Windy and Carl

Deux guitares enchantées

» Interview

le 21.01.2006 à 06:00 · par Constantin D.

Avec une sobriété de moyens qui tient du minimalisme, Windy Weber et Carl Hultgren ont signé, depuis plus de dix ans maintenant, de nombreux disques devenus autant de pierres angulaires du drone à guitare. Après un silence de près de cinq ans, le duo est réapparu en 2005 avec les splendides Dedications to Flea et The Dream House. Deux nouvelles preuves de leur capacité unique à renouveler un genre musical aussi difficile que fragile, dont ils nous livrent ici quelques secrets.

Si ce n'est pas trop personnel, pouvez-vous expliquer pourquoi le groupe a été en hiatus pendant si longtemps ?

Windy Weber : C'est pour une raison très personnelle que nous avons arrêté de faire de la musique ces dernières années. Ma mère est décédée au printemps 2001 et j'ai plus ou moins souffert d'une dépression nerveuse. J'ai du être mise sous médicaments pendant la première année après sa mort, et je pouvais effectivement jouer un peu de musique pendant cette période, mais cela restait difficile. Quand j'ai arrêté mon traitement, j'ai tout simplement été très triste pendant des mois, et chaque fois que j'essayais de prendre une guitare pour jouer, je pleurais. Nous avons fait quelques sessions avec un batteur, nous faisions juste un peu d'improvisation à la guitare, c'était moins difficile pour moi, mais jouer quoi que ce soit ou écrire quoi que ce soit de nouveau était presque impossible. Nous avons été obligés de faire une pause.

Début 2005, écrire ou enregistrer n'était plus si difficile, et nous avons commencé à écrire une chanson pour le mariage d'un ami. Nous avons décidé de nous mettre à enregistrer d'anciens morceaux, écrits il y a des années, mais jamais sortis, et nous avons enregistré un disque en hommage à notre chien qui est mort en février 2005. On s'est à nouveau sentis capables d'écrire, de jouer et d'enregistrer, alors on a été très occupés.

Quand et comment The Dream House (Kranky, 2005) a-t-il été enregistré ?

The Dream House est l'un de ces anciens morceaux. Nous avons commencé à le jouer en concert à la fin des années 90, et il s'agit de l'un des seuls morceaux sur lesquels nous utilisons un clavier (Antarctica est le seul autre qui me vient à l'esprit - on utilise très rarement des claviers, bien qu'on ait parfois l'impression du contraire, presque tous nos sons sont réalisés avec des guitares). Il a été écrit sur un synthétiseur polyphonique Yamaha des années 70, et est basé sur le son produit par les voix d'un choeur. C'est un long morceau, de 45 minutes à l'origine, et nous le jouons live suivant plusieurs mesures, divisée en périodes de temps. Quand nous le jouons en concert, il commence très lentement et doucement et se développe pendant environ quinze minutes. Les quinze minutes centrales sont très pleines, fortes et lourdes, la moitié du morceau étant ponctuée par une cloche. Et les quinze dernières minutes redescendent vers le calme. Mais pour le disque, nous n'avions pas de bande assez longue pour 45 minutes (nous utilisons un 8-pistes analogique), nous avions juste assez pour 33 minutes. Nous nous sommes rendus compte qu'en changeant la durée du morceau, la cloche n'était plus vraiment à sa place à mi-chemin, et comme la version enregistrée a également modifié les dimensions du morceau par rapport aux versions live, la cloche a été déplacée vers la fin.

Le second morceau sur The Dream House est I've Been Waiting to Hear Your Voice, il a un son assez triste. Il tient son titre de rêves que je fais, où ma mère vient me voir, et me parle, sans que je puisse entendre sa voix. Elle me manque beaucoup, je pense à elle tous les jours, et j'aimerais entendre sa voix, lui parler encore une fois, mais je ne peux pas, et ce morceau est à propos de ce manque.

