William Tyler

Modern Country

( Merge ) - 2016

» Chronique

le 14.07.2016 à 06:00 · par Gaël P.

L'exaltant et terrible EP Lost Colony, paru il y a deux ans, esquissait un nouvel avenir pour son auteur, William Tyler : celui d'un folk-rock héroïque carburant à des gimmicks hautement stimulants et des rythmiques empruntant autant au krautrock qu'à la musique africaine. Avec tout ce qu'elle possède d'attrait, cette formule avait de quoi élargir le cercle de fans de l'américain, certes fortement accru depuis quelques années mais qui restait limité néanmoins à l'audience restreinte des amateurs de folk instrumental. Autant dire aussi que le talent paraissait assez mûr pour sauter le pas du groupe sur-mesure et dépasser par là le statut de second rôle que Tyler avait eu tout au long de sa vingtaine auprès de leaders charismatiques comme David Berman, Kurt Wagner, Stephen Malkmus ou Will Oldham au moment des expériences Lambchop et Silver Jews. Avec l'acclamation d'Impossible Truth par l'ensemble de la critique en 2013, William Tyler n'avait en effet plus grand chose à prouver dans le registre de la dextérité à la guitare. Une évolution vers une formation plus rock, telle qu'engagée déjà par des musiciens comme Steve Gunn et Cian Nugent, semblait dès lors des plus logiques.

Sauf que le natif de Nashville, tout aussi virevoltant que sa musique, aura préféré déjouer une telle attente en livrant un album tourné vers quelque chose de plus épuré. Ce qui ne signifie nullement qu'on en revient à la condition du loner solitaire des débuts. William Tyler est, bien au contraire, toujours savamment accompagné sur ce Modern Country. Parmi le backing band, on retrouve ainsi Luke Schneider à la pedal steel, laquelle avait déjà son importance dans la réussite d'Impossible Truth. Toutes aussi essentielles sont les présences de Glenn Kotche (Wilco) à la batterie, de Darin Gray à la basse et des frères Cook du groupe Megafaun au piano et au synthétiseur. Reste que, loin de tout désir de démonstration collective, ce petit groupe consent plutôt à accompagner, de manière tout à fait feutrée, les lignes mélodiques de la guitare de Tyler, réduites ici à leur plus simple essence. Aux longues et complexes divagations d'Impossible Truth et à l'ardeur de Lost Colony se substitue donc un canevas relativement sobre, étranger à toute forme de sophistication (mis à part le tortueux I'm Gonna Live Forever (If It Kills Me)).

A ce jeu là, c'est bel et bien le caractère mélancolique du musicien qui ressort le plus sensiblement des sept pistes que comporte le disque, lequel, de l'aveu de son géniteur, s'apparente d'ailleurs à "a love letter to what we’re losing in America, to what we’ve already lost". Le sentiment de rêverie est tel que Modern Country est ainsi en mesure de passer pour le digne héritier de cette "cosmic american music" des années 1960-70 à laquelle le label Numero Group a fait honneur cette année à travers une compilation d'obscurs musiciens. Que ce soit dans cette façon toute affective de conduire les mélodies ou dans cette délicatesse attribuée à chaque élément, William Tyler développe des titres qui, à bien des égards, concentrent ce qui a fait le mérite de l'americana, tant du côté de Big Star et de Gram Parsons que de celui de Souled American - pour citer des groupes emblématiques. A ceci près qu'il se singularise par une touche originale toujours aussi captivante et qui, sur cet album, est en partie redevable de l'écoute des disques de Dire Straits (comme l'indique explicitement le motif de fin de The Great Unwind qui reprend malicieusement les traits de celui de Sultans Of Swing).

Si l'impression d'ensemble peut laisser croire à une simplicité de style, William Tyler n'exprime pas moins une science de la composition sur la plupart des titres, aidé qu'il est par ses précieux acolytes. Difficile de ne pas être épris de cette magnifique ouverture qu'est Highway Anxiety où les instruments, convoqués progressivement et à tour de rôle, s'entraînent finalement les uns les autres dans un brillant ballet céleste. En matière de concision, difficile aussi de ne pas se laisser séduire par Albion Moonlight qui, en l'espace d'un peu plus de trois minutes seulement, exploite l'étendue d'un arpège heureux, en l'enrobant d'un subtil écrin (qui doit beaucoup à un jeu de batterie particulièrement inspiré). Enfin, sur le plan du lyrisme pleinement déployé, on peut estimer sans hésiter que The Great Unwind fera figure de modèle à l'avenir dans la discographie de l'américain : sur sa fin qui, très lentement, disparaît en fade off, l'agilité des deux lignes de guitare électrique, ponctuée par la lancinance de la pedal steel, incarne l'irrésistible attraction d'un des musiciens les plus doués du genre. Un penchant épique qui, s'il n'est pas partagé par tous (Chuck Johnson et Marisa Anderson préférant, par exemple, s'en tenir à une stricte sobriété), dote ses albums d'une épatante et singulière vigueur.

Retour haut de page

Pochette Disque Modern Country

» Tracklisting

  1. Highway Anxiety
  2. I'm Gonna Live Forever (If It Kills Me)
  3. Kingdom Of Jones
  4. Albion Moonlight
  5. Gone Clear
  6. Sunken Garden
  7. The Great Unwind

» Accès Archives

Copyright © 2004-2013 Millefeuille, toute copie intégrale ou partielle est soumise à autorisation. Contacts. En continu.