençant une longue improvisation de ce que nous appelions le "yodel oriental", ce n'était pas du tout ce que lui - ni le reste du public assez bien fourni - attendait. Ils nous ont haï ! Sur l'enregistrement du set, on entend l'organisateur et l'ingénieur du son nous maudire tout du long. Ensuite, personne ne voulait nous parler ni même nous laisser dormir par terre ! Ils ne voulaient pas nous payer.

Mais on jugeait avoir joué très bien, et alors que nous rentrions en voiture à travers des routes de montagne gelées, pour trouver un endroit où dormir (ma soeur vivait à peu près à deux heures de là à cette époque), on a écouté l'enregistrement et on se disait "wow, ça, c'est de la vraie musique". Nous avions tous les trois trouvé une façon de jouer qui fonctionnait.

Une partie de cet enregistrement est sur Brown Cyclopedia, le premier album de Pelt.

Comment en êtes-vous venus à utiliser les instruments indiens et tibétains ?

Jack Rose : Dans un magasin d'instruments traditionnels, House of Musical Traditions, c'est là qu'ils en avaient à vendre, et on a commencé à les acheter, et Mike en a commandé par correspondance...

Mike Gangloff : On aimait les sons, et on a commencé à les explorer, on écoutait beaucoup de musiques différentes et on se demandait "qu'est-ce qui fait ce son, que faire avec ce son..."

Mikel Dimmick : C'est comme ça qu'a toujours fonctionné Pelt, on discute de nos idées... Je veux dire, on entendait les sons et on voulait jouer avec, les tester, explorer les possibilités...

Ce sont des instruments de dévotion...

Mike Gangloff : Eh bien, ça dépend, la musique traditionnelle indienne elle-même n'est pas religieuse mais elle est certainement rituelle... Il y a tout un monde là-dessous. C'est compliqué parce que l'on ne se prétend pas du tout jouer de la musique traditionnelle indienne ni être des musiciens de raga, en aucune façon. C'est une tradition très forte.

Patrick Best : On la connaît bien en théorie, mais on n'a jamais traversé la discipline que cette tradition requiert si vous voulez vraiment en faire partie.

Mikel Dimmick : Et s'astreindre aux formes...

Patrick Best : C'est contre notre nature... Jack est celui qui a été le plus loin avec les formalismes indiens, sur certains de ses disques solo, mais je doute que Jack affirme être un joueur de raga.

Jack : Je vais directement aux sources des disques, j'emprunte des gammes propres au raga, mais au final ce sont plus de simples éléments qui se retrouvent, sans former de véritable raga, parce que pour faire ça, il faut étudier pendant très longtemps, et je préfère m'occuper de ma propre musique... Mais oui, effectivement, je vole parfois des éléments à la musique indienne...

Mikel Dimmick : Mais tu ne te dirais pas joueur de raga...

Jack Rose : Non, effectivement... Quand j'étais gamin, à douze ou treize ans, j'écoutais déjà ce genre de disques, comme les disques de Folkways... Donc, j'étais là-dedans depuis longtemps, mais c'était plutôt inconscient pendant un moment, jusqu'à ce que Mike se mette au banjo et joue de l'old time music. Donc je n'étais pas spécialement là-dedans à la base, mais bon voilà, j'écoutais les disques de blues de potes, c'était un peu un retour graduel à ces disques de blues qui sont toujours mes préférés aujourd'hui.

Mike Gangloff : On était tous familiers avec le son du country-blues, mais on ne connaissait rien aussi profondément que Jack. Et donc voilà, j'écoutais de l'old time, Jack du blues, Pat de la musique tibétaine, et on s'échangeait tous des disques, et ces idées. C'est là que se sont développés l'exploration et l'apprentissage. Rien à voir avec la musicologie formaliste, on cherche juste à être capturés par des sons et à suivre l'inspiration... de façon complètement personnelle et aléatoire.

Mikel Dimmick : Oui, aléatoire, mais avec une certaine direction, pas sans une certaine optique.

Mike Gangloff : Oui, quand on aime quelque chose, on sait comment se l'enseigner, on est assez obsessionnels, on est assez sérieux pour ce qui est d'apprendre par nous-mêmes.

Jack Rose : Et tout ça, c'était avant Internet, au milieu des 90s, et il fallait vraiment aller jusque dans les magasins de disques, tous les jours, chercher après un certain label ou un type dont vous aviez entendu parler, et espérant trouver ça... Aujourd'hui, il suffit juste de taper et vous le trouvez, mais en ce temps là, on passait énormément de temps à chercher des disques.

