Otomo Yoshihide's New Jazz Orchestra

S/T

( Doubt ) - 2005

» Chronique

le 23.06.2005 à 06:00 · par Antoine D.

Après avoir transformé son quintet initial (ONJQ) en Ensemble (ONJE), Otomo Yoshihide revient sur le jeune label Doubt Music à la tête d'un orchestre de dix-sept musiciens, logiquement baptisé Otomo Yoshihide New Jazz Orchestra (ONJO). Une extension de line-up qui pousse le guitariste et platiniste japonais à réenvisager l'équilibre des forces en présence: particulièrement explosive par le passé, la batterie officie sur cet album dans un registre plus apaisé, quant aux cuivres, réputés pour leurs envolées excentriques, ils privilégient ici la densification en douceur et l'exploration d'autres sonorités. Ces choix dans le dosage se révèlent plutôt bienvenus car les précédents opus avaient dévoilé la capacité qu'ont les camarades d'Otomo Yoshihide à enflammer les compositions; autant dire que le danger qu'ils étouffent les autres intervenants était latent, surtout que tout le monde ne dispose pas ici de la même puissance de feu.

Otomo Yoshihide a en effet convoqué des personnalités très éclectiques pour bâtir sa formation, où les musiciens venus du jazz côtoient ceux des scènes Onkyo, free-improv et pop. Ainsi retrouve-t'on les saxophonistes Mats Gustafsson et Alfred Harth, le pianiste Cor Fuhler et le trompettiste Axel Dörner aux côtés d'une armada japonaise (pour la plupart tous collaborateurs de longue date d'Otomo Yoshihide) où l'on croise cuivres, batterie, vibraphone (Kumiko Takara), instruments plus traditionnels (sho, flûte en bambou), contrebasse, ondes sinusoïdales (l'incontournable Sachiko M) et voix (Kahimi Karie & Mariko Hamada). Côté playlist, le concept n'a pas évolué puisque l'ONJO mélange une nouvelle fois les compositions originales et les reprises, avec la spécificité de retrouver ici plusieurs titres des albums précédents (la reprise du Eureka de Jim O'Rourke, celle de Charles Mingus en medley avec Tails Out), livrés sous un jour nouveau.

Le titre d'ouverture (Eureka, justement) illustre d'ailleurs très bien la démarche de métissage stylistique opérée par l'ONJO: démarrage au son des micro-contacts, des sinewaves de Sachiko M et du souffle si singulier d'Axel Dörner, puis passage vocal accompagné à la guitare (Kahimi Karie chante dans un français timide, chuchoté, avec une voix aiguë à situer quelque part entre Jane Birkin et Charlotte Gainsbourg sur Lemon Incest (!)), avant que tous les instruments ne s'invitent successivement pour jouer le thème principal, pour un morceau qui se termine dans une véritable bourrasque sonore (entremêlement très free de saxophone, trombone, contrebasse, piano, vibraphone, batterie, guitare...).

On assiste ensuite à la mise en place d'atmosphères diversifiées: la reprise du Broken Shadows d'Ornette Coleman est interprétée de façon très chaotique (un peu à l'image du Cat O'Nine Tails de Zorn), tandis que Theme from Canary* et Lost in the Rain se posent dans des registres beaucoup plus introspectifs, avec une omniprésence (sur les introductions en particulier, puis en arrière-plan sur la suite des pièces) d'éléments minimalistes (à orientation "réductionniste") insérés par Otomo Yoshihide (à la platine), Sachiko M, Axel Dörner et Cor Fuhler (lorsqu'il triture son piano). Et c'est bien là que se situe l'apport réel de cet album: souvent utilisés trop épisodiquement, parfois même relégués au rang de gadgets sur certains titres des précédents albums, ces sonorités sont désormais partie prenante de l'ensemble, pour un résultat bien plus pertinent. Cette intégration totale séduit d'une part par les interactions supplémentaires qu'elle provoque (les sinewaves prolongent la trompette de Dörner ou entrent en résonance avec le vibraphone, par exemple) et d'autre part par sa faculté à faire perdre toute notion d'époque: le medley Ornage Was The Color Of Her Dress, Then Blue Silk/Tails Out offre ainsi une rencontre entre sons très contemporains et couleurs "oldschool" des cuivres, avec, en prime, une transition bien maîtrisée.

Outre ce nouvel équilibre instrumental, l'autre changement réside dans le virage entrepris par l'ONJO: l'enthousiasme débordant et détonant de l'ONJQ/ONJE laisse place à une vision plus posée, plus réfléchie et plus profonde. Déjà très perceptible dans les trois premiers quarts de l'album, cette tendance se voit largement confirmée par les deux derniers titres, tour à tour inquiétants ou rêveurs, où les voix se fondent dans des nappes en suspension. Pour ce premier album, l'ONJO réussit une brillante observation au carrefour des époques et des courants musicaux, à travers des alliages subtils et originaux. La formation emmenée par Otomo Yoshihide témoigne par ailleurs d'une belle justesse en faisant émerger, depuis des décors modernes et très dépouillés, des structures plus classiques, mais aussi plus denses et plus enjouées, le tout dans un ensemble qui respire la fraîcheur. Pour un Otomo Yoshihide qui ne se définit pas comme un musicien de jazz à proprement parler, cet album vient clairement justifier le caractère "touche à tout" d'un artiste prolixe et très cohérent dans les nombreux chemins qu'il emprunte.

* A noter que ce morceau figure aussi sur la bande originale du film Canary (Akihiko Shiota), ainsi que sur l'album Guitar Solo d'Otomo Yoshihide (sorti chez Doubt Music, tout comme l'album du ONJO).

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Otomo Yoshihide's New Jazz Orchestra

» Tracklisting

  1. Eureka (Jim O'Rourke)
  2. Theme from Canary (Otomo)
  3. Broken Shadows (Ornette Coleman)
  4. Lost in the Rain (Otomo)
  5. Orange Was the Color of Her Dress, Then Blue Silk (Charles Mingus) / Tails Out (Otomo)
  6. Mayonaka No Shizuka Na Kuroi Kawa No Ue Ni Ukabiagaru Shiroi Yuri No Hana (Otomo)
  7. A-Shi-Ta (Otomo)

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