Artistes Divers

Invisible Pyramid: Elegy Box

( Last Visible Dog ) - 2005

» Chronique

le 12.12.2005 à 06:00 · par Antoine D.

Deux ans après avoir édité une double compilation (déjà intitulée Invisible Pyramid), Last Visible Dog renouvelle l'expérience avec cet ambitieux projet réunissant 31 participants, pour un total de 54 morceaux répartis sur 6 disques... soit la bagatelle de 7h36 d'une musique oscillant entre drones, noise, free-folk et rock psychédélique, des domaines ô combien défendus par Chris Moon, le fondateur du label. En l'espace de quelques années, ce passionné a bâti un vaste catalogue d'où se sont dégagées de solides références, et le line-up de ce coffret vient attester de sa culture pour la diversité, ainsi que de son ouverture sur les scènes du monde entier : Italie, Etats-Unis, Angleterre, Pologne, Japon... et, sans trop de surprises, de fortes délégations venues de Finlande (Es, Kulkija, Tomutonttu, Uton, Keijo, Doktor Kettu, Avarus) et de Nouvelle-Zélande (Birchville Cat Motel, Sunken, Flies inside the Sun, Peter Wright, Seht). La diversité, c'est aussi la thématique de cette compilation qui doit son titre à un ouvrage du naturaliste et anthropologue Loren Eiseley, source d'inspiration omniprésente dans les liner-notes : chaque titre est ainsi dédié à une espèce dont les circonstances de l'extinction sont relatées, tandis qu'en introduction, Jeff Knoch (Urdog) signe un court essai à ce sujet.

Le premier disque nous emmène sur des territoires assez attendus : Black Forest / Black Sea opère un assemblage de mélodies triturées et de collages fracturés, Wolfmangler (né des cendres de Dead Raven Choir) enchaîne les motifs répétés pour établir un décor doom, soumis aux résonances appuyées des basses, tandis que Loren Chasse invite l'auditeur dans son univers très personnel, associant minutieusement les palpitations organiques aux textures très imprégnées du milieu naturel (vent, bois, sable...). Là où l'on a rencontré Bardo Pond dans une veine plutôt psychédélique sur leurs récents exercices (Vol. 5, Vol. 6, 4/23/03 ou même sur On the Ellipse), cultivant un goût prononcé pour les longs larsens et les nappes atmosphériques de flûte traversière et de guitares entremêlées, le quintet de Philadelphie revient ici sur des bases plus prononcées vers le rock frontal de ses débuts, celui où les riffs rageurs des frères Gibbons affrontent la lourde basse de Clint Takeda et les rafales dévastatrices crachées par la batterie d'Ed Farnsworth. Si ce Bufo Periglenes souffre sans doute quelque peu de la discrétion d'Isobel Sollenberger, il souligne néanmoins la nature toujours aussi sauvage de Bardo Pond et, bien que l'on ne puisse pas le hisser au rang des grands sommets gravis par le passé (dans ce genre précis, on pense notamment à Amanita), il demeure un fidèle reflet de la redoutable efficacité du groupe. On notera au passage la présence assez inhabituelle d'un saxophone ténor, joué par John Gibbons et instigateur d'une approche relativement free durant l'introduction. Mais de cette entrée en matière, on retiendra surtout la prestation de Birchville Cat Motel, car si ses dernières productions ont été quelque peu frappées par la redondance, ce Uneaten Stars Duo est porté par une certaine fraîcheur : Campbell Kneale entretient ici un subtil rapport au temps en imposant des transitions invisibles mais bien effectives, qui fournissent un caractère hypnotique à son alliage de drones, de cordes effleurées, de textures parasitées et ce, jusqu'à l'apparition assez inattendue (en clôture de titre) d'une rythmique vaguement métissée par des couleurs dub.

