Death Cab for Cutie

Plans

( Atlantic ) - 2005

» Chronique

le 04.10.2005 à 06:00 · par Thomas F.

Si pendant cinq secondes d’une note d’orgue bien appuyée, il m’arrive encore parfois de me demander si ma chaîne ne me joue pas des tours en me proposant spontanément la version This Mortal Coil de Song to the Siren en lieu et place du Marching Bands of Manhattan qui ouvre le dernier album de Death Cab for Cutie posé quelques secondes plutôt seulement sur son plateau CD, la guitare et la voix caressante si typiques de Ben Gibbard ne tardent jamais à me rassurer en recouvrant, dans un premier jet qui en annonce d'autres, l’ambiance éthérée concoctée par le sous-commandant en chef Chris Walla. Sans compter sur un texte qui lui aussi d’entrée met en confiance en rappelant une des raisons principales pour laquelle j'aime tant le travail du chanteur, parolier et compositeur principal du groupe : son habileté à mettre au service de l’expression de sentiments humains ordinaires, mille fois traités et raturés par d’autres dans leurs journaux intimes, son intelligence du détail et des situations imagées ou inattendues. On se souvient comment à partir de l’ouverture inopinée d’une bête boite à gants il avait réussi à faire de Title and Registration un des moments forts sur la trahison dans le couple du précédent opus. Ici, comme un négatif à ce morceau, en lieu et place d’un détail disons microscopique il part carrément de l’échelle New Yorkaise pour aborder l’impossibilité d’une relation à distance.

"If I could open my arms/And span the length of the isle of Manhattan/I'd bring it to where you are/Making a lake of the East River and Hudson/And if I could open my mouth/Wide enough for a marching band to march out of/They would make your name sing/And bend through alleys and bounce off other buildings". Ou comment en quelques lignes faire se bousculer chez l’auditeur les émotions autant que les images d’un montage graphique imaginaire de Terry Gilliam à la façon de Méliès ou encore d’un dessin animé psychédélique à la Yellow Submarine. Pas de bol pour l’anecdote historique, si c’est bien dans un film musical des Beatles que l’on peut entendre la chanson du Dog Doo Band auquel le groupe a emprunté son nom, il s’agit du Magical History Tour et non de ce dernier.

Vient ensuite le single diffusé quelques semaines avant la sortie du LP, Soul Meets Body. C’est la première fois que l’on entend de la mandoline (samplée ?) dans un titre de DCFC et, comme certains l’ont relevé avant moi, cela lui confère parfois une coloration assez proche du Losing My Religion de R.E.M.. Parenté nettement moins prestigieuse qui heureusement ne gâte pas trop les choses, j’aimerais me dire que les passages en « bada bada bada » qui ne font pas qu’un peu penser à Indochine (sic) ne sont qu’un égarement involontaire. Cependant, Christopher Walla ayant déjà produit Nada Surf par le passé, il n’est pas impossible que les francophiles auteurs de Popular, qui ont en 2003 commis une reprise de L’aventurier, aient déjà souillé les oreilles de nos quatre amis de Seattle avec les œuvres complètes du groupe de Nicola Sirkis. On se rassurera en notant que Ben Gibbard semble sur ce cinquième disque prendre un malin plaisir à jouer avec les mots et leurs idées associées. Sur le premier titre par exemple, comme si c’était lui l’amour qui avait fini par se noyer il ne prononce pas le « drown » de la dernière répétition du psaume "Your love is gonna drown". Or juste avant les fameux « bada bada », il déclame : "Cause in my head there's a greyhound station/Where I send my thoughts to far off destinations/So they may have a chance of finding a place/where they're far more suited than here". Soit qu’il vient littéralement de se vider la tête à partir d’une station de bus imaginaire. Un soupçon de mauvaise foi aidant, on peut donc se dire que comme nous il pense que la production discographique des fans de Bob Morane n’est pas loin d’être totalement débile et décérébrée. Ouf.

