Midlake

The Trials of Van Occupanther

( Bella Union / V2 ) - 2006

» Chronique

le 16.06.2006 à 06:00 · par Thomas F.

Tout rédacteur un peu soucieux de ne pas raconter trop de sottises dans sa chronique et lisant par conséquent les bios vous le dira, il en existe deux catégories : les mauvaises et les moins mauvaises. Celle consacrée au deuxième album des texans de Midlake (lisible ici) appartient à la deuxième catégorie, aussi dite des culpabilisantes. Moins mauvaise car elle n’échappe pas aux grands élans d’enthousiasme stériles (ah, le désormais incontournable "un album qui pourrait bien changer votre vie" popularisé à propos de The Shins par Natalie Portman dans le film Garden State). Culpabilisante car elle ne manque pas de susciter un léger malaise lié à la désagréable et démotivante sensation de lire déjà formulées les impressions qu’on escomptait rapporter dans ses propres lignes. Le malaise est en général d’autant plus grand que l’attachement au disque est profond et qu’on entretenait donc jusque lors le sentiment mégalo-naïf que sa relation y était unique. Je me soucie assez peu de savoir pourquoi une grande majorité de papiers s’accordent à qualifier de "plus pop" le dernier Sonic Youth dans la mesure où c’est surtout à ce jour l’un des albums les plus inutiles des New Yorkais mais en l’espèce, j’en suis venu à frôler le délire paranoïaque. Jusqu’à quel point une perception a priori saine peut-elle être formatée ? Relève-t-elle d’une évidence liée à son propre parcours musical ou simplement du travail d’un attaché de presse qui a su imprégner le plus tôt possible un disque d’une histoire, d’une notice (en incitant les allumeurs de mèches - hier des radios ou journaux, aujourd’hui certains blogs - à piocher les premiers dans la bio sus-citée) ? Dans ce cas et en extrapolant, on pourrait même arriver rapidement à remettre en cause la notion de vécu personnel. Resterait aussi à se demander dans quelle mesure une bio peut être en accord avec la vision artistique d’un groupe, sans occulter non plus la réactivité de celui-ci à son environnement et ses aspirations. Le passé nous est décidément aussi bien masqué que le futur.

Pour en venir au fait, ce qui m’a donc posé le plus problème dans ce mode d'emploi qui ne dit pas son nom, c’est la revendication d’une certaine authenticité, notion musicale abstraite s'il en est. Facilement charmé par la tonalité rustique - assez inédite de nos jours - et les paroles paisiblement engagées contre la société de consommation moderne de Bandits -"Did you ever want to be overrun by bandits, To hand over all of your things and start over new"-, j’aurais innocemment pu accoler cette étiquette à The Trials of Van Occupanther. Seulement on n’est jamais aussi lucide que sur les propos des autres et ceux de l’acteur Jason Lee, grand fan du groupe depuis leur premier album (sic), sont passés par là. Voici une traduction approximative de son témoignage : "The Trials of Van Occupanther est désormais l’un des albums modernes les plus importants que je possède. Dans une époque de cynisme éculé et de nonchalance détachée, ce disque signifie vraiment quelque chose". Est-ce cynique de souligner qu’il y a danger pour un groupe à conjuguer romantisme utopique du retour à la terre – chasse et cueillette incluses - et ambition (ou obligation ?) de toucher le plus grand nombre de ses contemporains par tous les moyens – fut-ce mérité et pour notre plus grand bonheur ? La prise de conscience de sa crainte d’étendre à une échelle aussi modeste, soit elle cette brèche potentiellement fatale, constitue en tout cas une incitation à la nonchalance.

Mais voilà, on a beau ruminer les déclarations d’un autre Jason, Lytle celui-là, à propos du split récent de Grandaddy pour des raisons officielles de grand écart de plus en plus éprouvant entre exigence de notoriété/rentabilité et vision artistique singulière, il suffit de réécouter pour la x-ième fois Roscoe pour que toutes ces insignifiantes préoccupations volent instantanément en éclats. La démarche importe finalement peu lorsque le fond sait se faire aussi énigmatique que sur cette inépuisable chanson d’ouverture et que la forme nous transporte littéralement au sommet de fabuleuses montagnes imaginaires, ivresse artificielle de l’altitude fournie gracieusement.

L’histoire ne précise pas si c’est Jason Lee -interprète dans le film Presque Célèbre du chanteur de Stillwater, un groupe de rock américain fictif du début des années 70- qui a initié Tim Smith, le chanteur auteur compositeur à la tête de Midlake, aux grands noms de cette période. Cela parait peu probable. Toutefois si c’était le cas, on aimerait pouvoir lui promettre pour la paix de son âme que non il ne tournera plus jamais avec Eddy Mitchell. Car The Trials of Van Occupanther, c’est simplement une des plus belles mues artistiques observées ces dernières années. Sans renier leur précédent opus – les synthés claudiquants sont présents en filigrane et l’emploi des cuivres est simplement moins systématique, les Texans ont su se réinventer en calquant ostensiblement leur écriture sur le folk-rock de cette époque. Avec l’appui d’une section rythmique toujours aussi fine, mais en privilégiant les harmonies vocales, le piano et les guitares, ils ont su multiplier les dynamiques autant que les climats, de la neurasthénie tonique de Young Bride à la révolte solitaire aux guitares tourbillonnantes d’Head Home en passant par les brumes inquiétantes de Branches ou la fausse insouciance d’It Covers the Hillside. Si à la première écoute peut poindre une petite déception liée à l’absence d’un évident Roscoe bis, celle-ci s’estompe de fait très rapidement devant la satisfaction de découvrir un disque dense et cohérent qui ne tourne jamais à la formule.

Certes Roscoe justement (et toujours) doit plus au You Make Loving Fun de Fleetwood Mac qu’à Sands of Time mais puisque la maestria de cette chanson persiste chaque fois à glisser entre nos doigts comme les grains d’une poignée de sable, j’oserai finalement un parallèle boiteux avec le deuxième roman de Chloé Delaume. Nombreux sont ceux qui viendront à The Trials of Van Occupanther pour son esprit comme ils sont venus au Cri du Sablier pour son sujet mais, comme ces derniers, ils seront autant à retenir essentiellement les petites claques de précision stylistique accumulées au fil des lignes ou des arrangements. Delaume et Smith ont ceci en commun qu’ils ont su reconstruire à partir de bases familières une langue moderne -avec In This Camp, Midlake ne pourra échapper à l’appellation de Ra(t)diohead des champs- à la fois exigeante et accessible dont les subtilités se découvrent et s’apprécient à chaque mot ou note, tous utiles et beaux.

Dans le film Presque Célèbre mentionné plus haut, c’est un certain Mark Kozelek qui joue le rôle du bassiste du groupe fictif. Il est difficile de prévoir la réaction de Midlake face au succès inévitable qui les attend. En revanche, une chose est déjà acquise à propos de leur second album : il sera pour de longues années convoqué aussi régulièrement sur ma platine que certains Red House Painters ou le Ghosts of the Great Highway de Sun Kil Moon.

Retour haut de page

Pochette Disque The Trials of Van Occupanther

» Tracklisting

  1. Roscoe
  2. Bandits
  3. Head Home
  4. Van Occupanther
  5. Young Bride
  6. Branches
  7. In This Camp
  8. We Gathered in Spring
  9. It Covers the Hillsides
  10. Chasing After Deer
  11. You Never Arrived

» Accès Archives

Copyright © 2004-2013 Millefeuille, toute copie intégrale ou partielle est soumise à autorisation. Contacts. En continu.