Artistes Divers

New York Noise Vol. 2

( Soul Jazz ) - 2006

Music from the New York Underground 1977-1984

» Chronique

le 03.03.2006 à 06:00 · par Antoine D.

Après avoir consacré bon nombre de ses sorties à des rétrospectives, compilations et rééditions d'artistes-phares de la Grosse Pomme (ESG, Konk, Arthur Russell, Nicky Siano...), le label londonien Soul Jazz met plus que jamais l'accent sur l'effervescence artistique de l'époque avec cette nouvelle sélection de titres parus entre 1977 et 1984. Une période où, comme l'évoquent les liner-notes, "il n'aurait pas été inhabituel pour un peintre de jouer dans un film réalisé par un musicien, avec une BO composée par un acteur" : un constat loin d'être exagéré car comme l'avait rappelé le premier volet de NY Noise, c'est effectivement au début des années 80 que l'on pouvait croiser Jean-Michel Basquiat aux côtés de Rammellzee (et pas forcément par simples affinités pour le graffiti, cf. Beat Bop avec K-Rob), ce même Rammellzee qui apparaissait un peu plus tard – au même titre que John Lurie ou Richard Edson – dans le "Stranger than Paradise" de Jim Jarmush... lui-même présent dans ce second épisode avec son propre groupe, The Del-Byzanteens.

Et l'on pourrait encore citer Lydia Lunch et ses habiles passages entre musique, cinéma, écriture et photographie, comme l'une de ces nombreuses personnalités qui prolongèrent l'élan de rencontres entre les différentes disciplines artistiques, hérité de l'esprit de la Factory. Mais il transparaît également de cette époque charnière, une réelle volonté de briser les frontières stylistiques dans un contexte musical en ébullition, où la no-wave côtoyait funk, disco, culture hip-hop émergente, jazz, post-punk, influences africaines et jamaïquaines : une mixité portée par des figures emblématiques telles que Arthur Russell, lui qui pouvait évoluer de morceaux violoncelle/voix littéralement habités à des compositions plus orchestrées, et qui fréquentait aussi bien les compositeurs minimalistes que les microcosmes du rock ou des dancefloors.

Cette pluralité ne tarde d'ailleurs pas à se mettre en évidence avec les premiers intervenants de cette compilation qui usent de formules parfois hybrides, polyrythmiques chez Pulsallama, cuivrées chez Mofungo, tandis que Red Transistor préfère miser sur une direction rock particulièrement turbulente (sur le très efficace Not Bite, avec un goût prononcé pour de beaux dérapages noisy) et que le titre Black Box Disco, tiré de la BO du film "Vortex", pose les bases d'un funk hanté et assez épuré. On croise aussi, de près ou de loin, quelques figures new-yorkaises bien connues, Michael Gira en producteur de l'entraînant Back Downtown de Certain General, Jim Jarmush chez des Del-Byzanteens aux faux airs de B-52's cabossés, ou encore Wharton Tiers au sein de la formation Glorious Strangers pour un Move It Time qui n'a rien perdu de sa fraîcheur.

Mais c'est paradoxalement avec les piliers de cette scène made in NY que viennent poindre les premiers véritables reproches : non pas directement pour la qualité des morceaux (la plupart du temps, elle est bien au rendez-vous), mais dans certains choix que l'on aurait préféré plus audacieux ou un peu plus inédits. Le Drastic Classicism de Rhys Chatham – course poursuite menée pied au plancher, toutes guitares dehors et accompagnée de cinglants assauts de cymbales qui évoquent les passages les plus violents de l'Ascension de son éternel "rival" Glenn Branca – s'il est très certainement un modèle du genre, figurait déjà dans la rétrospective que Table of the Elements lui consacrait en 2003. Branca, lui aussi largement réédité ces dernières années chez Acute (Lesson #1, Ascension ainsi qu'un album des Theoretical Girls) se retrouve mis sous un jour moins marquant avec ce My Relationship (signé de son groupe The Static), robinet noisy plutôt convaincant mais couplé à une voix assez insipide. La présence de ces deux monstres sacrés induit logiquement (ou de façon un peu trop prévisible, c'est selon...) celle de leurs plus incontournables descendants, Sonic Youth, le temps de l'obscure promenade qu'est I Dreamed I Dream, tiré de leur premier disque éponyme... qui sera justement réédité cette année. Quant au Tigerstripes de Felix, il met indubitablement en lumière quelques-uns des ingrédients favoris de ses créateurs (Arthur Russell & Nicky Siano) : percussions en arrière-plan, incursions agiles de riffs de guitare et de lignes de basse orientées disco-funk... sans pour autant atteindre le même niveau de cohésion et de dynamisme de certains grands tubes du genre (Is It All Over My Face de Loose Joints, Kiss Me Again de Dinosaur L...) et, encore une fois, dans un contexte hyperactif de rééditions (déjà une compilation entière chez Soul Jazz, tandis que Audika comptera bientôt quatre rééditions d'Arthur Russell dans son catalogue).

Ailleurs, ce second volet connaît quelques phases plus irrégulières, entre titres anecdotiques, productions quelque peu datées et orientations obsolètes, mais la sincérité évidente de ces artistes confère à cette désuétude un certain charme assez attachant. Ce serait d'ailleurs trop sortir ces morceaux de leur contexte, car ces seize pistes - même les plus inégales - demeurent d'assez bons témoins de leur époque : en ce sens, par sa volonté de pointer la diversité, par ses exubérances affichées sans retenue et malgré quelques baisses de régime (sur un petit tiers du disque), NY Noise Vol.2 se révèle fidèle aux valeurs de cette période et invite l'auditeur à passer un moment tout à fait plaisant. Mais si le contenu est qualitativement au niveau, on peut néanmoins être plus dubitatif sur l'initiative elle-même : outre les nombreuses rétrospectives et rééditions citées plus haut, les compilations similaires (voire calquées les unes sur les autres) n'ont pas manqué ces dernières années (citons Anti NY sur le label Gomma par exemple, ou encore N.Y No Wave sur Ze Records...), ce qui laisse à penser que ces démarches ont fâcheusement tendance à se recouper, avec parfois comme seule ambition de n'être qu'un perpétuel revival de la mythique compilation No New York, parue en 1978 ! Alors, malgré la qualité de la sélection, NY Noise Vol.2 se pose plutôt en direction des non-initiés ou vers tous ceux qui auraient échappé à toutes ces opérations de (re)découvertes semées ces dernières années... et qui commencent tout de même à devenir de bon gros marronniers.

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New York Noise Vol. 2 (artwork: Adrian Self & New York Dave)

» Tracklisting

  1. Ungawa Pt 2 (Pulsallama)
  2. Hunter Gatherer (Mofungo)
  3. Not Bite (Red Transistor)
  4. Black Box Disco (tiré de Vortex OST)
  5. Back Downtown (Certain General)
  6. I Dreamed I Dream (Sonic Youth)
  7. Drastic Classicism (Rhys Chatham)
  8. Radio Rhythm (Dub) (Clandestine feat. Ned Sublette)
  9. Move It Time (Glorious Strangers)
  10. Tigerstripes (Felix)
  11. My Hands Are Yellow (The Del Byzanteens)
  12. Tanajura (Don King)
  13. I Am Not Seeing That You Are Here (Jill Kroesen)
  14. Sham Shack (Ut)
  15. My Relationship (The Static)
  16. Favorite Sweater (Y Pants)

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