Mikel Dimmick : Il y avait une discipline rigide rien que pour rechercher des disques !

Patrick Best : Il y a des disques comme ceux de la série Nonesuch Explorer, certains de ces disques comprenaient des gammes, et la théorie correspondant à la musique, et avoir la possibilité de voir ça, comme nous savions tous lire la musique (du fait d'en jouer depuis longtemps), ça faisait que l'on était en mesure de comprendre les bases de ce qui se jouait sur ces disques... Sauf pour ce qui est de la musique tibétaine, probablement que nos oreilles étaient trop insensibles pour ça... à cette époque là...

Jack Rose : C'est drôle que tu parles de l'Explorer Series parce que je suis tombé sur cette série totalement par accident. J'ai été DJ pendant un moment et je suis tombé dessus et ils étaient tous bons, alors j'ai continué à les acheter.

Patrick Best : Et ils étaient en général à un dollar. En 96-97, on pouvait les trouver pour un dollar. Il y avait une époque où personne ne voulait de ces disques, alors on en a profité...

Jack: On a passé nos premières tournées à parcourir les magasins de disques...

Mikel Dimmick : En 98, tout l'arrière du van était plein à craquer de caisses de disques... On se précipitait vers les magasins, c'était au premier servi. Ca pouvait se finir violemment !

Patrick Best : Souvent, oui...

Jack Rose : Ca dépendait de la ville mais on essayait de se faire six ou sept magasins sur trois heures...

Patrick Best : Et on essayait aussi de vendre nos disques, mais on achetait beaucoup plus que l'on ne vendait...

Mike Gangloff : On en vendait quinze et on en achetait trente...

Mikel Dimmick : 1998, c'était le pic...

Est-ce exact que la plupart des disques de Pelt sont des lives ? Quel est le rapport live/studio dans le groupe, et quelle a été la fréquence de concerts de Pelt malgré leur réception parfois difficile ?

Patrick Best : On jouait très régulièrement, jusqu'en 2001-2002, jusqu'à ce que je déménage à New York.

Mike Gangloff : On jouait continuellement après les premiers concerts, ils étaient tellement bons, on a simplement continué.

Patrick Best : On a fait beaucoup de concerts dans le nord-est, New York, Boston, Philadelphie, parce que l'on connaissait pas mal de gens qui jouaient là-bas, pas forcément avec la même trajectoire que nous, mais simplement des musiciens expérimentaux, ayant un voyage similaire, mais qui sortaient avec des conclusions très différentes des nôtres. Et donc on se bookait des concerts les uns les autres, dans nos villes respectives, et c'est ainsi que l'on a pu jouer régulièrement comme ça.

Même dès 96/97, on connaissait déjà un petit nombre d'autres groupes, on adorait tous leur musique - comme les groupes sur Siltbreeze ou gravitant autour de Tower Recordings. Charalambides jouait déjà à ce moment-là, Jack était au lycée avec Tom Carter, et donc on avait ces quelques connections, on jouait souvent, et on essayait de jouer de plus en plus à l'ouest. Mais en gros, on jouait partout où quelqu'un tolérerait la musique...

Mikel Dimmick : Ou même s'ils ne la toléraient pas !

Patrick Best : Oui, même s'ils ne la supportaient pas, en fait... Les gens étaient très proches de ce que l'on faisait depuis longtemps.

Mike Gangloff : On a notre public, d'une certaine façon. La plupart des endroits où l'on se retrouvait, peut-être dix personnes nous connaissaient, mais les trente ou quarante autres pouvaient nous huer...

Mikel Dimmick : Ceux-là, je leur demandais juste de partir...

Mike Gangloff : La plupart des gens qui me demandent ce que je fais comme musique, je leur dis juste que je joue de l'old time music, je ne m'embête même pas à rentrer dans Pelt, parce qu'il y a peu de gens qui sont prêts à l'entendre ou à en parler. S'ils l'entendent, ils sont en général contents, mais essayer de leur décrire...

Patrick Best : On ne peut pas vraiment mettre la musique de Pelt en mots...

Pearls From The River est un enregistrement studio ?

Mikel Dimmick : Le studio était en fait plutôt une pièce dans une maison...

Mike Gangloff : La plupart des disques ont au moins tous quelque chose de live dessus, mélangé avec des enregistrements maison, mais on n'a pas fait de studio après Max Meadows (1997), c'est le dernier disque studio.

