Santa Cruz

Sad lovely boys

» Interview

le 22.11.2004 à 12:00 · par Eric F.

Commençons par le début, comment est né Santa Cruz ?

Bruno Green : L'origine de Santa Cruz, c'est une séance plus ou moins improvisée qui a eu lieu il y a deux ans. J'ai eu envie d'enregistrer quelques chansons avec d'autres copains musiciens sans avoir de préméditation musicale. C'était vraiment des séances pour se faire plaisir, enregistrer des chansons. J'ai invité Pierre qui est venu avec ses chansons. Au départ c'était basé sur un duo guitare-voix qu'on enregistrait ici au Studio Cocoon.

C'était la première fois que vous jouiez ensemble ?

B : Oui. On se connaissait depuis quelques années et puis j'avais travaillé avec les Twin Bees qui était l'ancien groupe de Pierre. Je n'avais encore jamais fait de groupe avec deux chanteurs.

Il me semble qu'il y a eu un long laps de temps entre la fin de la carrière des Twin Bees et la tienne, Bruno, avant Santa Cruz ?

Pierre Vital Gerard : J'ai arrêté la musique pendant quatre-cinq ans et j'ai recommencé avec Santa Cruz. Et ça fait du bien de s'arrêter: on met les choses au clair et maintenant on se pose moins de questions, juste les essentielles.

Le groupe a une géométrie très variable...

B : Ca a toujours été le cas. Dès le début on a eu tendance à appeler ça un collectif. Le groupe s'est imposé tout seul, au bout des séances qui avaient duré cinq jours, on s'est rendu compte qu'on avait la matière pour faire un album cohérent musicalement. L'idée de base, c'est qu'on l'a fait surtout pour se faire plaisir.

Laetitia Sheriff nie le terme de famille...

P : C'est un terme un peu dangereux parce que dans une famille tu as le grand père, les petits enfants, donc il aurait fallu déterminer qui ferait le grand père (rires). Mais il y a un petit côté comme ça, oui. On joue ensemble alors qu'il y a certains membres qui jouaient des musiques très différentes, donc on peut considérer ça comme une famille.

Il y a un peu ce côté all-star band.

P : Il faudrait encore qu'on soit des stars pour ça ! C'est vrai qu'on a fait des choses avec Laetitia Sheriff, Thomas Belhom, Red et j'en passe. Ca fait avancer les choses.

Une rumeur annonce Warren Ellis avec vous aux Transmusicales...

P : Eh bien en fait... non (rires). Il sera en tournée avec Nick Cave à ce moment là.

Il est toujours censé jouer sur ton prochain disque solo, Bruno ?

B : Ce sont des idées en suspens, qui circulent, on verra comment ça évolue. Par rapport aux Trans on aura un certain nombre d'invités, tout ça est en cours de concrétisation donc il est un peu tôt pour en parler. (NDLR: On sait depuis que le groupe sera rejoint par le batteur de Morphine et le bassiste de Sixteen Horsepower). Mais on reste dans l'état d'esprit du début avec des gens de l'extérieur qui viennent se confronter à notre musique.

Vous avez d'autres projets en cours ? Vous devez enregistrer avec Red il me semble...

B : C'est assez informel, on n'en sait pas encore beaucoup. Red a un projet "free jazz" avec Thomas Belhom et Philippe Tessier. Ca va se passer ici à Cocoon en décembre.

P : On participe Bruno et moi sur son dernier album qui sortira fin 2004 début 2005. On a fait quelques choeurs dessus, des choses comme ça. Quand on a chanté sur ses morceaux, ils étaient en cours, donc connaissant Red, difficile de savoir ce que ça va donner. Ce sera une surprise parce qu'on ne l'a pas encore entendu.

A vous avoir vu enregistrer aujourd'hui, j'ai l'impression que vous laissez pas mal les choses évoluer d'elles-mêmes.

P : Il y a quand même des chansons à la base qu'on propose Bruno et moi au groupe, directement en studio, tout y est arrangé directement. Les morceaux du nouveau disque sont très récents. Ils naissent au studio et prendront vie sur scène.

Vous enregistrez live ?

P : Ca dépend des morceaux. On avait tout fait en live pour le premier album avec très peu de rajouts. Là, les nouveaux morceaux sont un peu différents, ça nous demande donc d'autres techniques d'enregistrement, mais on fait le plus possible en live.

B : Autant le premier album a été une surprise d'abord pour nous, autant on a eu le temps de réfléchir cette fois. On ne voulait surtout pas refaire la même chose, s'échapper des clichés un peu faciles qu'on nous a mis sur le dos, tous ces poncifs de cow-boys et de grands espaces. On a envie de ne pas être réduit à ça, pouvoir prouver qu'on sait faire autre chose.

