The Raveonettes

Pretty in Black

( Columbia ) - 2005

» Chronique

le 29.07.2005 à 06:00 · par Thomas F.

Les Metroid ont fait les beaux jours des consoles de salon Nintendo et constituent une saga vidéoludique d’exception. Pardon? Déjà? Dès la première phrase vous vous demandez pourquoi il est question de jeux vidéo dans la chronique du nouvel album des Raveonettes? Allez je vous comprends. Mais un peu de patience, tout va s’éclaircir d’ici à quelques lignes. Du moins je l’espère.

De toute la série des Metroid donc, l’épisode baptisé Metroid Prime (disponible sur Gamecube) est l’une des itérations les plus récentes mais sans doute aussi l’une des plus abouties. L’action du jeu démarre alors que l’héroïne récurrente, Samus Aran, débarque sur une plate-forme spatiale en péril suite à une invasion extra terrestre hostile. La mercenaire solitaire en scaphandre, c'est-à-dire le joueur, est alors en pleine possession de ses gadgets électroniques et autres armes sophistiquées. Malgré cet avantage, très vite, les choses tournent mal et vous vous écrasez sur une planète à la fois familière et inconnue. Evidemment, dans la débâcle, votre armure a subi de sérieux dommages et, damned, votre arsenal militaire a été dispersé. Le jeu démarre vraiment à ce moment et il va maintenant vous falloir explorer les environnements alentours peu et mal fréquentés pour reprendre possession une par une de ces améliorations qui vous semblaient acquises et ainsi accéder à de nouvelles zones pour finalement assurer votre survie. En (ré)introduisant originalement cet élément old school de frustration dans un monde du jeu vidéo qui se dirige chaque jour d’avantage vers une facilité dépourvue d’âme, les concepteurs de MP, sans négliger pour autant le spectaculaire, sont parvenus à transformer une bonne aventure en un jeu mémorable. Car ce n’est pas leur moindre réussite que d’être arrivés à mettre à profit toute cette quête pour nous apprendre à découvrir et maîtriser, à travers des mécanismes de jeu relativement basiques mais particulièrement bien pensés et intégrés à un level design virtuose, toutes les subtilités de chaque équipement entraperçu dans le prologue et faire progressivement comprendre au joueur habitué à une lénifiante surenchère linéaire de puissance d’armement qu’ici chaque nouvelle arme ne rend pas caduque la précédente mais qu’au contraire tout demeure affaire de circonstances et de complémentarité.