Pearls from the River est-il un disque spécial pour le groupe ? D'un point de vue d'auditeur, il est beaucoup plus "mélodique" et en tous cas les influences raga/folk/blues y sont plus audibles.

Mike Gangloff : En fait, c'est à ce moment-là que Jack commençait à jouer en solo... C'était une partie importante du son du groupe et c'est assez représentatif de ce qu'était Pelt à ce moment-là...

Patrick Best : C'est aussi un disque qui devait être fait, à mon avis, pour savoir ou nous allions avec la musique acoustique. Parce que quand vous écoutez le disque suivant, (Untitled), c'est aussi tout acoustique, mais c'est beaucoup plus grave, et austère. La plupart des disques sont des témoignages de ce qui se passait à un moment précis dans le groupe... Pearls from the River est sorti comme ça parce qu'on voulait explorer ces parties de notre curiosité et donc nous avons développé ces morceaux autour de ça, et il y a plein de choses et d'idées qui ont été enregistrées dans cette session qui n'ont pas été jusqu'au disque.

Mike Gangloff : Je dirais que c'est le truc le plus fort que nous ayons traversé jusque là.

Patrick Best : On a laissé tomber la plupart de notre matos électrique à ce moment-là, je pense que ça a surpris les critiques et les gens qui nous connaissaient, qui attendaient quelque chose de plus violent, parce qu'on avait joué, juste avant, avec quelques artistes comme Donald Miller, ou Tom Carter - mais je crois que c'est naturel pour nous de se retourner et d'inverser complètement ce qu'on fait, simplement inverser ce qu'on a pu faire six mois plus tôt, et explorer quelque chose de frais. Certains groupes suivent une trajectoire, parfois ils perdent leur personnalité, d'autres fois non, mais nous, on a toujours eu tendance à prendre notre propre contre-pied, retourner nos idées, par exemple passer de quelque chose d'extrêmement électrique, et puis se retourner pour faire un truc acoustique et mélodique - et puis se retourner encore pour faire un truc extrêmement noise et acoustique.

Les liner-notes de Pearls from the River sont très politiques, comment l'expliquez-vous ? En quel sens Pelt est-il un groupe politique ? Comment connaissez-vous Byron Coley qui les a écrites ?

(rires)

Patrick Best : Ah, Byron, c'est notre pote...

Jack : Byron a été le parrain de l'underground depuis de nombreuses années et pour de nombreux groupes, et sans lui beaucoup ne joueraient plus aujourd'hui. Il est donc très important dans la scène parce qu'il a aidé beaucoup de gens.

Patrick Best : Il était en contact avec beaucoup de gens que nous connaissions et beaucoup d'autres que nous ne connaissions pas, parce que c'est un intellectuel, et qu'il se renseigne sur tout ce qui sort sur des labels indépendants, et comme Donald Miller, il a été un avocat pour la musique. Il aime tout ce qui pousse les limites et explore de nouvelles idées. C'est une des rares personnes à vous soutenir en affirmant : "C'est vraiment OK d'être un artiste aux USA et d'être libre de s'exprimer, c'est la meilleure chose et la chose la plus révolutionnaire que vous puissiez faire". Parce que manifestement, on n'a aucun support de qui que ce soit, mis à part d'un très petit réseau d'amis, et quand vous rencontrez Byron Coley et qu'il vous fait à manger, et vous paie des bières, et qu'il organise des fêtes pour vous et des concerts pour vous dans son magasin de disques... Eh bien, soudain, vous vous sentez les bienvenus.

Mikel Dimmick : Il a vraiment créé un sens de communauté et il lui a donné une solide voix.

Jack Rose : Il est comme votre oncle le plus sympa. La première fois que je l'ai rencontré, il m'a laissé nettoyer sa collection de blues, ce qui était, génial, quoi... J'ai flashé sur une grande partie de tout ce qu'il avait... Et il me les a vendus pas cher...

Mike Gangloff : Pour ce qui est de la politique, je crois qu'on est tous profondément contre la direction prise par les USA depuis ces cinq dernières années, et ça va de plus en plus vite... Je ne dirais pas que Pelt est un groupe ouvertement politique comme par exemple The Ex ou Uncle Dave Macon. Mais c'est vrai que j'ai toujours pensé qu'il y avait une affirmation politique implicite dans la façon que nous avons de jouer de la musique. En jouant librement, on dit déjà quelque chose à propos de la liberté. J'aime beaucoup les liner-notes de Byron.

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