Wolf Parade

Apologies to the Queen Mary

( Sub Pop ) - 2005

» Chronique

le 13.10.2005 à 06:00 · par Thomas F.

Il y a d’innombrables raisons pour lesquelles il est préférable de ne me fréquenter que par chroniques interposées. L’une d’elles est que je ne vous aurais pas pourri votre été à rabacher sans cesse que « oulala il faut vraiment écouter Wolf Parade ! C’est très très très bien ! ». Car dès juin, plus volubile et harassant qu’un gosse-bo des Champs Elysées avec la première lolita à mini jupe venue, j’étais devenu intarissable au sujet du groupe et passablement excité par les qualités fiévreuses des six titres de leur deuxième EP autoproduit, importé directement de leur Canada d’origine plusieurs mois après sa sortie. Des billets d’audiobloggeurs nord américains bien informés -indispensables même si sans doute trop fréquemment aveuglément suivis- m’avaient pour une fois pleinement convaincu.

Un troisième EP édité par Sub Pop en juillet entretenait la flamme jusqu’au lundi 27 septembre, jour de sortie officielle de leur premier album Apologies to the Queen Mary et accessoirement sombre période de consternation pour la liste de diffusion interne à Millefeuille. Puisque les Wolf Parade ont consacré le titre de leur album à se repentir des dommages occasionnés au navire ayant accueilli les dernières All Tomorrow Parties américaines, je tiens en effet à mon tour à présenter publiquement mes excuses à mes collègues pour les avoir submergés de mails à chaque fois qu’une nouvelle chronique élogieuse faisait la une des webzines anglophones les plus fameux (les plus tyranniques diraient, résignés, certains possesseurs d'ipod dépourvus de toute véritable sensibilité musicale et en quête désespérée de crédibilité dans les soirées branchouilles). A ma décharge, j’étais alors porté par un élan de joie puérile totalement irrationnel et disproportionné, semblable par bien des aspects à celui que beaucoup ont du ressentir au soir du 12 juillet 1998. Pas plus que je n’avais foulé la pelouse du stade de France ce jour là, je n’avais contribué à l’incroyable succès critique des Wolf Parade. Et pourtant le simple fait d'assister à l'accomplissement d'une espèce de prophétie moderne de la surmédiatisation confidentielle (concept breveté) au bénéfice d'un groupe qui me semblait enfin la mériter avait suffi pour écarter momentanément toute velléité d'abandonner mes neurones à des préoccupations plus immédiates et fondées. A ma grande satisfaction, le scepticisme superstitieux -digne d'un journaliste de L’Equipe dissertant sur Aimé Jacquet- qui me faisait redouter pour ces anglophones réfugiés à Montréal un vilain retour de bâton fondé sur des critères tout sauf musicaux avait été terrassé.

A mesure qu’en nouvel initié consciencieux j’approfondissais mes recherches sur le groupe, il était en effet clairement apparu qu’un vrai culte s’était forgé autour de lui et qu’il était en fait grossièrement destiné à devenir le prochain gros buzz indé depuis belle lurette. Trop longtemps peut être. Au cours des derniers mois, il avait en particulier bénéficié de quelques passages remarqués en première partie des canadiens d’Arcade Fire -le bassiste Tim Kingsbury est crédité sur l'album chroniqué-, alors eux-mêmes au firmament de leur gloire, et de l’appui d’Isaac Brock pour décrocher un contrat discographique chez Sub Pop. Pas vraiment la plus petite des maisons de disques dites indépendantes, ni la moins prestigieuse. Le groupe culte des années 90 mené par Brock, Modest Mouse, venait lui aussi de changer de stature aux USA sur la foi de son énorme tube Float On. Autant dire que les projets antérieurs des deux pères fondateurs de Wolf Parade, Spencer Krug et Dan Boeckner, n’avaient jamais joui d’une telle exposition ni d’un tel engouement. Or en matière de hype, la fameuse loi de Lavoisier selon laquelle « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » demeure au moins aussi valide qu’en chimie. Sauf que tout s'y transforme parfois plus vite que les simples règles de la physique ne l’autoriseraient. Les épidémies de marketing viral ne durant -heureusement- qu'un temps bref, que l’album n’ait reçu à ma connaissance aucune critique assassine significative, malgré une sortie plus tardive qu’escomptée initialement pour cause de perfectionnisme aigu (réenregistrement de certaines pistes), est en soi un révélateur assez fort de ses qualités intrinsèques. Mais parlons en enfin de ce disque !

