Windy and Carl

The Dream House

( Kranky ) - 2005

» Chronique

le 01.12.2005 à 06:00 · par Constantin D.

Au début des années soixante aux Etats-Unis, un certain La Monte Young écrivait des pièces musicales qui constituent maintenant le point d'origine de la drone music moderne : avare en encre, Young se contentait de placer un accord sur une partition, et d'ajouter la note : "to be held for a long time" - ou bien de purement et simplement tirer une ligne horizontale. Par la suite, orientant son travail dans une recherche commune au son et à la lumière, en collaboration avec sa femme Marian Zazeela, et leur groupe The Theatre of Eternal Music, Young a mis sur pied un projet très particulier : installer, dans une pièce fermée, plusieurs enceintes distillant des fréquences sonores fixes et ce, sans interruption. Au choix, une fois dans la pièce, on peut soit écouter immobile le mélange homogène des fréquences, soit se déplacer et faire varier la distance oreilles-enceintes, effectuant ainsi une sorte de construction sonore improvisée par simple mouvement du corps. Ce genre d'installation sera répété de nombreuses fois, dont une tenue en continu pendant une année complète, à New York. Elle sera connue sous le nom de Dream House.

Après presque cinq années de silence (interrompues par le triple CD de démos, lives et faces-B Introspection en 2002), Windy Weber et Carl Hultgren sont réapparus timidement cet automne avec deux EPs successifs, doux, minimalistes et hésitants. En effet, les deux disques, édités en double CD par Kranky (Dedications to Flea est d'abord sorti sur le nouveau micro-label de Brainwashed), totalisent ensemble quatre pistes et moins d'une heure trente de musique. Ca peut paraître peu, surtout quand on connaît la gargantuesque discographie pré-2002 du couple. Une hésitation et une modestie renforcées par les déclarations de Windy Weber postées sur leur site, laissant paraître une certaine peur à l'idée de reproposer à l'écoute de nos oreilles les premières productions originales depuis plusieurs années. Ce qui transparaît avec évidence dans la musique de The Dream House, certainement le disque le plus minimaliste de Windy & Carl depuis le solaire Drawing of Sound (1996).

Là où les premiers disques comportaient du chant, des samples, des field recordings, dont l'ensemble donnait à entendre un panel de sonorités fort riche, bien que toujours sous la contrainte "drone", monotone, The Dream House semble effectivement ressembler à l'expérience de se déplacer à l'intérieur d'une Dream House. Le couple se contente cette fois d'une guitare et d'un clavier, le clavier donnant le drone et la guitare les légères variations, comme une onde se déplaçant autour d'un repère horizontal. The Dream House propose donc en fait un pari beaucoup plus osé que tout ce que Windy & Carl a pu faire dans le passé (tout comme Dedications to Flea se révèle être une petite merveille, un exemple d'usage de field recording, en plus de l'hommage à un animal de compagnie disparu), puisque The Eternal Struggle, premier morceau du disque, est, pour la forme, bien assez résumé de la façon dont nous venons de le faire. Autant dire qu'avec cette dernière production Windy & Carl ont en fait bien raison de craindre les réactions, puisqu'il faudra totalement s'abandonner à l'idée du drone pour apprécier le disque. Pas d'ornement ou d'idée-bonux ici : rien qu'un drone que l'on a envie de dire pur, presque pur, à la limite même où un peu moins de variations aurait fait ressembler la musique à ces fréquences fixes diffusées dans les Dream Houses.

On n'a pas envie de juger un disque à ses liner-notes, mais pourtant avec ces deux derniers EPs, Windy & Carl ont rendu l'exercice nécessaire. D'abord par la qualité de celles du double EP The Dream House/Dedications to Flea, rédigées avec une étonnante émotion par Windy Weber. Mais aussi, tout comme il était nécessaire de savoir qui était Flea, c'est-à-dire non pas un cabot quelconque, mais une présence vivante et sonore dans la vie de ces musiciens, pendant quatorze ans, pour comprendre pourquoi Dedications to Flea avait quelque chose de totalement fou, il est peut-être nécessaire de savoir que le silence du couple avait pour origine le décès de la mère de Windy Weber, qui l'avait musicalement paralysée. The Dream House a donc quelque chose de la vitalité d'un comateux de longue durée en plein réveil : lent, douloureux, hésitant, mais aussi très lumineux et souriant. L'obstination de ce clavier, pendant trente minutes, a au final quelque chose d'un sourire léger, d'un petit matin au début du printemps. C'est pourquoi The Dream House est un disque difficile, mais il suffit de savoir que cette difficulté que l'auditeur éprouve est partagée par les musiciens, pour en entendre la beauté.

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Pochette Disque The Dream House

» Tracklisting

  1. The Eternal Struggle (31:51)
  2. I've Been Waiting to Hear Your Voice (12:06)

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