Otomo Yoshihide's New Jazz Quintet

Tails Out

( DIW ) - 2003

» Chronique

le 20.04.2005 à 06:00 · par Antoine D.

Hétéroclite, passionné et hyperactif, ainsi pourrait-on caractériser en quelques mots le guitariste et "turnabliste" japonais Otomo Yoshihide. Si son nom est souvent associé à ses multiples groupes (Ground Zero, I.S.O., Filament...) ou à ses nombreuses collaborations dans le domaine de l'improvisation électro-acoustique, et s'il évoque des voyages au caractère hybride (mêlant musique traditionnelle, rock, noise...), il ne faudrait néanmoins pas oublier que l'une de ses premières passions fut le free-jazz.

Très tôt influencé par les grandes légendes du genre -Ornette Coleman et Derek Bailey en tête- ainsi que par Masayuki Takayanagi et Kaoru Abe (au même titre d'ailleurs qu'un autre guitariste japonais, Keiji Haino), c'est donc logiquement qu'il donnait naissance à l'Otomo Yoshihide New Jazz Quintet (ONJQ, pour les intimes) à la fin des années 90. Sorti en 2003, Tails Out reste fidèle à la formule de ses prédécesseurs en mélangeant les interprétations de standards et les compositions estampillées Otomo Yoshihide, et si la formation s'est aussi déclinée en version "Ensemble" (ONJE) ou "Orchestra" (ONJO) au gré des extensions du line-up, on pourra noter que le quintet accueille une fois de plus ici quelques invités (et partenaires de longue date): Kumiko Takara (au vibraphone), Yoshiaki Kondo et Sachiko M (à l'électronique).

La relecture du Song for Che de Charlie Haden en ouverture indique d'ores et déjà ce qui sera le ton de l'album: les saxophones complices de Naruyoshi Kikuchi et de Kenta Tsugami cultivent une attitude très free dans une optique résolument tournée vers le déferlement d'enthousiasme, sur fond de batterie déchaînée et de dégradés à la guitare. A cette introduction haute en couleurs, succèdent deux titres signés Otomo Yoshihide qui témoignent de la diversité des styles de jeu adoptés tout au long de Tails Out: on passe de la folie furieuse de Reducing Agent (avec un Yasuhiro Yoshigaki détonant à la batterie, qui accompagne la course effrénée des cuivres et les larsens d'Otomo Yoshihide) à des atmosphères plus posées (Solvent Waltz) avant de glisser sur une reprise de Moons Shine (James Blood Ulmer) qui n'aurait pas déplu à Sonny Sharrock.

L'élément le plus frappant de ces premières pistes réside dans ce vent de liberté qui souffle en permanence, cette approche totalement décomplexée qui fait emprunter à la bande d'Otomo Yoshihide les voies les plus excessives. A cet égard, la formation ne se fait guère prier lorsqu'il s'agit d'incarner les rôles les plus variés: certes, on visualise pleinement ce quintet capable de virer du jazz le plus "classique" au free le plus débridé, mais on les imagine très bien en prêtres vaudou à la sortie d'une procession de magie noire à la Nouvelle-Orléans, en orchestre déjanté comme l'on peut en croiser chez Kusturica, ou en fanfare de 14 juillet qui aurait fait une halte un peu trop arrosée au Bar-Tabac-PMU de la place du village. C'est d'ailleurs cette dernière image qu'inspire l'écoute du Strawberry Fields Forever des Beatles, dans une version où transparaît l'ivresse joyeuse du groupe, qui sombre peu à peu dans les drones légers et les échos troublants de Yoshiaki Kondo... ou comment décrire les effets du saké sur la perception et l'équilibre, en l'espace de sept minutes. Et si ce genre d'expérience alcoolisée peut déboucher sur un black-out, alors le titre suivant (Orange Was the Color of Her Dress, Then Blue Silk de Charles Mingus) symboliserait le réveil du lendemain, un réveil difficile où les paupières s'ouvriraient péniblement au son des sine-waves minimales de Sachiko M; à ce propos, que les oreilles sensibles aux hautes fréquences se rassurent, Sachiko n'opère pas ici dans le registre "migraine post-cuite et perforatrice des tympans" mais bel et bien dans une délicatesse et une discrétion idéales pour accompagner la finesse de la guitare, l'élégance des cuivres langoureux et la course légère des balais sur la batterie.

L'album se conclut dans une veine relativement proche du Kammerflimmer Kollektief, par un alliage subtil et apaisé de contrebasse aux notes profondes, de saxophone, de vibraphone et d'électronique, qui vient souligner à quel point Otomo Yoshihide sait s'appuyer sur son expérience personnelle. Car quelles que soient les étiquettes stylistiques de ses nombreux projets, sa carrière conserve une certaine unité, sans doute parce qu'il sait tirer les leçons des expérimentations qu'il a pu entreprendre par le passé: et, à ce titre, l'esprit de disques tels que Plays Standards (Ground Zero) et Ensemble Cathode est tout à fait palpable sur la dernière partie de cet album. Un épisode sans faute de plus dans une oeuvre en perpétuelle construction, celle d'un acteur majeur de la scène expérimentale: Tails Out est l'une de ces expériences dont on ressort galvanisé.

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Tails Out

» Tracklisting

  1. Song For Che
  2. Reducing Agent
  3. Solvent Waltz
  4. Moons Shine
  5. Strawberry Fields Forever
  6. Orange Was The Color Of Her Dress, Then Blue Silk
  7. Tails Out

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