En toute logique, le titre d’ouverture est un des derniers composés par le groupe, directement en studio à Portland, dans l’urgence de l’enregistrement et sous la supervision avisée d’Isaac Brock, celui-ci s’étant octroyé la place de producteur à la signature du contrat évoqué plus haut. La rythmique basique et lourde du batteur Arlen Thompson est la seule chose donnée à entendre sur les 10 premières secondes de You Are A Runner and I Am My Father’s Son. Elle est bientôt rejointe par quelques notes appuyées d’un piano de saloon jouées dans un tempo lent qui contraste avec la voix théâtralement agonisante et pressée de Krug. Les interventions vocales doublées par Boeckner comme sur "I'll draw three figures on your heart/One of them will be me as a boy/One of them will be me/One of them will be me watching you run" confèrent presque un côté soul à ce morceau et on pense par moments à lui comme un cousin lointain et aride du My Doorbell des White Stripes et des premiers albums de Modest Mouse. Un étrange sentiment d’urgence au ralenti en émane et l’ensemble ne manque pas non plus d’évoquer ces images du film Paris, Texas de Wenders où le père perdu erre en plein désert le long d’une voie ferrée. L’enchaînement tout en fluidité entre ce morceau et le suivant, Modern World -un des nombreux extraits repris des premiers EPs et retravaillés-, est un vrai bijou. Un cas d’école. Pour poursuivre dans la direction ferroviaire, on pourrait le décrire comme un train en forme de batterie s’extirpant d’un tunnel de bruit blanc à la faveur d’un larsen faisant office de klaxon déformé par l’effet Doppler.

Dans un relais en 1-2 qui se prolongera harmonieusement à une exception près jusqu’au terme du LP, c’est Boeckner qui arrache le micro à Krug pour jouer le premier rôle sur son titre. Sa voix présente des similitudes flagrantes avec celle de Beck dans ses incantations les plus poignantes. Le tempo est un peu plus rapide tandis que le piano se fait plus hypnotique et qu’une guitare acoustique autour de laquelle s’articule principalement le morceau fait son apparition. Des échos de la superbe bande originale du Nightmare before Christmas de Tim Burton sont également perceptibles –l’album est passablement hanté, parfois à la limite d’un grotesque folklore halloweenesque- et quelques "wouh ouh", forcément lupestres, semblent avoir pris congés des derniers albums de Radiohead. Le thème de l’aliénation de l’homme dans la ville moderne abordé ici ne serait d’ailleurs pas pour déplaire à Thom Yorke. Cependant, il est probable que ce dernier l’aurait traité sur un mode moins expressionniste et convaincant que "Modern world don't ask why/Cause modern world will build things high/Now they house canyons filled with life/Modern world i'm not pleased to meet you/You just bring me down". A vrai dire, avec leur art de trouver des visions angoissantes à la limite du Kafkaïen pour exprimer leur obsession pour l’amour et la mort tout en dépassant cette douleur de vivre par une naïveté parfois désarmante et surtout une énergie littéralement torrentielle, on ne serait qu’à moitié surpris si les deux compères décidaient de baptiser leur prochain opus Pardon d’avoir volé et brûlé le Cri de Munch.

Car si la description faite des deux premiers titres n’est peut être pas convaincante de ce point de vue, ne doutez pas une seule seconde que l’énergie au bord de la rupture -ce doit être elle celle du désespoir- dont font preuve les quatre musiciens -n’a pas encore été cité le bidouilleur électronique Hadji Bakara- tout au long de la longue mi-temps (48 minutes) que dure Apologies to the Queen Mary n’est pas la moindre de ses qualités. Biensûr elle est plus facilement perceptible sur le post punk dansant de Fancy Claps avec ses vieux claviers analogiques en furie ou dans les "la la la la" dignes d’Arcade Fire du tubesque Dear Sons and Daughters of Hungry Ghosts –deux écoutes et promis vous aussi reprendrez en chœur comme un dératé "I got a hand/So I got a fist/So I got a plan it's the best I can do"- mais sans elle, il est évident que les plus posés Same Ghost Every Night et Dinner Bells prendraient moins au ventre.

Pour conclure un petit avertissement tout de même : que le consensus critique apparent ne trompe pas, Apologies to the Queen Mary est tout sauf un disque consensuel. Il laissera plus d’un auditeur dubitatif mais si il ne manque visiblement pas d’accrocher au moins une personne profondément dans chaque (simili)rédaction à travers le monde, c’est sûrement parcequ’ils ne sont pas si nombreux chaque année les albums qui parviennent à parler aussi intensément et équitablement au cœur, à la tête, aux tripes et aux jambes. Pas sûr d’ailleurs que les Wolf Parade soient capables de maintenir ce niveau durant les années à venir mais qui s’en préoccupe vraiment ? Et puis par rapport aux Bleus de 98 ils partent tout de même avec l’avantage non négligeable de ne pas compter Frank Leboeuf dans leur line up et de n’avoir jamais entendu parler de Roger Lemerre.

ps : Il y a d’innombrables raisons pour lesquelles il est préférable de ne me fréquenter que par chroniques interposées. L’une d’elles est que j'aime le foot. Et même le PSG.

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Pochette Disque Apologies to the Queen Mary

» Tracklisting

  1. You Are A Runner And I Am My Father's Son
  2. Modern World
  3. Grounds For Divorce
  4. We Built Another World
  5. Fancy Claps
  6. Same Ghost Every Night
  7. Shine A Light
  8. Dear Sons And Daughters Of Hungry Ghosts
  9. I'll Believe In Anything
  10. It's A Curse
  11. Dinner Bells
  12. This Heart's On Fire

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