P : On avait très légèrement discuté pour le premier album, là le groupe existe depuis deux ans. Il y a plus de discussions en studio que de temps passé à jouer, ça se passe beaucoup dans la tête : le choix des sons, la direction qu'on veut prendre. Une fois en studio, on tire tous dans le même sens. Après c'est la magie de découvrir les nouveaux morceaux où il peut se passer des belles choses comme ça peut ne pas marcher.

Vos nouveaux morceaux m'ont fait penser au virage que Jason Molina a pris avec Magnolia Electric Co en étant beaucoup plus rock...

P : On est assez fans de Songs: Ohia donc pourquoi pas dans le sens où il casse son image et qu'il fait quelque chose de différent. Sauf que nous n'avons qu'un seul disque, lui en a beaucoup plus. Mais c'est vrai que les morceaux sont plus rock.

B : Toutes les influences qu'on a pu nous mettre sur le dos... Ce que je peux comprendre journalistiquement parlant. Là je pense qu'on va en effet nous parler de Songs: Ohia et d'autres que je préfère ne pas citer sinon on va me les rebalancer à la tronche. De la même façon qu'avec le premier disque on nous a fait toute la brochette americana de Calexico à Will Oldham. Il faut bien se souvenir qu'on est un groupe de gens qui n'ont plus vingt ans et qu'on a déjà pas mal d'expérience et le patrimoine qu'on utilise remonte à bien au delà de ces groupes. L'americana n'aurait pas existé si il n'y avait pas eu des gens comme Neil Young ou Bob Dylan. Nos références vont beaucoup plus loin. On peut même parler de Pink Floyd sur certains titres du prochain album.

Justement, je pensais à ça en regardant vos disques: il y a quand même pas mal de groupes américains à guitares en bois mais il y a aussi les représentants d'une musique plus ancienne.

B : Et encore c'est un échantillon de discothèque. J'ai amené des choses qui en effet sont dans les guitares mais on écoute tous des choses assez différentes. Il y en a qui écoutent beaucoup de soul et de rhythm & blues. Yves André écoute beaucoup de musiques de films. C'est tout un patrimoine qu'on utilise qui est loin d'être réduit à trois références actuelles.

En parlant de ça vos reprises sont assez variées. C'est surtout celle d'I Wanna Be Your Dog qui m'a le plus marqué. Pour répondre à Rock And Folk, est ce que la reprendre comme vous l'avez fait, ce n'est pas ça être rock en 2004 ?

P : Le rock, c'est surtout pas une forme musicale, c'est un esprit.

B : Pour moi c'est surtout une forme de liberté. Y a des groupes qui jouent très très fort avec des sacrés looks et qui ne sont pas rock pour deux ronds. Je trouve toujours extrêmement difficile et ambigu de se revendiquer rock. Pour moi être rock, c'est être capable de se construire une liberté personnelle.

Pour en revenir aux Trans, on aura sûrement droit a vos nouveaux morceaux ?

P : Ces concerts vont être l'occasion de mettre le disque sur scène avant sa sortie avec le bonheur de présenter ces nouvelles chansons qui vont surprendre les gens. Je suis convaincu qu'elles vont marcher sur scène.

Ca ne sera pas trop dur de jouer quatre soirs de suite ? Il y a le risque de se répéter...

B : T'as peur toi ?

P : Non, non.

B : Moi j'ai même pas peur !

P : Ca fait plaisir, moi je prends ça comme un luxe, là on pourra se concentrer uniquement sur le concert en lui même, c'est le bonheur. Je pense qu'on est un groupe assez honnête, il y aura peut être des bons concerts et des ratés sur les quatre. Un groupe qui est toujours bon sur scène, c'est un peu louche (rires). On arrive sur scène avec nos faiblesses aussi. Ca fait partie du jeu.

Il y a aussi le fait que les morceaux puissent prendre une nouvelle tournure sur scène.

B : C'est le live qui a en grande partie fait évoluer le groupe entre les deux albums. On a forcément adapté les morceaux autrement, ce qui a amené d'autres envies qui sont parties prenantes sur le nouveau disque.

J'ai vu sur votre site que vous vous impliquiez pas mal face à l'industrie du disque.

B : Allez c'est simple, tout a déjà été dit, les gens savent à quoi s'en tenir. Les majors se sont auto-détruites, c'est ridicule d'aller traîner en justice un internaute de quinze ans qui n'a de toute façon pas les moyens d'acheter tous les disques qu'il voudrait. Nous, on milite pour quelque chose de beaucoup plus radical avec moins d'intermédiaires, que les disques soient vendus à un prix correct. On a plus de public maintenant que les gens peuvent faire des copies. On a un contact beaucoup plus direct avec les gens, le public devient plus large. Avant on ne maîtrisait rien et on s'est souvent retrouvé dans des culs de sac. Il y a tellement de groupes qui sont morts à cause du non travail des maisons de disques. On a réglé ce problème depuis longtemps avec des disques à vendre en concert et sur le site à douze euros et non pas vingt quatre. On s'est développé un public modeste, mais qui nous est sincère et fidèle.

