Supersilent

7

( Rune Grammofon ) - 2005

» Chronique

le 17.10.2005 à 06:00 · par Antoine D.

S'il aura fallu patienter un peu plus de deux ans et demi pour assister à une nouvelle livraison de Supersilent, cette absence peut largement s'expliquer par l'activité débordante des quatre norvégiens. Durant cet intervalle de temps, le catalogue Rune Grammofon a en effet pu s'enorgueillir de quelques prestigieuses références : Helge Sten (Deathprod) sortait un superbe coffret (incluant son dernier album, Morals & Dogma, et une rétrospective couvrant ses dix dernières années), le claviériste Ståle Storløkken signait une collaboration avec le batteur de Food, Thomas Strønen (Humcrush), le trompettiste Arve Henriksen multipliait les participations dans les rangs de l'élite du jazz norvégien et faisait un double retour remarqué (en solo et au sein de Food), tandis que l'on pouvait admirer l'art du minimalisme développé par Jarle Vespestad derrière les fûts du Tord Gustavsen Trio. Si l'on ajoute le Valse Mysterioso de Veslefrekk (une formation constituée des 3/4 de Supersilent), on comprend bien que cette absence n'était finalement qu'une semi-absence, d'autant que le quartet s'est aussi reformé le temps de quelques concerts en Europe et aux Etats-Unis. Voilà justement ce à quoi s'attelle ce DVD qui vient documenter ce qu'est Supersilent en live, en proposant les 1h49 d'un concert enregistré à Oslo, le 16 août 2004.

Première remarque, ce changement de format n'est certainement pas synonyme de changement de formule dans l'apparence : toujours cette même sobriété dans l'artwork, toujours pas de crédits pour les musiciens et toujours cette classique numérotation qui vient une nouvelle fois baptiser les titres (de 7.1 jusqu'à 7.6). On notera aussi l'absence de menu, un détail loin d'être négligeable puisqu'il permet de jouer le disque sans avoir à allumer le moindre écran... ce qui saura combler les plus réticents à l'image. Il est vrai que cet exercice du concert filmé ne jouit pas toujours d'une très bonne réputation, la faute à des choix souvent peu judicieux (avalanche de couleurs kaléidoscopiques, montages parkinsoniens...). Fort heureusement, ce film réalisé sous la houlette de Kim Hiorthøy (déjà responsable de nombreux artworks Rune Grammofon, Smalltown Supersound...) déjoue aisément ces pièges, en adoptant un point de vue de spectateur : un spectateur observateur, soucieux du détail, amoureux des rapports musicien/instrument, contemplatif des interactions entre les différents acteurs... et ce, même dans les phases les plus déchaînées. Et comme pour marquer une certaine fidélité à la célèbre citation de Jacques Tati - "trop de couleur distrait le spectateur" - Hiorthøy a opté pour un superbe noir et blanc, jouant allégrement sur les ombres, les lumières et le clair-obscur... de quoi boucler la boucle avec ce Chiaroscuro si cher à Arve Henriksen.

Assis au centre de la scène, Henriksen esquisse en douceur les premières lignes de 7.1; peu à peu, de part et d'autre de lui, Sten et Storløkken se livrent à quelques échanges discrets tandis qu'à l'arrière, Vespestad se contente d'effleurer les cymbales. Très vite, et avec un naturel assez déconcertant, l'alchimie se développe et la fameuse complicité régnant au sein du quartet ne tarde pas à crever l'écran. Au gré de ces 17 minutes, le jeu de la batterie se durcit considérablement pour se transformer en un flot de chocs continus pendant qu'aux avant-postes, l'activité ne devienne de plus en plus intense. Henriksen dévoile sa palette (mélodies, boucles et incantations lorsque sa trompette devient filtre vocal) et sous l'impulsion de l'électronique, l'énergie se canalise dans un beat hybride, où l'atmosphère tribale côtoie des rythmes plus complexes, où les structures évoluent entre des contrées abstraites et des phases beaucoup plus entraînantes.

A cette puissante entrée en transe, succède 7.2, un titre particulièrement évolutif où se croisent les nombreuses influences de la formation. Les enchaînements frénétiques de notes succinctes, de palpitations et de micro-contacts conjugués à des beats démultipliés et saccadés évoquent la rencontre bouillonnante entre free-jazz estampillé euro-improv et une électronique qui ne déplairait pas à Autechre ou à Black Dice. C'est aussi tout le symbole de l'ouverture de la formule promulguée par Supersilent, aussi bien en terme de styles que d'ambiances, et l'image vient parallèlement attester de l'exigence de cette musique sur ses interprètes, de leur rapport très physique au son (à tel point qu'un plan furtif sur Jarle Vespestad durant le final laisse à penser qu'il est au bord de la rupture...).

Quand bien même la signature du groupe se révèle très familière, les quatre hommes surprennent toujours autant par leurs choix inattendus et leur capacité à migrer sous des cieux insoupçonnés. Ainsi, même lorsque les premières minutes de 7.3 laissent entrevoir quelques réminiscences de 6.1, Supersilent continue néanmoins d'emprunter de nouvelles directions, avec en apothéose, une ascension finale portée par un Arve Henriksen éclatant. On le retrouve par ailleurs en personnage central de 7.4, où il distille de lentes et courtes mélodies feutrées, dans un décor beaucoup plus sombre et inquiétant... assez imprégné de l'influence dark ambient de Deathprod.

Après cet intermède plus introspectif, 7.5 incarne le retour à ces vastes espaces mouvants, avec une évolution subtilement maîtrisée. Le quartet établit dans un premier temps un décor volcanique aux textures abrasives, où le climat se fait oppressant et où la tension s'accumule avant d'être majestueusement libérée sur un final éclairé et très mélodieux. Le rappel, 7.6, vient quant à lui renouer avec des couleurs plus apaisées (mélodies veloutées aux claviers, souffle éthéré pour Henriksen dans la veine de ses albums solo et de l'héritage Molvaer-ien).

Le choix de présenter un concert complet, sans sélections, fait certainement de 7 un opus moins concis que des albums tels que 4, 5 et 6 (dont il est cependant, d'un point de vue stylistique, le descendant indiscutable). Les moments d'attente, de recherche, ces phases où les membres de Supersilent tissent leur complexe réseau de communications se font beaucoup plus palpables, mais on ne pourra pas nécessairement parler de longueurs (comme cela pouvait éventuellement être le cas sur certains passages de 1-3, leur premier triple album), car l'image a finalement tendance à rendre ces instants encore plus fascinants dans la mesure où les mécanismes employés par le groupe semblent être décodés toujours plus en profondeur. Recommandé aux amateurs de fusion des genres et aux admirateurs des musiciens aventureux, ce DVD s'inscrit en témoin d'une musique singulière, au pouvoir magnétique... et qui ne semble pas connaître beaucoup de limites.

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» Tracklisting

  1. 7.1
  2. 7.2
  3. 7.3
  4. 7.4
  5. 7.5
  6. 7.6

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