Laura Veirs

Si j'avais un marteau...

» Interview

le 04.12.2004 à 06:00 · par Eric F.

Tu as commencé ta carrière musicale sur le tard mais je suppose que la musique avait déjà de l’importance pour toi. Tu écoutais quoi plus jeune ?

J’ai été influencée par… A vrai dire la musique ne m’intéressait pas tant que ça quand j’étais une enfant. Mes parents ont essayé de m’apprendre à jouer du piano, je me suis débrouillée en apprenant à l’oreille, mais je suis incapable de lire des partitions. Ca m’a plus frustré qu’autre chose donc je n’ai jamais vraiment persévéré. Et puis au lycée un ami m’a fait écouter du punk rock et du rock indé, des choses assez underground qui m’ont vraiment fait m’intéresser à la musique

Quels sont les premiers groupes à t’avoir marqué ?

Au rayon indé il y a Sonic Youth, Bikini Kill, beaucoup de groupes du Nord Ouest même si j’habitais dans le Minnesota à l’époque. Ani Di Franco a également été très importante pour moi, même si je ne suis plus très fan d’elle. A l’époque j’étais complètement obsédée par sa musique. Grâce à elle, je me suis rendu compte que je n’avais pas besoin d’autres personnes pour faire de la musique, c’est pour ça que j’ai mon propre label avec trois albums sortis dessus. Le fait que Carbon Glacier soit sorti sur Nonesuch ne me gêne absolument pas ceci dit. C’est très dur de tout faire toute seule tout le temps, je pense qu’Ani est très forte à ce niveau là.

Ca a été un modèle pour toi ?

Oui, pour tout ce qui concerne le "do it yourself", tout comme un bon nombre de groupes punk du Nord Ouest également.

C’est amusant que tu cites Sonic Youth et Bikini Kill car ça n’apparaît pas vraiment dans ta musique.

Ca apparaît un peu… J’ai joué dans un groupe punk pendant un an et ça s’entendait. Je pense qu’il y a quelques chansons où ça peut s’entendre comme Canon Fodder sur Troubled By The Fire... on s’approche un peu de ce que Sonic Youth a pu faire. En général les morceaux sont assez courts, ce qui vient du punk, tu dis ce que tu as à dire et basta. Ca s’entendra plus sur le prochain album.

Y a t'il un lien entre le fait que tu n’aies jamais vraiment appris à jouer de la guitare et le fait que tu te retrouves dans un groupe punk ?

Je suis plutôt une bonne guitariste maintenant, mais je ne prends aucun cours. Je me débrouille plutôt bien avec les techniques du fingerpicking. C’est une autre paire de manches en ce qui concerne les solos, je commence à apprendre l’improvisation, je ne suis pas très douée pour l’instant mais j’ai très envie de m’améliorer. C’est mon prochain but.

Ca doit t’aider de jouer en concert.

C’est d’une grande aide en effet. J’ai plus de place pour en faire sur certaines chansons. Avant j’avais tendance à laisser le groupe s’en charger car ce sont de très bons musiciens, mais maintenant je m’en charge aussi.

Tes deux premiers albums ne sont pas sortis en France, peux tu me dire à quoi ils ressemblent ?

Le premier avait un petit côté punk, c’était des chansons acoustiques où je ne jouais que de la guitare et je chantais assez vite et fort. C’est assez embarrassant maintenant parce que les chansons ne sont pas très bien formées, enfin il y a quelque chose qui cloche. A l’époque j’en étais quand même très fière. Ca, c’était en 1999 et en 2001 j’ai enregistré avec Tucker Martin qui est mon producteur actuel et également un excellent ami. Je suis beaucoup plus fière de ce disque, même si ma voix me semble trop timide. J’étais mal à l’aise avec l’idée d’être une musicienne à ce moment là et je crois que ça s’entend.

Plus que sur ton premier album ?