Voilà. Ceux qui avaient apprécié le diptyque Whip It On/Chain Gang of Love des Raveonettes il y a deux trois ans et ont eu le loisirs d’écouter Pretty in Black depuis sa sortie américaine en mai dernier devraient désormais avoir une petite idée du point auquel je veux en venir. S’il n’est ici nullement question d’invasion extra terrestre -malgré le goût affirmé des Danois pour les séries B des années 50- et encore moins de débâcle car, point de suspens, l’album est bon, le groupe a mis à nu sa signature sonore en laissant de côté l’une de ses caractéristiques fondamentales ; Exit en effet le mur du son noisy façon Jesus and Mary Chain sur ces 13 nouvelles chansons. Officiellement, la nature moins abrasive de la musique ne serait due qu’à un oubli de pédales d’effets en Europe alors que le duo devenu quintet était déjà à New York dans le studio d’enregistrement. Officieusement, la maison de disques Columbia et le groupe -qui assume lourdement ne pas être le dernier à lorgner sur les charts- se seraient dits après brainstorming qu’en étant sensiblement moins agressifs, d’avantage de radios leur ouvriraient grandes leurs portes... Cette dernière hypothèse parait la plus plausible, non point par cynisme exubéré de ma part mais car il est réellement difficile d’imaginer que certains titres n’aient pas été écrits dès les premières notes dans une logique dépourvue de toute distorsion ou réverbération. Quoiqu’il en soit, en suscitant chez l’auditeur une sensation de privation similaire à celle de la Samus déchue évoquée précédemment, le groupe se retrouve dans une situation inconfortable où il a tout à prouver de nouveau. A eux de nous démontrer que leur talent de faiseurs ne se limitait pas à une maîtrise de l’habillage bruitiste mais qu’ils sont capables de conférer aux efficaces squelettes rétros de leurs chansons suffisamment de finesse et de solidité pour qu’ils supportent le poids de nos attentes. De fait, ils ont également pris la sage décision de faire sauter toutes les restrictions dogmatiques à la base des opus précédents. Oui certaines chansons dépassent les 3 minutes et Pretty in Black constitue donc la production discographique la plus variée des Raveonettes à ce jour. Les mauvaises langues diront que ce n’était pas difficile et que le nouveau revêt presque trop des allures d’inventaire de leurs influences rock vintages. A commencer par le catalogue des studios Sun. En même temps, il doit être bien difficile de résister à la tentation d’ouvrir son album par une chanson aussi épurée que The Heavens, taillée sur mesure pour l'éternel Elvis Presley des origines, lorsqu’on se prénomme Sune Rose Wagner comme le leader du groupe. Petite précision au passage. Certes le groupe a gauchement choisi pour accentuer l’effet "vieillerie ressurgie du passé" d’accompagner ce titre de crépitements typiques de la lecture d’un vieux vinyle mais qu’on ne s’y trompe pas : Contrairement à certains fameux intégristes, il revendique ses influences poussiéreuses mais ne boycotte pas le moins du monde les techniques d’enregistrement modernes. Et puisque nous sommes à Memphis, on ne pourra s’empêcher d’avoir une pensée émue pour le couple japonais décalé du Mistery Train de Jarmusch. Comme lui, la paire formée par la blonde Sharin Foo et le brun Sune, semble autant maîtriser et être fascinée par tous les codes de cette époque qu’éprouver une lassitude certaine vis-à-vis d’eux. Peut-être d’ailleurs est-ce à cause de cette attraction/répulsion ou plutôt cette nostalgie paradoxalement tournée vers le futur que le groupe n’hésite pas à avoir une approche que certains vont jusqu’à qualifier de révisionniste et que les paroles, toujours aussi simplement prégnantes –mention spéciale à Uncertain Times et son "I wanna go where my thoughts could take a nap"-, s’éloignent assez souvent des clichés du genre pour se draper d’un voile de noirceur (gentiment) malsaine. Illustration parfaite : Here Comes Mary est mélodiquement extrêmement respectueuse du All I Have to do is dream des Everly Brothers (que le groupe reprenait d’ailleurs souvent sur scène) sauf que la jeune femme dont il est question ici, à force de chanter le blues, finit par se suicider.