Cette conception « pseudo ludique » des choses atteint peut être son paroxysme sur Different Names for the Same Thing. Débutant comme une ballade mélancolique au piano de facture relativement classique, la chanson mute sans que l’on comprenne trop pourquoi et en s’appuyant sur une basse new wave (qui rappelle de loin les recherches des Delgados sur Girls of Valour) vers un registre plus proche que jamais de The Postal Service, le fameux projet electro pop de Gibbard prétendument tabou chez les trois autres musiciens de Death Cab. Avec une telle appellation et cette direction inattendue, il est difficile de ne pas voir ici une volonté ironique de la part du camarade de jeu de Dntel de brouiller un peu plus les pistes ou dans un réflexe mégalomaniaque de rappeler que Death Cab For Cutie et Postal Service sont deux noms différents pour son seul talent. Quoiqu’il en soit, il s’agit certainement du titre le plus audacieux de l’album et son positionnement précoce en quatrième position étonne un peu pour un disque trop vite dénoncé par certains comme le plus facile d’accès du groupe...

Le quatuor semble ceci dit avoir eu conscience de cette (légère) prise de risque puisqu’il lui fait directement succéder une ballade acoustique on ne peut plus épurée. C’est souvent dans la simplicité que réside la beauté et dans une France idéale où les grèves n’auraient plus aucune raison d’être et où Johanna Seban signerait au moins 80% des chroniques de disques des Inrockuptibles, I will follow you into the dark devrait devenir la chanson officielle des grattouilleux du camping d’une Route du Rock 2006 dont le charming man Morrissey serait enfin la tête d’affiche. Seules quelques mauvaises langues briseront la magie en faisant remarquer que le falsetto de Benjamin Gibbard atteint ici ses limites...

La guitare cristalline presque Coldplay-esque de Your Heart Is an Empty Room ou l’intéressant renversement de point de vue de Someday you will be loved en assurant un service minimum ne convainquent en revanche qu’à moitié ; le premier ressemble in fine à un morceau poli échappé du tendu Transatlanticism et le second manque de grâce. On s’attardera d’avantage sur Crooked Teeth. Titre doté d'un refrain digne des Posies et le plus ouvertement pop du disque, en faisant par là même l’album le plus varié des américains à ce jour, il souligne proprement leur fascination pour le Teenage FanClub et constitue pour ceux qui les découvriraient sur le tard la porte d’accès rêvée vers les sonorités Built to Spill-iennes du plus rugueux Something About Airplanes (8 pistes obligent) et surtout We Have the Facts and We’re Voting Yes. La mort présente en filigrane sur la quasi-totalité des 45 minutes que dure le disque n'y est pourtant pas oubliée. Alors fatalement, on ne s’étonne pas de percevoir des échos de Luke Haines (The Auteurs…) dans la voix filtrée de Gibbard chantant "I'm a war, of head versus heart, And it's always this way/My head is weak, my heart always speaks, Before I know what it will say", ressassant là encore un thème qui lui est cher, celui de la pureté des sentiments amoureux face à la raison (cf le vicieux Tiny Vessels).

Oui, « ressassant », le participe présent n'est pas péjoratif car finalement les Death Cab for Cutie en signant sur une major (vous pensiez vraiment échapper à cette remarque ?), dans un monde Internetisé où rock indé ne rime plus à grand-chose si l’on veut bien ouvrir ses yeux deux minutes, n’ont aucunement vendu leur âme au Diable. Comme le souligne la Stable Song qui clôt l'album, reprise remaniée du plus si neuf Stability EP, ils ont juste trouvé là un moyen moins précaire et mérité de pérenniser leur savoir faire. En cela déjà, Plans est une réussite qui parvient à ne pas caricaturer les opus précédents et ouvrir de nouvelles perspectives prometteuses pour l’avenir. Tant pis pour les esprits chagrins qui déploreront l’enrichissement de l’instrumentation et la place de plus en plus importante prise par le piano qui, il est vrai, les privent un peu plus à chaque album du plaisir simple de sauter d’un motif de guitare à un autre comme dans un jeu de plates formes à la Mario Sunshine. L’essentiel est que le tandem d’ingénieurs Gibbard-Walla épaulé de Nicholas Harmer et Jason McGerr continue à nous pourvoir en ce substrat émotionnel précieux, souvent imité mais jamais égalé.

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Pochette Disque Plans

» Tracklisting

  1. Marching Bands of Manhattan
  2. Soul Meets Body
  3. Summer Skin
  4. Different Names for the Same Thing
  5. I Will Follow You into the Dark
  6. Your Heart Is an Empty Room
  7. Someday You Will Be Loved
  8. Crooked Teeth
  9. What Sarah Said
  10. Brothers on a Hotel Bed
  11. Stable Song

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