Oui, parce qu’il ne m’a fallu qu’une journée pour le faire, ça a dû me prendre trois heures. Là, j’en avais eu pour onze jours d’enregistrement où il y avait ce type cool qui écoutait et Tucker qui était là, il me rendait nerveuse même si c’est un type ravissant. Je me suis dit que je payais pour faire ça et que ça avait donc intérêt à être bon. J’étais un peu apeurée mais j’aime beaucoup la façon dont les chansons sont sorties.

Ca pourra se trouver en Europe un jour ?

Oui ça devrait être sorti par Bella Union en février.

Depuis combien de temps tournes-tu avec ce groupe ?

Avec Steve Moore ça fait trois ans, deux avec Karl Blau. Quant à Tucker ça fait trois ans.

C’est une formation assez flexible qui peut passer d’un groupe complet à un simple trio ou même à un duo.

Quand je suis seule, il n’y a pas vraiment d’effets ni de samples. Ce qui est le cas quand je joue comme ce soir avec Karl, il sample sa voix, on a des beats programmés… Steve joue du clavier ce qui arrondit beaucoup la chose, la remplit. On joue parfois avec Evan Kane, un violoniste. Tous les cinq sur scène, on est très proche du disque. Evan est incroyable, mais il est aussi très cher donc c’est dur de l’avoir souvent. Tucker, qui joue de la batterie, est très occupé avec son job de producteur. Comment peut on prévoir les choses sur six mois avec ça ?

J’ai lu que c’était difficile pour ton label d’envoyer tout le groupe en Europe.

Oui, on ne peut pas vraiment le faire. Ca n’arrivera sûrement pas avant le prochain album.

Il sortira ici avec Bella Union ?

Non, malheureusement. Enfin malheureusement et heureusement, c’est dur à dire. Ca sortira chez Nonesuch aux Etats-Unis et chez Warner pour le reste du monde. J’en éprouve des sentiments assez mélangés, j’ai toujours été partisane du "do it yourself", rester petit. Mais j’en suis rendue à un point où je veux fonder une famille, gagner ma vie… Je ne vais pas jouer dans des bars toute ma vie. J’ai besoin que ça soit financièrement viable. Je crois que ce sera beaucoup plus facile avec cette nouvelle situation. D’un autre côté il se pourrait aussi que ça se casse la gueule. Mais j’ai au moins cet espoir que ce soit une bonne idée.

C’est assez rare ce qu’il t’arrive, car les majors ont plutôt tendance à dégraisser plus qu’à engager.

Nonesuch est très différent : ils font partie d’une major mais n’en sont pas une. C’est comme l’enfant d’une major. Ils pensent sur le long terme, le développement de l’artiste, ce qui est assez rarissime dans le monde des majors et dans beaucoup d’autres mondes d’ailleurs. Je me sens très chanceuse d’avoir cette opportunité d’être signée chez eux car ils ont un bon catalogue et je me sens très soutenue.

Tu peux donc prouver que tu peux rester indépendante tout en étant sur une structure importante, un peu à l’image de Sonic Youth justement.

Oui, exactement.

J’ai entendu dire qu’il y avait une importante communauté musicale à Seattle en ce moment. Qu’en est il exactement ?

Il y a beaucoup de mélanges entre les styles, beaucoup de collaborations et peu de compétition, ce qui est très agréable.

Ca pourrait t’amener à avoir des projets annexes ?

J’adorerais, car pour être franche, je me sens mal à l’aise que ce ne soit que ma musique que l’on joue. Je respecte tant d’artistes et ça me fait tout drôle car j’adorerais être dans leur groupe. Pour l’instant je suis très absorbée dans mon projet, ce qui me prend beaucoup de temps car je n’arrête plus de partir en tournée.

Tu écris les morceaux du prochain album pendant ta tournée ?

Un peu, mais c’est assez dur car on voyage beaucoup. Pour la tournée en France on a enfin eu un tour manager, Jean Philippe, qui a fait un super boulot. En général, il y a des milliers de détails à gérer. Normalement, je n’ai pas le temps.

J’ai vu que tu parlais souvent de Built To Spill en interview. Y a-t-il des chances pour que tu t’en rapproches sur ton prochain disque ?

