William Tyler

Lost Colony

( Merge Records ) - 2014

» Chronique

le 10.06.2014 à 06:00 · par Gaël P.

Sur son second album, Impossible Truth, William Tyler démontrait déjà la polyvalence de son talent : sa manière très lumineuse de mettre en forme ses récits à la guitare, son lyrisme à même de concurrencer James Blackshaw sur son propre terrain (particulièrement sur Cadillac Desert), ses développements assez complexes mais à l'apparence toute naturelle. Ce nouvel EP, composé de trois titres, vient amplifier toutes ces compétences dans une orientation nettement plus rock au sein de laquelle cohabitent guitare électrique, basse, pedal steel et batterie. Cette façon de se renouveler sans cesse d'album en album est d'ailleurs illustrée par la conversion sous cette nouvelle forme de deux titres préexistants à cet EP : We Can't Go Home Again déjà présent en version acoustique sur Impossible Truth et Karussell, reprise d'un morceau de Michael Rother, leader de Neu!, que l'on retrouve sur son album Flammende Herzen datant de 1977.

Si l'on ressortait ébloui de l'écoute de Impossible Truth, les sensations provoquées par ce Lost Colony dépassent toute espérance. Grâce à un son de guitare électrique particulièrement brillant, avec sa juste dose de réverbération, William Tyler place dès les premières secondes l'auditeur dans un monde de magnificence, d'autant plus que ce son est accompagné de la précieuse pedal steel de Luke Schneider qui nimbe l'ensemble de lancinants effets mélancoliques. Reste que Tyler n'élabore pas ses morceaux de la manière la plus simple et brise en ce sens toute linéarité, ce qui pourrait amener à une mise en péril des qualités propres à cette luxuriance. Nullement.

Sa gageure est justement de parvenir à faire coïncider magiquement des segments de nature tout à fait différente dans le même ensemble. A titre d'illustration, la composition d'ouverture, Whole New Dude, passe et repasse pertinemment d'une délicatesse americana à des emballements rythmiques enthousiasmants sans que le contraste ne soit gênant ni galvaudé. Ces effets de cassure, toujours maîtrisés avec minutie, se retrouvent également sur Karussell, cette fois-ci dans un enchaînement de nature mathématique qui rappelle autant les structures utilisées par Rhys Chatham que celles de Chris Forsyth sur son dernier album Solar Motel.

Point fort de la musique de Tyler, l'émotion n'est bien entendu pas en reste dans ce cadre. Cette nouvelle version électrique de We Can't Go Home Again vient supplanter la version initiale avec un sens terrible de la rythmique. Dans un registre très proche de celui que l'irlandais Cian Nugent utilise pour amplifier sa propre musique (voir son dernier album avec The Cosmos). Le coup d'éclat provient ainsi sur ce titre particulièrement de ce riff dont on devine l'acheminement à la première écoute et qui, en effet, prend son plein essor au second passage, grâce au mouvement discret mais bien présent de la basse. L'enthousiasme est à ce stade béat et, pareillement au Matinicus de Endless Boogie dont je disais beaucoup de bien ici même, celui-ci augmente alors d'un palier avec le troisième et dernier morceau.

De passages de niveau à un autre, il est d'ailleurs question sur cette reprise de Michael Rother tant le développement assure de manière très crescendo l'ampleur annoncée par ce riff si obsédant. Alors que le morceau initial restait contenu à sa stricte musicalité, William Tyler n'hésite pas à l'acheminer vers la démesure. Temporisé par des segments au premier abord étonnants qui s'apparentent à des miaulements étirés et déformés (que l'on doit à la pedal steel), le riff de départ dégage au fur et à mesure de ses retours une extraordinaire puissance qui s'achève, en guise de bouquet final, avec un solo de guitare électrique pleinement libéré et des notes jouées frénétiquement au piano. William Tyler n'avait jamais démontré jusque-là cette fougue pour le moins excitante et contaminante. On espère grandement qu'un album du calibre de cet EP et avec une telle luxuriance instrumentale puisse voir très prochainement le jour.

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Pochette Disque Lost Colony

» Tracklisting

  1. Whole New Dude
  2. We Can't Go Home Again
  3. Karussell

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