Le second disque est marqué par l'arrivée en force de la légion finlandaise, une opération amorcée par Sami Sänpäkkilä (le fondateur de Fonal) avec trois aperçus de Sateenkaarisuudelma, la dernière livraison en date de son projet ES. Là où l'album précédent se centrait essentiellement sur des drones joués à l'orgue et des incantations vocales, ces nouvelles pistes se posent en indicateurs d'une instrumentation plus étendue : on retiendra en particulier Harmonia Rakkautta, avec ses mélodies cuivrées et ses progressions très maîtrisées. Le projecteur est braqué un peu plus tard sur l'univers de Kulkija, à travers les cinq pistes d'un CDR initialement édité en 2004 par le label 267 Lattajjaa (seulement soixante copies à l'époque pour cet EP intitulé UU) : les mélodies lointaines, les percussions hantées par d'épaisses couches de réverbération, tels sont les éléments fondateurs de cette musique largement inspirée par le monde forestier, droit dans la lignée de Uton que l'on retrouvera d'ailleurs sur le disque suivant. Mais le moment le plus convaincant viendra des cinq morceaux proposés par Tomutonttu, qui viennent nous confirmer toute la richesse déployée ces dernières années par Jan Anderzén (Kemilliset Ystävät), avec ce vaste capharnaüm instrumental au service de promenades hybrides entre free-folk, musiques tribales, minimalisme, textures trafiquées et pop hallucinée. On mentionnera par ailleurs l'excellente prestation de Stefano Pilia et Andrea Belfi (une conversation squelettique entre percussions, guitare et harmonica, dans un registre plus abstrait), ainsi que celle de Sunken (duo entre Antony Milton et Stefan Neville aka Pumice) dans un domaine plus désertique où les motifs sporadiquement lâchés par la guitare se fondent dans une strate noisy subtilement reculée.

S'il est à considérer comme l'un des plus diversifiés, le troisième épisode est aussi l'un des plus enthousiasmants. Fidèle à la longue tradition du psych-rock japonais, Up-Tight ouvre le feu dans un esprit assez voisin de LSD-March, en alignant guitare et voix enfumées aux côtés d'une section rythmique toute en rondeurs. Beaucoup plus apaisée que lors de leur récente collaboration avec Makoto Kawabata, le trio nippon se prend même à visiter des contrées plus nostalgiques sur son dernier morceau, Le Bleu du Ciel (peut-on faire plus contemplatif ?). De la suite, on retiendra avant tout l'originalité de Mudboy et de ses voyages singuliers promulgués par un orgue cabossé, puis la performance de Steven R. Smith (l'un des fondateurs de Jewelled Antler, avec Loren Chasse, Glenn Donaldson...) dans un superbe titre à la guitare électrique : le son chaleureux, l'évolution très progressive vers riffs entraînants et un toucher Tom-Carter-esque font de ce morceau un complément idéal à Crown of Marches, son dernier album solo en date.

Les étapes suivantes baignent beaucoup plus régulièrement dans de longues phases introspectives, au cours desquelles on part à la rencontre d'artistes souvent orientés vers les drones et les boucles soumises à de multiples effets. Ainsi, si les turinois de My Cat is an Alien nous entraînent une nouvelle fois dans une session d'ambient cosmique, Keijo préfère prendre le chemin des tonalités douces et des légères palpitations... à tel point que l'on verrait bien ce Getting Through se marier avec un titre de Loscil. Dans un registre radicalement différent de ses projets les plus célèbres (Circle, Pharoah Overlord), Jussi Lehtisalo alias Doktor Kettu nous guide quant à lui vers une sphère dark-ambient beaucoup plus inquiétante. Plus loin, on croise aussi un Phil Todd (Ashtray Navigations) revenu à des décors plus épurés (loin de la densité de son Love that Whirrs, par exemple), suivi de près par Peter Wright dont on apprécie la finesse des dosages, l'acuité avec laquelle il dépose les nappes de sa 12 cordes sur un fond de field-recordings. On pourra aussi relever les cascades d'effets mêlées à la guitare acoustique, chez Geoff Mullen (avec une légère influence faheysienne) puis chez Ben Reynolds, ou encore les drones et oscillations de la guitare et du farfisa de Area C... autant d'approches différentes, entrecoupées d'intermèdes réussis : du folk pastoral de Fursaxa (dans l'esprit de son Lepidoptera) au dynamisme de Urdog (trio guitare/claviers/batterie à rapprocher d'un Oneida en plus fantasque), du rock camé de Miminokoto (envolées électriques, redoutables lignes de basse en support) au folk irrésistible de Renato Rinaldi (un excellent titre centré sur la guitare acoustique, encadré par un ensemble voix/harmonium/dulcimer/basse).

