Oxbow

Serenade in Red (Réédition)

( Ruminance ) - 2004

» Chronique

le 06.01.2005 à 06:00 · par Ana C.

La méconnaissance d’Oxbow auprès du grand public constitue une de ces énigmes pour lesquelles on ne trouvera jamais de réponse logique. L’écoute de leurs albums, publiés au long d'une brillante carrière débutée en 1990, révèle une force, une puissance et un charisme particuliers qui ne peuvent que nous étonner et nous conforter dans l’idée qu’en effet, (presque) rien se passe comme il devrait dans l’industrie discographique. Après l’excellent An Evil Heat (Neurot, 2002) et la réédition (aussi chez Ruminance) de Let Me Be a Woman en 2003, on se réjouit de les retrouver avec ce Serenade in Red, initialement sorti chez Crippled Dick Hot Wax en 1997.

De nouveau, on rencontre ici les points clés de leur musique, qui de façon très simpliste, pourrait se résumer à du bon rock dépressif, joué par (et pour) des âmes torturées. Besoin d’autres définitions? Si l'on reprend les déclarations des personnes interrogées dans un DVD sorti récemment (Music for adults, 2004), on découvre que Oxbow est décrit comme "une sorte de monstre du rock, bizarre et démoniaque" ou qu’il faudrait les situer "quelque part entre Beefheart et Black Sabbath". Des comparaisons qui nous rapprocheraient un peu plus d'un décor aux ambiances sombres, mais cette description ne serait pas tout à fait fidèle. Une rapide visite sur leur site nous en dit un peu plus: extrêmement insolentes et provocatrices, les déclarations d’Eugene Robinson (le chanteur du groupe et accessoirement lanceur de polémiques incendiaires) pourraient éveiller la méfiance, tant elles font figure d'une accumulation de fanfaronnades pour le moins prétentieuses. Cependant, un coup d’œil sur sa carrière permet de s’apercevoir qu’au-delà de ces interpellations fatigantes, il y a plus que le désir d’énerver. Effectivement, avec Lydia Lunch et Marianne Faithfull parmi ses collaborateurs, avec un disque produit par Steve Albini (Let Me Be a Woman) et une tournée en compagnie d'Isis… leur carte de visite mérite bien un approfondissement.

La découverte d'Oxbow exige de se libérer de tout préjugé: le mélange d'un rock dans la lignée de The Jesus Lizard et du hardcore (parfois aux limites du métal) est allié à une rage et une violence qui s'entremêlent au sein d'ambiances tourmentées, pour finalement aboutir à une expérience dont on ne ressort pas indemne. Capable de faire ressurgir le pire de vos entrailles, Oxbow peut vous emmener au plus haut puis vous laisser vous engouffrer dans les abîmes de la désolation. Alors, on ne le leur reprochera rien, tant la quête d'auto-découverte qu'ils nous proposent (ou plutôt, imposent) se révèle passionnante. Au delà des potentiels dommages qu'Oxbow pourra engendrer (sur vous ou sur votre entourage), on retiendra que ce groupe est capable comme nul autre de faire réagir l'auditeur, de lui faire exorciser ses propres démons. Alors, c'est en toute connaissance de cause que l'on se plonge dans cette "sérénade en rouge", dans laquelle le bon goût n'est pas toujours garanti.

Sublime premier titre, Over ouvre les hostilités au son d'une guitare imposante et d'un instrumental irréprochable. C’est seulement après cinq minutes que l’on entend le gémissement de désespoir, puis les sanglots d'Eugene Robinson, auxquels vient s’ajouter le récit de Marianne Faithfull, qui transmet un profond sentiment d'impuissance. Un titre se terminant par "I yearn for something whose name i barely know" ne doit pas être si éloigné du summum du désespoir. Par la suite, Lucky, puis The Last Good Time, les titres les plus métal de l’album, stimulent une certaine excitation et construisent le seuil d'un drame imminent. Le morceau 3 O'Clock incarne cette symbolique d'un esprit torturé par le manque de sommeil, l'ivresse de la jalousie et la certitude d'être trompé. Après cette insomnie de onze minutes, un susurrement moqueur planant sur un instrumental troublant vient titiller les limites de notre patience. Déjà sortis de vos gonds, ce regard intense, à la fois innocent et provocateur (voir la pochette), déclenche en vous l’explosion: avec la rage débridée sous l’influx de La Lune, on ne peut s’empêcher de frapper coup sur coup. Le sommet de l’album intervient lorsque l'on assiste à la narration d'un crime dans Babydoll, titre précédé d'un instrumental qui constitue une sorte d'oasis de calme (ou plutôt d'épuisement). Ici, la sexualité, la force et le dépassement des limites (le rock, en somme !) atteignent une intensité peu habituelle. On adore la voix grave d'Eugene, qui contraste avec ses autres interprétations aiguës à la AC/DC. Par la suite, l'apaisement suscité par le piano et la guitare guide la magnifique superposition des voix de Marianne Faithfull et de Eugene Robinson, dans son récit d’exhumation du crime de The Killer. C'est sur un final emmené par un "save me" clamé compulsivement que s'achève Serenade in Red, un album qui réveillera peut-être chez vous un goût prononcé pour les sons métal. Après s'être vautrés dans le sperme et dans le sang, il ne reste plus qu'à se relever, en gardant toujours la même classe. Simplement incontournable.

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Serenade in Red

» Tracklisting

  1. Over
  2. Lucky
  3. The Last Good Time
  4. 3 O’clock
  5. Untitled
  6. La Lune
  7. Untitled
  8. Babydoll
  9. The Killer
  10. Untitled

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