Vic Chesnutt

Ghetto Bells

( New West ) - 2005

» Chronique

le 09.05.2005 à 06:00 · par Jean-Yves B.

Ce sont les premiers disques de Vic Chesnutt, sortis il y a presque quinze ans, qui ont le plus marqué beaucoup de ses admirateurs : Little ou West Of Rome étaient des albums de folk acoustique incroyablement crus et près de l'os, qui ont scellé la réputation d'un songwriter complexe, tourmenté, introduisant cette voix d'écorché vif si particulière qui étire, triture des mots alambiqués mais étonnament percutants. Leur auteur, depuis sa chaise roulante dans laquelle il restera à vie, y semblait seul contre le monde et lui-même, habité d'une colère que rien ne pouvait calmer. Depuis, d'autres disques de haut niveau et plus abordables comme About To Choke ou The Salesman And Bernadette avec Lambchop, pour n'en citer que deux, ont impressionné, jalonnant une carrière impeccable et très riche. Mais voilà, au fil du temps, Chesnutt s'est adouci. Pas non plus ramolli, hein, attendez, on n'a pas eu droit à des disques pénibles et consensuels, des "disques de la maturité" (brrr, quelle expression). Mais quand même, le précédent Silver Lake, de 2002, très orchestré, confirmait la tendance vers un certain apaisement. Dans la musique, les textes, la voix, se voyait enfin appliqué un précepte contenu dans une des toutes premières chansons de Chesnutt, Bakersfield : "I learned to smile/When all I feel is rage". L'ensemble était un peu long, pas toujours aussi convaincant que d'habitude, et on se prenait à regretter ce Vic des débuts qu'on évoquait plus haut.

La mauvaise nouvelle qui vient avec ce dixième album, Ghetto Bells, c'est que l'album dans son approche n'est pas une réaction au précédent, ni un retour au dénuement et à l'énergie sèche des débuts. La bonne, très bonne même, c'est que tout ce qui avait été tenté dans Silver Lake est mieux réussi ici, qu'on tient là à la fois un vrai disque de groupe et un nouveau chapitre excitant des aventures de Vic Chesnutt. On parle de groupe - quel groupe, d'ailleurs ! Le songwriter d'Athens est ici en effet épaulé par deux grosses pointures : Van Dyke Parks, multi-instrumentaliste mythique, notamment réputé pour son travail sur le Smile des Beach Boys et Bill Frisell, un remarquable et très respecté guitariste de jazz. Don Heffington, du groupe country-rock The Jayhawks officie à la batterie et aux percussions. Liz Durrett, nièce de Vic et récemment auteur d'un très prometteur premier album (Husk) prête sa voix à quelques titres. Dominic Genova, à la basse acoustique, et la femme de Vic, Tina Chesnutt à la basse électrique complètent ce casting imposant.

Imposant, c'est le mot qui vient à l'esprit pour qualifier le premier titre, Virginia, dont l'arrangement de cordes majestueux signé Van Dyke Parks envoûte. On sent une ambition orchestrale vraiment à la hausse dans cette chanson d'amour romantique, trouble ("Virginia, Virginia, my lover, my mom") et enfiévrée, qui dégage une atmosphère humide et nocturne. Le chant de Chesnutt y est souverain, l'ensemble est intense et prenant. Après avoir lu maintes fois son auteur répéter en interview qu'il devrait faire des chansons "pour mettre les gens dans la rue", ambition noble s'il en est, pas très étonnant de retrouver ici la fable politique acide de Little Caesar. La chanson est musicalement oppressante voire surchargée, la mélodie répétitive étant parasitée par des percussions très présentes, l'accordéon presque dissonnant de Van Dyke Parks et les saillies de guitares électriques qui traversent le mix. Le texte est bien foutu, mais est finalement peut-être une satire un brin trop évidente du gouvernement Bush. Pas la plus grande réussite de cet album au final. What Do You Mean? commence doucement, duo acoustique entre Vic et Liz Durrett, dont la voix est multi-trackée pour obtenir un effet de "choeur grec". L'arrivée de la batterie et de la guitare aux sonorités éthérées de Bill Frisell porte le titre vers la félicité évoquée dans les paroles - une sorte de version améliorée du In My Way, Yes du précédent album. Son plus rugueux sur Got To Me, qui rappelle elle le sommet de Silver Lake (2nd Floor). Les guitares électriques y rugissent sur le refrain, et le chant est viscéral comme jamais. Ca se calme avec le bucolique et très folk Ignorant People, sur lequel Vic se montre très en voix, soutenu une nouvelle fois à l'accordéon par Van Dyke Parks. Le lent et pensif Forthright met en avant le talent de Bill Frisell, avec son superbe enchevêtrement de guitares carillonnantes, allié à une ligne de basse ronde et jazzy, bref une merveille qui s'étend sur plus de sept minutes.

