Blonde Redhead

Misery Is A Butterfly

( 4AD ) - 2004

» Chronique

le 13.12.2006 à 06:00 · par David P.

La répétition en 3 leçons ou le secret de Blonde Redhead :

1 - Les Ramones et leur fameux solo d'une note :

Si la note est toujours la même, son interaction avec la progression d'accords change sa perception. Car une même note n'a pas le même rapport avec chaque accord. Ainsi le même Sol sera pour un accord de La ce qui en fera un accord de La 7e et pour un accord de Mi5 un Mi mineur. Mais il n'y a qu'une chose à retenir de toute façon, c'est le contexte qui change la perception de la répétition.

2 - Bob Sinclar siffle sous sa douche une mélodie à la con :

Il sample et en fait une boucle. Une basse vaguement mélancolique joue le rôle de contexte mais pas seulement. D'où l'étape 2, là où le solo d'une note illustre une énergie d'ado attardé et fier de l'être, la mélodie sifflée annonce autre chose, l'étape 3, c'est-à-dire la même chose mais en mieux.

3 - Chromakey Dreamcoat des Boards of Canada sur le Campfire Headphase :

Quelques arpèges de débutant en boucle, traités pour qu'ils sonnent comme un vestige du passé retrouvé sur une vieille cassette BASF, sur de l'électro intemporelle.

Dans tous les cas, c'est ce même pressentiment et ce même ressassement du passé (la guitare du scout manchot, au coin du feu pendant que Bobby siffle une improvisation sur le jeu du seul qui drague les filles avec ses premiers arpèges) pour lutter contre cet état de fait immuable : il n'y a qu'une vraie première fois pour tout ce qui compte vraiment. La suite n'est que mensonge, répétition et nostalgie. Chez Bob Sinclar et beaucoup d'autres, cela se traduira par un infantilisme festif et globalisé (s'adresser à des adultes comme à des "children of the universe"/plagiat permanent permis à l'âge de l'amnésie généralisée/idéologie des flirts d'été digne des pires nanars des 60's, etc.). Bref, rester à l'âge des pré-premières fois sauf peut-être la première de toutes, en mettre partout sous le regard attendri de sa môman. Blonde Redhead va au-delà et là est tout leur propos : quelle valeur donner à la seconde fois, ce début de répétition, ce faux (car il ne s'agit plus de ce premier unique) qui peut pourtant être tout aussi bon. Mais à quel prix ?

Le temps le plus important c'est la première fois/le temps le plus important c'est la deuxième fois/et après ça la troisième fois/et on recommence. Futurism Vs Passeism Part 2 Il y a plus positif comme perspective d'avenir.

C'est donc forcer une porte ouverte que de dire que tout va par deux chez eux. Les albums fonctionnent toujours par deux (jamais trois, qui est quand même bien plus que deux. Deux, on peut encore croire à l'accident, il y a encore une ambiguïté, on n'entre pas encore dans la lassitude de la répétition, juste un pressentiment, et peut-être un délice de comparaison, de tentative de perfectionnement, ou de ritualisation gardant encore suffisamment de force pour faire comme si c'était la première fois). Les chansons, quand elles ne sont pas en deux parties, fonctionnent sur des renversements (par exemple : Hated Because... et Loved Despite...). L'alcool aidant, il serait même possible de disserter longuement sur la gémellité des frères Pace, le thème par excellence du double, ce début de répétition où il n'y a pourtant ni premier, ni deuxième. Des jumeaux qui ne seraient que deux mêmes (donc un) s'il n'y avait pas Kazu. Et Blonde Redhead qui ne serait que Blonde Redhead s'il n'y avait pas systématiquement dans tous les esprits l'ombre d'un autre artiste (DNA - ils ont bien un Egomaniac's Kiss eux, Sonic Youth, Gainsbourg, etc...). Avec toujours la même ambiguïté du rapport entre la répétition et le contexte. La répétition étant déjà une question de contexte, le plus primaire de tous, le mimétisme.

Melody is a Butterfly est un album controversé à juste titre, il est différent, il jure avec les autres albums. Et pourtant non, c'est la même chose. Jouer avec l'ambiguïté et la répétition, c'est prendre le risque que l'ambiguïté devienne norme, et la répétition une habitude, Blonde Redhead comme Sonic Youth de poche. "I am what I am/And what I am is who I am/I know what I know/And all I know is that I fell/If only I could walk through walls/Then maybe I would tell you who I was/Yet I am just a man still learning how to fall" (Falling Man).

Blonde Redhead, c'était devenu un peu ça, ce rapport à la création dans une chambre close aux murs infranchissables, remplis de posters des groupes admirés. Une école de la chute où l'on fonce comme un dératé contre les plus grands, quitte à tomber, pour se relever dans un instant de grâce où il y a véritable création. Avant de se relever encore et encore devant nos yeux, en attendant de pouvoir traverser les murs, de laisser son corps derrière, et se retourner pour se connaître vraiment. Et ne voir qu'une carcasse vide et amochée.