Cette facette sombre n’avait en tout cas pas manqué d’interpeller par le passé une experte ès SM que l’on retrouve sur le morceau Red Tan : Moe Tucker, la batteuse du Velvet Underground. Comme quoi parfois ça a du bon d’être sur une major, d’autres idoles de jeunesse l’ont rejointe sur cette aventure puisque Ronnie Spector pose sa voix enveloppante, même si passablement éraillée par les années et le tabac, sur le radieux Ode To L.A. tandis que Martin Rev de Suicide apporte quelques heureux gimmicks de synthés à droite ou à gauche. Par rapport à cette concentration d’invités prestigieux et l’aspect compilateur du disque, il est peut être temps de tirer un peu plus par les cheveux le parallèle effectué avec Metroid Prime ? Promis ce sera aussi laborieux mais beaucoup plus court que la première fois. Dans le jeu, à cause de limitations techniques mais aussi pour renforcer le sentiment d’isolement, rien n’est parlé, tout est écrit et archivé au fur et à mesure que le joueur prend la peine de scanner les sources d’information qui l’entourent. Or le guitariste des Raveonettes confesse à qui veut l’entendre qu’ayant grandi -à une époque où Internet n'était pas très répandu- dans une famille où la musique était quasi inexistante et dans un village danois justement isolé de tout, il a principalement constitué sa culture musicale en se rendant à la bibliothèque municipale où il approfondissait petit à petit ses recherches à chaque fois qu’il croisait un nouveau nom inconnu partant de Bob Dylan pour arriver à Sonic Youth en passant par les Girls Bands Spectoriens et Buddy Holly (pour la petite histoire, le nom du groupe est d’ailleurs issu de la contraction de celui des Ronettes et du Rave On de ce dernier). Et, peut être y mettant trop d'empathie parceque je ne vois que trop bien ce que ça signifie, le disque respire d’avantage à mes yeux la volonté de celui qui a bien appris ses leçons de jouer désormais les passeurs de luxe que le révisionnisme aveugle. On est bien loin d’un grand nombre de ces groupes cancres encensés plus que de raison et qui paraissent surpris lorsqu’on leur fait remarquer que ce qu’ils font a déjà été nettement mieux fait dans le passé. Sur cet album en particulier, nous sommes incités à nous rappeler des luxueuses ruptures du Some Velvet Morning de Nancy Sinatra et Lee Hazlewood (Seductress of Bums), à renifler des embruns de surf music (le single Love in Trashcan dont les amateurs feraient bien de se pencher sur le projet précédent de S.R. Wagner, délicatement baptisé The Tremolo Beer Gut) ou à vibrer au son d’épiques guitares sorties tout droit du Killing Moon d’Echo and the Bunnymen. Plus inattendu car plus "moderne", les Danois reprennent à la manière root-electro-rigide des Flying Lizards (souvenez-vous du tube Money, incontournable de ces bonnes vieilles compils Rockline) une chanson co-écrite dans les 60's par leur producteur Richard Gottehrer, My Boyfriend’s Back, et la délicieuse Sharin Foo fait danser notre cœur de verre en jouant à la Blondie des années 2000 sur un Twilight ainsi nommé car démarrant sur un riff emprunté au générique de l’antique série télévisée The Twilight Zone, plus connue sous l’appellation La quatrième dimension chez nous autres, amateurs de Bernard Montiel. Enfin Somewhere in Texas est une telle réussite dans le genre exercice de style qu’on se contentera de dire qu’elle aurait toute sa place sur la bande originale d’un prochain long métrage de Quentin Tarantino.

Vous l’aurez compris en faisant le pari d’un son plus doux que souligne le rose bonbon de la pochette, les Raveonettes se sont lancés à eux-mêmes un défi qu’ils ont su relever avec brio en signant un album très plaisant placé sous le signe de la diversité mais où leur patte reste étonnamment bien marquée. Dans un monde rationnel, ce Pretty in Black devrait donc autant désarçonner que ravir les fans de la première heure. Peut être réconciliera-t-il même avec les précédents enregistrements ceux qui, bloqués par les assauts de bruit blanc, n’étaient pas parvenus à sentir toutes les anfractuosités et traces d’héritages lointains de tubes comme That Great Love Sound ou Heartbreak Stroll? Oh j’allais oublier : Le studio de développement de Metroid Prime s’appelle Retro Studios. Et ça, ça ne s’invente pas!

PS : le disque est donc disponible en import US depuis le mois de mai puisque ce marché constitue, assez logiquement par rapport à ses influences et rêves, la priorité du groupe. Naïvement, je pensais que la sortie anglaise du 25 juillet correspondrait à une sortie européenne mais il semblerait finalement que nous devions attendre jusqu'à septembre pour que Sony se décide enfin à sortir officiellement l'album en France. Ayant craqué pour l'import dès les muguets, j'espère au moins que votre patience sera récompensée par la présence des 4 titres bonus anglais dont une reprise de l'ultra célèbre Every Day de Buddy Holly.

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Pochette Disque Pretty in Black

» Tracklisting

  1. The Heavens
  2. Seductress Of Bums
  3. Love In A Trashcan
  4. Sleepwalking
  5. Uncertain Times
  6. My Boyfriend's Back
  7. Hare Comes MAry
  8. Red Tan
  9. Twilight
  10. Somewhere In Texas
  11. You Say You Lie
  12. Ode To L.A.
  13. If I Was Young

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