Le second disque sur The Dream House est une réédition d'un CD que nous avons enregistré pour notre chien - Dedications to Flea (Brainwashed, 2005). J'ai toujours voulu enregistrer ma mère. Elle chantait et jouait de la guitare sèche pour moi quand j'étais petite, et plus tard j'ai voulu l'enregistrer, et sortir un single avec elle sur une face et moi sur l'autre. Mais ça ne s'est jamais fait. Et pendant des années, alors que Carl et moi promenions nos chiens, on écoutait leurs halètements, et le bruit de leurs griffes sur le trottoir, et nous parlions de les enregistrer. Nous avions adopté le chien de mes parents en 1999 quand mon père est mort, et après le décès de ma mère, nous avons adopté son chien : nous nous sommes rendus compte que nous devions enregistrer Flea tant qu'il en était encore temps. Nous l'avons enregistré pendant plusieurs promenades, et puis nous avons mis la bande de côté. Nous avons attendu la mort de Flea pour utiliser ces enregistrements. Toute cette histoire est expliquée dans le livret du CD, et je l'ai déjà racontée plusieurs fois, donc je commence à me lasser de l'expliquer. J'espère que ça ne paraît pas impoli, mais je préfère ne pas raconter toute l'histoire encore une fois.

A propos de Dedications to Flea... Comment les enregistrements ont-ils été réalisés ?

Nous écoutions Flea à chaque fois que nous le promenions. Il avait un rythme bien particulier, et une certaine sonorité. Nous avons décidé de l'enregistrer et nous avons emprunté le magnétophone de notre ami Louie. Il avait utilisé ce magnéto pour enregistrer des centaines de concerts de ses groupes préférés, mais nous l'avons utilisé pour le chien. Le premier enregistrement a été réalisé en scotchant le magnétophone au harnais de Flea, en le mettant juste quelques centimètres sous sa gueule et contre sa poitrine. On savait qu'on pouvait avoir son halètement et le bruit de ses griffes comme ça, mais on avait aussi des bruits parasites parce que le magnétophone heurtait sa poitrine. Donc la seconde fois, on a procédé différemment : je le promenais, tandis que Carl tenait le magnétophone accroché au bout d'une laisse, au niveau de la gueule de Flea. Ce second enregistrement comprenait plus de halètements que de sons des griffes, donc finalement nous avons utilisé les deux enregistrements. Le premier a été retouché. Carl a retiré tous les bruits parasites et a bouclé les parties qu'il aimait le plus. Quant au second, nous avons simplement laissé la totalité de l'enregistrement passer pendant que nous jouions. On nous entend partir, traverser le quartier, et rentrer à la maison. Puis on entend Flea boire, et à la fin il aboie pour avoir un biscuit. Je suis incapable d'écouter cet enregistrement maintenant. Il me manque toujours beaucoup trop pour l'entendre, alors j'ai écouté l'enregistrement final pour m'assurer que j'en étais contente, mais plus jamais depuis, parce qu'à chaque fois que je l'entends, je ne peux m'empêcher de pleurer.

Après quinze années passées à l'entendre et à l'avoir avec nous tous les jours, nous avions besoin de préserver sa présence sonore, et nous avons fait ce disque comme un hommage envers lui. Il méritait quelque chose de beau. Il méritait d'être le centre de tout ça.

Quels instruments utilisez-vous en général, et comment se passent les enregistrements ? Quelle dose de post-production y a-t-il dans la musique de Windy & Carl ?

En règle générale, on utilise des guitares et une basse. On n'utilise pas souvent de claviers - on fait tous nos sons avec des guitares et une basse. On enregistre à la maison, sur un magnétophone analogique 8 pistes. Parfois on travaille sur un morceau pendant longtemps avant d'enregistrer, et parfois on joue simplement tout en s'enregistrant. Il n'y a quasiment pas de post-production. On essaie de faire en sorte d'avoir le son qu'on veut avant de commencer à enregistrer, donc on ne retouche pas grand'chose par la suite. Il y a quelques années on le faisait beaucoup plus, comme par exemple sur Drawing of Sound, mais à présent on s'assure d'abord d'avoir le son que l'on veut.

Quelle est la place de la voix, du chant dans Windy & Carl ?

Je ne suis pas toujours encline à chanter. Il faut que je le sente pour me mettre à chanter. Il n'y a pas de mots pour toutes les chansons, alors je ne force pas. S'il y a des mots dans ma tête je travaille avec ceux-là. Et nous changeons notre façon d'écrire de la musique suivant le moment - alors parfois un morceau a l'air d'une chanson et a besoin de paroles, et parfois on le sent plutôt comme un instrumental. On écrit toujours la musique d'abord et ensuite on voit si elle a besoin de mots. De même pour ce qui est de décider où placer les mots dans le morceau, je les mets là où je pense qu'ils sont le mieux à leur place.