"Don’t lose yourself to decorate/Somewhere on your wall /Cause somewhere in your mind / You know you are doing fine" (Messenger).

L'album s'ouvre alors forcément sur un double (doublement double avec l'effet de miroir entre la fameuse reprise de Slogan à la manière de Blonde Redhead et Elephant Women, cette vraie chanson de Blonde Redhead à l'orchestration très Slogan version Gainsbourg), un reflet de soi dans l'oeil de l'autre ("Angel I can see myself in your eyes"), reflet d'un soi défiguré par une chute et cette phrase qui se répète ("No don't insist, I'm already hurt") sur un clavecin ultra répétitif dramatisé par un arrangement de cordes aux petits oignons qu'on vient de peler. Avec l'énergie du désespoir d'une personne dans un tel état d'indifférenciation qu'elle peut dire cette phrase si simple et si sublime : "Now inside and outside are matching". A croire qu'ils sont Equally Damaged (roulement de tambour et applaudissement à ajouter dans la nouvelle nouvelle version du site en sonorama).

Qui dit indifférenciation ("I must have seen too much skin"), répétition ("much more than i needed to/much more than i wanted to"), dit lassitude ("I must have felt so much pain/It’s funny how some things do remain/It isn’t true that things do change/Isn’t it strange how pain remains") et recherche d'échappatoire, de fuite ("But don’t look sad cause it isn’t sad/Now that I have you to myself") pour cette poupée qui ne peut dire que oui dans Doll Is Mine. Mais la carcasse n'est ni morte ni vide. Ils n'y ont pas laissé leur peau. C'est le reflet qui morfle dans cet album charnier et charnière, dans la mise en scène d'un jeu de massacre pour échapper à la terre de Magic Mountain. Et redonne toute sa jeunesse et sa grâce à l'image du groupe. Peut-être la mieux symbolisée dans cette fameuse photo à la composition digne d'un tableau, avec Kazu entre les deux frères. A la fois nouvelle Eve innocente offerte en sacrifice, entre les mains lubriques de ses créateurs avides de jeunesse sonique éternelle. Et encore un miroir, c'est elle qui a le costume romain, et à nous le martyre des lions si on croit trop en sa faiblesse.

Un peu comme en peinture où l'angle de l'éclairage mettra en relief les aspérités des coups de pinceau, le sacrifice - qui a déjà eu lieu sur Melody of Certain Damaged Lemons - ne change rien, n'élimine ou ne crée aucune aspérité. Mais il les fait ressortir sous un autre angle, éliminant les certitudes liées à l'ancien éclairage. Et si les guitares ont l'air crucifiées sur l'autel de la nouveauté, il faut alors faire de la chimie et de la psychanalyse. Ou simplement écouter et entendre qu'elles ont été distillées, et que leur esprit souffle sur chaque instrument, jusque dans les hi-hat de la batterie sur Messenger par exemple, ou dans le motif rythmique (mixé très différemment de la batterie) de Melody, ou sur le violoncelle de la chanson titre de l'album ; de l'essence de Blonde Redhead presque brute - l'odeur d'une nuque.

Alors il faut revenir à l'origine, comme dans toutes les histoires de répétition. A ce groupe qui ne s'est jamais sincèrement senti dans la même optique que Sonic Youth. Qui tient son nom de DNA et d'une scène qui a mis les pulsions au centre de tout. Leur carrière devient alors un long processus de transfert de pulsions vers des objectifs socialement valorisants, la sublimation. Elever au plus haut ce qu'ils ont de plus souterrain. Un secret de polichinelle dont tout le monde se doute, et qui le rend si dur à dire sans tomber dans le cliché. S'il y a une mélancolie latente à toute répétition (tout ce qui se répète est le décompte de sa fin), s'il y a des instants de grâce uniques dans une vie à protéger par tous les moyens (notamment le mensonge sur le dernier titre, Equus : "Afraid so afraid/To lose you/If someone looks at you/Turn into donkey/Pretend you are lame", soit l'exact opposé du Doll Is Mine du début, où le mensonge ne servait qu'à se tromper et se satisfaire d'un faux grossier), il n'y a aucune autre porte de sortie car il ne reste alors que l'absence et son royaume, Magic Mountain. Absence sans quoi rien ne serait possible ou supportable, qui donne toute sa valeur à l'unique mais donc à éviter autant que la répétition. Ils ne sont que les faces opposées d'une même pièce ("The clock is ticking without you" - Pink Love ou comment l'absence fait ressortir la plus angoissante des répétitions) et elle n'a d'intérêt que tenant sur sa tranche.

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Misery is a butterfly

» Tracklisting

  1. Elephant Woman
  2. Messenger
  3. Melody
  4. Doll Is Mine
  5. Misery Is A Butterfly
  6. Falling Man
  7. Anticipation
  8. Maddening Cloud
  9. Magic Mountain
  10. Pink Love
  11. Equus

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