Une richesse servie par une exigence qualitative élevée, tel est le leitmotiv de cette Invisible Pyramid. Sa pertinence continue l'élève au rang d'accompagnement sonore parfait pour l'intégralité d'une journée ou d'une nuit. Si le plaisir est assuré pour les connaisseurs, cette compilation se pose parallèlement en remarquable porte d'entrée pour les néophytes, puisque l'on doit avant tout voir dans ce parti pris d'un ensemble ultra-exhaustif, la volonté de donner une tribune juste à chacun des participants, en l'occurrence de permettre l'expression sur des durées étendues. Avec ce que l'on peut considérer comme un véritable manifeste, Last Visible Dog dresse ici le portrait de toute une scène et cette compilation restera probablement plus qu'une simple vitrine : une empreinte indélébile, un témoin représentatif de son temps.

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Invisible Pyramid: Elegy Box (artwork : Jeffrey Alexander)

» Tracklisting

CD 1 :

  1. Inepta (Black Forest / Black Sea)
  2. Uneaten Stars Duo (Birchville Cat Motel)
  3. The Mangling of Tasmanian Wolves (Wolfmangler)
  4. Of 'The Carapace and its Soul-Life' (Loren Chasse)
  5. Bufo Periglenes (Golden Toad) Parts I-III (Bardo Pond)

CD 2 :

  1. Maailmarauha (Es)
  2. Harmonia, Rakkautta (Es)
  3. Pianokaari (Es)
  4. Cuora Yuannanensis (Andrea Belfi & Stefano Pilia)
  5. Steller's Sea Cow (Sunken)
  6. Illan Tullen (Kulkija)
  7. Läheisyys (Kulkija)
  8. Hämärän Humina (Kulkija)
  9. Ajatus Tasaannus (Kulkija)
  10. Yö Jää Taa (Kulkija)
  11. Rattus Nativitatis (Tomutonttu)
  12. Rattus Nativitatis (Tomutonttu)
  13. Rattus Nativitatis (Tomutonttu)
  14. Rattus Nativitatis (Tomutonttu)
  15. Rattus Nativitatis (Tomutonttu)

CD 3 :

  1. Falling into a Dose (Up-Tight)
  2. Prisoner No.0 (Up-Tight)
  3. Le Bleu du Ciel (Up-Tight)
  4. White Walls (Flies inside the Sun)
  5. Mauritian Giant Skink: part I (Uton)
  6. Mauritian Giant Skink: part II (Uton)
  7. Terry Shiva (Mudboy)
  8. A Sun Enshrouded by Moths (Steven R. Smith)

CD 4 :

  1. Getting Through (Keijo)
  2. Reset of Dark (Doktor Kettu)
  3. Elegy for all the Extinct Alien Species (My Cat is an Alien)
  4. You'll Miss Me at the End (One Inch of Shadow)
  5. Guise of the Eskimo Curlew (Fursaxa)
  6. Tura Tura and the Light of the New Crescent Moon (Fursaxa)

CD 5 :

  1. Mysterious Starling Music (Ashtray Navigations)
  2. Mysterious Starling Island (Ashtray Navigations)
  3. Teeth of the Rat (Ashtray Navigations)
  4. Mysterious Starling Museum Music (Ashtray Navigations)
  5. Heteralocha Acutirostris (Peter Wright)
  6. Little Rocket Ships (Peter Wright)
  7. Metal Feathers Can Fly (Peter Wright)
  8. Great Auk Part I & II (Geoff Mullen)
  9. Great Auk Part III (Geoff Mullen)
  10. The Open (Urdog)
  11. Hibiite (Miminokoto)

CD 6 :

  1. Chain Bridge (Area C)
  2. Thirty Birds (Ben Reynolds)
  3. Catchpool 01 (Seht)
  4. Viimeisen Dodon Viimeinen Runkki (Avarus)
  5. Viimeisen Dodon Viimeinen Runkki (Avarus)
  6. Viimeisen Dodon Viimeinen Runkki (Avarus)
  7. Viimeisen Dodon Viimeinen Runkki (Avarus)
  8. Conilurus Albipes (Renato Rinaldi)
  9. Passenger Pigeons (Matthew de Gennaro)

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