Godspeed You! Black Emperor

Yanqui U.X.O

( Constellation ) - 2002

» Chronique

le 06.07.2005 à 06:00 · par Constantin D.

Dans le fond, le meilleur moyen de parler de Yanqui U.X.O., c'est probablement de se taire, et pour plusieurs raisons. D'abord, le manque d'intérêt qu'il y aurait à détailler les longs morceaux, essayer vainement de les traduire en mots. Mais surtout, c'est le mutisme de GY!BE lui-même qui inspire le silence. Car le changement le plus évident dans la musique de Yanqui U.X.O. par rapport à ses prédécesseurs, c'est évidemment l'absence totale de la moindre parole, et du moindre enregistrement, choses qui étaient auparavant monnaie courante et en partie marque de fabrique du son Godspeed. Voire même parfois, jusqu'à aller à un extrémisme où les enregistrements parlés prenaient le pas sur la musique (la seconde partie de Slow Riot for a New Zero Kanada). Ici, plus rien, si ce n'est pour commencer, le discret signal de départ de l'enregistrement. Signal verbal, mais pour dire que désormais tout sera muet. Un tel passage au mutisme a quelque chose de brutal, comme si, fatigué de se voir ramené par la critique à un discours "idéologique" déduit de ces enregistrements, le groupe avait décidé de livrer un bloc exclusivement sonore. Sous-entendu : cette-fois, démerdez-vous. Il est bien compréhensible que les comptes-rendus langagiers des disques de GY!BE se soient rattachés à ces blocs de parole, tant parler de cette musique n'a rien de facile. Mais là où il y a une sorte de trahison, c'est lorsque l'on fait croire que GY!BE est un groupe à discours, alors qu'il n'y a rien d'autre à trouver dans les interviews et monologues de Lift Your Skinny Fists que du doute, de la peur, un malaise diffus, un peu absurde, incohérent. Et le plus cynique, c'est de faire croire que GY!BE se repose sur son message révolté pour susciter l'intérêt (évidemment le diagramme au dos de la pochette est faux, mais l'importance n'est pas dans sa vérité, mais dans la révolte qu'il essaie de susciter, même au prix du mensonge partiel : considérer l'idée que les producteurs de nos divertissements sont producteurs aussi de la souffrance des autres). On a l'impression que l'un des rares groupes de musique à pratiquer ses convictions d'indépendance, plutôt que de les réduire à des représentations séduisantes pour le public, est justement le seul à être critiqué. Rien de plus cynique que de se moquer du révolté sincère, même maladroit. On comprend que lors d'interviews tendues, le groupe soit prompt à qualifier Radiohead d'hypocrites et de menteurs, car d'eux, pourtant propriété de Sony, on n'a jamais beaucoup mis en cause la sincérité de la révolte.

Tout ça pour dire que l'on ne parle plus dans Yanqui U.X.O.. Ce qui fait de ce disque, probablement, le plus direct et le plus rude du groupe. Cette fois, nous sommes complètement plongés dans la musicalité extrême de GY!BE, sans bouée de sauvetage. Soixante quinze minutes où les neufs musiciens membres sont rejoints par quelques autres, produisant de longues pistes où la richesse instrumentale est impressionnante, et appelle forcément un parallèle avec la musique classique. Une musique classique non schizophrène, sans clivages entre compositeur et interprète, sans même le temps mort de l'écriture. Et puis il y a désormais la preuve que GY!BE n'a jamais eu besoin de ses field recordings pour produire l'atmosphère qui lui est propre: vaguement apocalyptique et euphorisante à la fois, en proie au doute, pleine d'émotions sèches, sans grandiloquence. Comme un constat amer qui se console avec sa sincérité. De plus, il est désormais impossible de réduire cette musique à une quelconque recette "progressive". Les sonorités des violons sont explorés avec une diversité qui appelle des références aux spécialistes rock de l'instrument : Dirty Three (Warren Ellis) et Grails (Timothy Horner). La production est pleine de nuances, prompte à utiliser l'écho ambient (09-15-00 (Part One)). Guitares et batterie sont utilisés de façon presque "dramaturgique" (les ouvertures de Rockets Fall on Rocket Falls et Motherfucker=Redeemer (Part One))... A part en rester à la peur d'être déçu par le successeur de Lift Your Skinny Fists, on ne voit pas bien pourquoi ne pas voir dans Yanqui U.X.O. un disque magnifique. Sans la prétention d'un pseudo-changement de son (pour prouver que l'on peut faire correspondre sa versatilité à celle du marché). Sans grandiloquence. On a envie de rapprocher ce disque de vieux enregistrements perdus de ragtime, avec lesquels il partage un son à la fois lointain et émouvant.

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Pochette Disque Yanqui U.X.O

» Tracklisting

  1. 09-15-00 (Part One)
  2. 09-15-00 (Part Two)
  3. Rockets Fall On Rocket Falls
  4. Motherfucker=Redeemer (Part One)
  5. Motherfucker=Redeemer (Part Two)

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