Built To Spill est vraiment un groupe que j’adore. Et il y a en effet des chances pour que ce soit le cas. Il y aura pas mal de douces chansons mélodiques, mais il y en aura aussi des bruyantes. Je me suis récemment acheté une nouvelle guitare, une électrique et une pédale de distorsion, je m’amuse beaucoup avec. C’est dommage que je n’ai pas pu emmener ça pour la tournée.

Ce qui te ramène vers ton époque punk…

Oui, en quelque sorte.

En ce qui concerne Carbon Glacier, il y a beaucoup de formes d’art qui te servent d’inspiration, non ?

Oui, je me sers beaucoup de la littérature. Je trouve que j’écris mieux quand je lis des livres. Je ne regarde pas la télé, je n’en ai jamais eu, ce qui me plaît, ça me tient un peu dans des âges reculés. Mais dans un autre sens ça me laisse "fraîche", car je ne suis pas corrompue par toute cette culture pop. J’essaye de profiter au mieux possible de mon temps, de ne pas le gaspiller. Je lis beaucoup et j’ai aussi été énormément influencée par cet ami qui fait des BD, j’ai beaucoup d’amis à Seattle qui sont à fond dedans, l’un deux étant Jason Lootz qui a fait la pochette de Carbon Glacier. Il a sorti un livre nommé "Berlin" qui a été traduit en français. Ca parle de Berlin juste avant la seconde guerre mondiale avec les évènements qui ont mené à la guerre. Il y a beaucoup de peintres qui m’intéressent, j’aime beaucoup les arts visuels, je réfléchis souvent en ces termes quand je compose. Même quand je pense à la musique, je pense à des couleurs. C’est très amusant d’avoir des artistes différents, influencés les uns par les autres, mélanger leur réalisations. Comme ça on est loin d’avoir l’impression d’être seul dans sa chambre à faire de la musique.

La pochette est en noir et blanc et le titre évoque la froideur. Pourtant j’ai trouvé qu’il se dégageait beaucoup de chaleur des chansons, c’était volontaire ?

Je pense que j’ai été inspirée par les dessins que Rockwell Kent a fait pour illustrer Moby Dick. J’ai dit à Jason "Faisons quelque chose comme ça" et ça s’est fait très rapidement. C’est un paradoxe ce son chaud et cette imagerie plutôt froide, je suppose que je cherchais ce contraste…

Le disque a été inspiré par Moby Dick en lui-même ?

Pas vraiment, certaines images et références, oui. Mais pas directement.

Tes chansons semblent plus ouvertes à l’interprétation.

Je l’espère ! C’est un but pour moi. Je suis souvent tiraillée : je ne veux pas taper sur la tête de qui que ce soit avec un marteau mais je ne veux pas non plus que ceux qui écoutent se perdent dans l’obscurité de mes paroles. J’essaye de mélanger ces deux aspects pour créer un juste milieu où je me sens à l’aise.

Ca n’est pas trop difficile ? J’ai entendu dire que tu essayais de te positionner politiquement ?

Les morceaux politiques me posent énormément de problèmes, ils tapent très souvent les gens sur la tête. John Prine a des merveilleuses chansons politiques qui sont très sincères et profondes, je ne me sens pas à ce niveau là. J’ai envie d’écrire des chansons politiques qui aient un sens, mais elles n’arrivent pas à sortir, je ne vais pas essayer de me forcer. D’un autre côté, je me sens cette responsabilité de devoir le faire et je m’en veux que ça n’arrive pas plus souvent. C’est vraiment dur surtout avec l’état politique aux Etats-Unis en ce moment. Je viens d’écrire une chanson politique pour le prochain disque que je trouve plutôt bonne, mais ça n’est pas une chanson du genre marteau sur la tête. Il y a aussi Cannon Fodder dont je parlais tout à l’heure que l’on joue très souvent. Mais ça a été écrit bien avant la guerre en Irak, avant tout ce bordel aux Etats-Unis. Tu vois plus facilement comment parler clairement de ces choses quand tu es en dehors.