C'est là que Ghetto Bells devient vraiment impressionnant, avec une succession de chansons de très haut niveau. To Be With You est une courte chanson bouleversante par son ambiguïté, à la fois déclaration d'amour et de fidélité assez directe, mais aussi expression de regret et de rage - tout à la fois. Il faut entendre la voix de Chesnutt se briser lorsqu'il chante "I burned so many bridges/To be with you/ I Shermaned pretty much/My entire adult life/To be with you". L'instrumentation exacerbe cette fascinante tension présente tout au long du texte, avec l'orgue Hammond menaçant et les guitares électriques quasi-saturées. C'est encore peu de chose en comparaison avec le tour de force de Vesuvius, sommet de ce disque, voire de la carrière de son auteur. La musique, d'une grande densité, rappelle certaines ambiances nocturnes du Time Out Of My Mind de Bob Dylan et sa production Lanois, notamment dans le son des guitares (classe incroyable de Bill Frisell encore une fois, et touches au piano bien senties de Van Dyke Parks). Le texte, quoique assez difficile d'accès, est tout bonnement incroyable, vindicatif à souhait et dont la rage semble autant dirigée à l'auteur lui-même que vers les autres. Vic, incroyablement en voix, y pérore avec une agilité réjouissante sur tout et rien : "Private fantasies are not public policy/Christian charity is a doily over my death boner/Busy work is not the Great Wall Of China", avant de tourner son regard impitoyable vers lui-même : "Bliss was a pimple that I tried to pop/Erupted up and out on my countenance/Ugly eruption, Vesuvius/Vesuvius at myself". C'est bien à Dylan que l'on pense ici, le Dylan caustique et acide de Ballad Of A Thin Man ou Idiot Wind. Ce genre de classe. Pas facile de continuer après six minutes d'un tel niveau, mais Rambunctious Cloud, où l'accordéon, qui imprime une atmosphère humide et rurale, se taille une nouvelle fois la part du lion, y réussit pourtant parfaitement, culminant avec les magnifiques harmonies vocales de Liz Durrett posées contre les fascinantes ruminations de Chesnutt. Après ce nouveau sommet, l'album peut commencer une descente tranquille, avec The GardenChesnutt est seul avec sa guitare acoustique, et pour finir le minimalisme inquiétant et mystérieux de Gnats, dans laquelle la voix de fausset et l'usage des percussions peuvent rappeler le Swordfishtrombones de Tom Waits.

C'est bien simple : on peut passer des heures à écouter Ghetto Bells sans épuiser ses richesses. Qu'un groupe de musiciens pour la plupart plus tous jeunes s'emploie avec autant de succès à ridiculiser le cliché des "vieux loups de studio", pour accoucher d'un album d'une telle exigence, d'une telle densité et d'une telle intensité inspire le respect. Vic Chesnutt parvient ici à se renouveler magnifiquement, avec grâce et opiniâtreté, justifiant à nouveau les déclarations de certains de ses pairs (comme Howe Gelb) le plaçant parmi les plus grands songwriters américains. On n'en attendait à vrai dire pas moins de lui après la semi-déception Silver Lake ; il mérite maintenant un véritable triomphe.

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Pochette Disque Ghetto Bells

» Tracklisting

  1. Virginia
  2. Little Caesar
  3. What Do You Mean?
  4. Got To Me
  5. Ignorant People
  6. Forthright
  7. To Be With You
  8. Vesuvius
  9. Rambunctious Cloud
  10. The Garden
  11. Gnats

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