Le groupe a signé de nombreux morceaux pour des compilations, des splits ou des singles, mais de manière générale le meilleur de Windy & Carl semble se trouver dans ses LPs. Quel est pour vous l'intérêt du format court ? Est-ce qu'il y a une facette plus pop de Windy & Carl ?

Carl Hultgren : Pour les singles et les compilations, on doit enregistrer des morceaux plus courts pour des raisons de contraintes de temps, donc nous avons pris une approche certainement plus "pop" pour ceux-ci. Les chansons de nos premiers albums étaient également plus pop que ce que nous avons pu faire pendant les huit dernières années, même si elles restaient plus longues que les singles. Une bonne partie de notre répertoire est d'une façon ou d'une autre basée sur quelque chose de pop, à l'exception de quelques choses - il y a un avantage au format du single qui est qu'il nous permet de créer des mélodies simples avec la voix de Windy, ce qui manque à nos derniers enregistrements. Nous sommes tous les deux fanatiques de certains types de pop (pour ma part beaucoup de musiques de la fin des années 50, jusqu'aux années 70) et il est possible que l'on travaille plus dans cette direction dans le futur. Certaines personnes attendent toujours un successeur à Drawing of Sound... C'est intéressant de voir qu'il y a certaines personnes qui aiment beaucoup nos chansons, sans apprécier les morceaux instrumentaux, et d'autres pour qui c'est l'inverse.

A quoi ressemble un concert de Windy & Carl ? Quelle est la spécificité du groupe en live ?

Windy Weber : On ne bouge pas beaucoup - on ne dit pas grand chose. Je suis très impressionnée sur scène - c'est difficile pour moi d'y aller et de jouer. Mais parfois un concert apporte ce formidable sentiment que je ne peux trouver qu'en jouant live, alors je m'accommode de la peur de la scène pour pouvoir trouver le bonheur que procure un bon concert...

Notre son est beaucoup plus "gros" que ce que les gens attendent de la part d'un duo, mais nous n'utilisons que de l'instrumentation live - souvent juste guitare et basse. Il est arrivé plusieurs fois que l'on nous demande où est le magnétophone ou le sampler, parce que les gens ne comprennent pas comment on peut créer notre son juste avec nos deux guitares. Souvent on joue des morceaux provenant des disques, chantés ou instrumentaux, et parfois aussi on improvise sur scène, mais le plus souvent on joue ce que l'on connaît le mieux pour éviter les erreurs. Je ne suis pas toujours en confiance pour improviser, en particulier parce que j'ai un moins bon retour de mon son sur scène, et je ne suis pas aussi sûre de moi que Carl. Mais parfois on peut juste jouer quelque chose de tout à fait nouveau, très facilement, pendant dix ou vingt minutes, ou faire quelque chose que l'on n'a jamais essayé, et que bien souvent on n'arrive pas à reproduire par la suite !

Quelle a été votre activité, en tant que musiciens et en dehors de la musique ? Et quelles sont les influences du groupe ?

Carl Hultgren : Nous n'avons plus été très actifs depuis que nous avons ouvert notre propre magasin de disques (Stormy Records) il y a six ans - nous ne nous étions pas rendus compte combien de temps et d'énergie cela demande, et notre production musicale en a souffert. Nous avons participé à un side-project il y a plus de six ans, appelé Five Way Mirror, auquel participait également un ami qui avait toutes sortes de vieux synthétiseurs, claviers et samplers (il en est sorti un CD après quelques échanges d'enregistrements par voie postale). A part ça, il n'y a pas vraiment eu de collaborations ou d'invités dans aucun de nos disques.

La plupart de nos influences ce sont des groupes comme Slowdive, Durutti Column, Brian Eno, Popol Vuh, Pink Floyd, un peu de Spacemen 3, Galaxie 500, Boards of Canada... Je ne pense pas que l'on sonne vraiment comme ces artistes, bien que certains de nos morceaux ressemblent à certains disques de Robert Fripp et Brian Eno. Des artistes dont je nous considère proches seraient peut-être Stars of the Lid ou William Basinski.

Retour haut de page

Photo Interview Windy and Carl, Deux guitares enchantées

» Accès Archives

Copyright © 2004-2013 Millefeuille, toute copie intégrale ou partielle est soumise à autorisation. Contacts. En continu.