J’ai l’impression que tu es assez engagée personnellement.

C’est plus dur maintenant que je suis beaucoup en tournée mais je suis très intéressée par l’idée de rendre le monde meilleur. Le gouvernement américain contrôle beaucoup d’évènements mondiaux, ce qui me rend malade.

Peut-être que ta musique peut rendre le monde meilleur pour certains…

C’est un peu ma philosophie. J’ai besoin d’avoir un but dans ma vie et c’est en partie la raison pour laquelle je fais de la musique. Si ce but est d’apporter de la joie ou des sentiments aux gens qui écoutent ma musique, ça vaut largement le coup. Car ça m’apporte de la joie également, j’ai beaucoup de problèmes avec la musique pour des raisons variées, mais au bout du compte c’est quelque chose de très positif pour moi et pour certaines personnes qui écoutent mes disques.

Je trouve qu’il y a un côté très "classique", au sens d’efficacité, dans certaines de tes paroles comme les premières lignes de Lonely Angel Dust par exemple.

Je crois que certains gens aux Etats-Unis ont trouvé ça très courageux de ma part. Ce qui m’a assez surprise car ça n’était pas mon point de vue. C’est vrai qu’il n’y a pas vraiment de paroles comme ça dans le monde du rock indé. Ca sort comme ça sur la page pour moi. Je ne me dis pas "Tiens, je vais écrire un poème classique", ça arrive tel quel, je n’y pense pas vraiment. J’essaie juste d’écrire le plus possible.

On dirait que ça a été tiré d’un livre. Tu crois que tu pourrais faire une telle chose ?

Oui, ça serait génial ! Pourquoi pas ? Willy Vaultin, le chanteur de Richmond Fontaine (NDLR: la première partie de Laura ce soir là) le fait. Il a écrit plusieurs romans pendant les tournées, c’est très intéressant.

J’ai lu dans une interview que tu disais laisser une chanson de côté pendant quelques jours quand tu la trouvais trop faible.

Oui, j’enregistre dès que j’ai écrit la chanson et je réécoute ça le lendemain pour m’en faire une idée. La plupart du temps, il y a quelque chose qui me plaît, même si je n’arrive pas trop à voir ce que c’est. Parfois, il m’arrive de ne rien rajouter non plus.

D’après toi, qu’est ce qui fait passer une chanson qui ne te satisfait pas à une qui se retrouve sur un album ?

Trouver ce canal de vérité, quoi que cela puisse être. Il me faut parfois que je creuse un peu pour le trouver.

Tu as un morceau, Tiger Tattoos, qui se trouve sur la compilation If Only You Were Lonely qui est censée documenter tous les états que peuvent créer l’amour. Lequel représenterait Tiger Tattoos ?

C’est à propos de se laver du stress, être dans une rivière avec l’être aimé. Que peut-on trouver de mieux (rires) ?

Qu’aimerais tu que tes auditeurs ressentent en t’écoutant ?

De l’extase pure (rires). Ce qu’ils veulent ! J’espère juste qu’ils en tireront une source de plaisir. Si je n’entendais pas de musique que j’adore, je n’en écrirais sûrement pas.

Il y a des petites touches d’optimisme dans ta musique.

Absolument, c’est très important. Je crois que dans certains cercles il est très facile de se cantonner à l’obscurité "Ma vie est à chier, ça pue, je vais me tuer". Je trouve qu’il y a plus de défis à parler des deux côtés d’une chose, des côtés positifs. Si je n’écrivais que des chansons tristes, je ne serais pas là car je n’arriverais pas à le gérer. Je ne veux pas ignorer cet aspect non plus, je veux tirer mon inspiration de tous les aspects de la vie.

Tu ressens ça comme un challenge d’écrire un morceau heureux qui ne soit pas, disons, Shinny Happy People ?

Oui, c’est un défi d’écrire une chanson joyeuse qui ne sente pas le fromage… C’est un peu la même chose qu’avec mes chansons marteaux pour la politique…

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Laura Veirs (Nicolas Cuissard)

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