Vous n'êtes pas un peu amers de ne pas avoir pu décoller avant ? Vos carrières précédentes auraient peut-être bien marché avec internet...

B : Si on avait été anglais, on aurait pu être des stars il y à quinze ans et ne plus l'être depuis longtemps. On ne va pas refaire la vie, évidemment qu'on a envie de vendre des disques et que ça fait plaisir mais la musique m'a déjà apporté énormément de choses et je n'ai pas besoin de bosser à l'usine donc je suis plutôt heureux.

P : On enregistre où on veut et quand on veut. Le mix se fait en octobre et l'album sort en janvier, on ne va pas aller le mettre entre les mains d'une major qui va nous le sortir dans deux ans, ça serait complètement maso !

B : Il faut aussi dire qu'on a été aidé par des gens qui sont dans le même état d'esprit que nous, comme l'équipe des Rockomotives par exemple qui a un label et nous a permis de sortir notre premier disque et d'avoir une distribution. On sait bien qu'on n'est pas tous seuls dans le bateau. On vendra pas des centaines de milliers de disques mais on sait qu'on parle a des gens qui pensent comme nous.

Votre premier disque a quand même remporté un joli succès. Il a longtemps été en tête du classement Ferarock.

P : Oui, ça a été un beau succès d'estime, les gens ont été un peu surpris. Mais c'est normal qu'on l'ait bien accueilli, c'est un très bon album (rires).

Qu'est ce que représente The Red Barn ?

P : Ca représente notre réunion pour faire un album. C'était bien d'avoir cette représentation sur la pochette, comme si on était dedans. Comme sur I Wanna Be Your Dog, où le son est très loin comme si on entendait le groupe jouer dans une grange.

Bruno, comment tu fais la différenciation entre les albums de Santa Cruz et tes disques en solo ?

B : Ca se fait assez facilement. J'ai tourné en trio après Horse Mood. J'avais assez envie d'inclure certains morceaux de Santa Cruz dans mon répertoire et Pierre nous a rejoint. Ca s'est fait assez naturellement. Il y a aussi des morceaux que je pensais faire seul qui se sont retrouvés avec Santa Cruz. Je vois ça comme quelque chose d'assez ludique. Ca permet d'explorer beaucoup plus de choses, de se permettre des choses différentes.

Sinon vos textes parlent souvent d'alcool. C'est une partie prenante de votre musique ?

B : Bon, je vais encore sortir mes petites fiches puisque j'ai une théorie là dessus : j'essaie depuis longtemps de ne pas faire partie des gens qui doivent se mettre au Prozac, donc j'ai préféré décompresser en buvant quelques fois un peu plus que de raison. Je pense que ça fait partie d'une culture assez spécifiquement bretonne. J'ai très souvent vu les gens consommer de l'alcool ici dans un esprit assez festif. C'est une forme de convivialité. Peut-être qu'on fait partie d'une génération pour laquelle c'est plus facile que de fumer des joints, mais on reste des petits joueurs par rapport à certains.

J'ai l'impression que la "scène" rennaise a perdu beaucoup de sa renommée. Par exemple, vos collaborations se font avec des gens qui viennent de partout. Avez vous constaté un changement ?

P : Je crois que maintenant les gens s'en foutent plus quand tu dis que tu viens de Rennes ou de Bordeaux. Ca n'a pas une grande importance. Je pense que les gens s'attachent de moins en moins à l'origine.

Rennes donne un peu l'impression d'être une ville en train de mourir musicalement...

B : Je pense que ça n'est pas spécifique à Rennes, mais plus au plan national. On est confronté à un flicage intempestif. Il faut voir ce que le gouvernement veut bien laisser à la culture. D'une manière ethnologique je pense qu'on fait partie d'une catégorie sur laquelle ils sont assez tentés de taper. Je crois qu'il y a encore beaucoup de fausses images qui traînent sur les artistes. A vrai dire, je ne sais pas trop ce qui se passe à Rennes.

En parlant de ça, il y a un petit côté politique dans Welcome To The Red Barn avec des allusions à Bush...

B : Sauf que ce texte parle de George Bush père. Voilà, mais heu... oui. On n'intégrera pas de tels textes pour le faire, il se trouve que ce texte là existait comme ça. On va pas se mettre à faire sciemment des morceaux avec des textes politico-sociaux, c'est quasi hors de question.

P : On va peut être arrêter là ? Le studio nous attend.

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