Glenn Jones

My Garden State

( Thrill Jockey ) - 2013

» Chronique

le 20.11.2013 à 06:00 · par Gaël P.

Sur son précédent album, The Wanting, Glenn Jones avait déjà manifesté une conception fortement sentimentale de la musique. Celle-ci était particulièrement à l'oeuvre sur la composition inaugurale A Snapshot Of Mom, Scotland, 1957, véritable condensé émotif et technique de l'enthousiasme suscité depuis quelques années par l'américain. Une composition qui pourrait maintenant faire figure d'introduction à ce sixième album, My Garden State. C'est qu'en plus d'un même lien affectif avec la mère dont la mémoire est devenue défaillante, l'élaboration de cet album est l'opportunité, à nouveau, d'un déplacement géographique : le retour vers la terre nourricière du New Jersey, celle des années d'enfance et d'adolescence où Glenn Jones a notamment fait ses premières gammes.

Mouvement spatio-sentimental dont la suite des titres maintient bien le sens tant en raison des lieux évoqués (le comté de Bergen, le pont de Tappan Zee, la ville de Montgomery) qu'à travers l'idée nourrie et réitérée implicitement d'un jardin secret (qui entrerait en résonance avec le nom de l'institution, Alcoeur Gardens, où la mère de Glenn Jones est soignée).

Qu'on élargisse cette caractérisation de l'identité à la famille musicale et l'on obtient ici un généreux portrait : enregistré dans le studio de Laura Baird, avec accompagnement des sœurs Baird sur deux morceaux, l'album est aussi l'occasion, sur un titre, d'un salut, sinon d'un encouragement amical, au guitariste de Charalambides Tom Carter, lui aussi récemment atteint par la maladie. Un disque qui se trouve donc alimenté tout autant par un élan centripète que par un élan centrifuge. Par ailleurs, l'album semble esquisser un état émotionnel en perpétuel mouvement guidé qu'il serait par un drôle de compagnon, l'outrage - tellement tranquille - du temps. Autrement dit, il conviendrait de situer My Garden State comme le pendant plus sérieux de la mise au point que Matt Valentine faisait de lui-même il y a deux ans, assis sur le capot de sa voiture, une bière à la main, sur What I Became.

Quel que soit le niveau de distance pris vis-à-vis de son personnage, rien d'étonnant dans le cas de Glenn Jones - il nous a déjà habitué à cela - à ce qu'il nous inspire un sentiment de respect face aux choses de la vie, quelle que soit la direction qu'elles prennent. Une discipline de la modestie doublée d'un amor fati en actes, en quelque sorte. D'où l'aspect simple, presque rudimentaire des compositions de l'américain, loin du lyrisme de James Blackshaw, loin de l'avant-garde conceptuelle de Richard Youngs, loin de la truculence de Bill Callahan. En fin de compte, une écriture et un style bien plus proche des albums signés par son ami Jack Rose (sans l'option raga toutefois), lequel était, lui aussi, et ce n'est pas inutile de le rappeler, très attaché à l'héritage des pionniers des Appalaches et aux musiques anciennes de la vie quotidienne.

Dès lors, les accompagnements des sœurs Baird ne sont donc pas justifiés en tant qu'écrin d'une composition élaborée en amont par l'auteur mais sont bel et bien conçus comme dialoguant dans un même temps et au même rythme que la ligne de guitare ou de banjo de Jones. Going Back To East Montgomery, le titre assurément le plus beau de l'album avec ses deux passages joliment enlevés, illustre cette collaboration simultanément nourrie, constamment en interaction - au point qu'il semblerait, à certains moments, n'entendre qu'une seule ligne instrumentale. Un beau syncrétisme des cordes qui nous fait espérer de futures collaborations (avec chants en complément) entre le clan Baird et l'ancien leader de Cul De Sac.

Seul avec son instrument, l'américain fait également de délicates merveilles. Tout en évitant la démonstration virtuose, il assure à ses compositions un développement nourri de discrets méandres tout imprégnés d'émotion mais d'une émotion qui, à la faveur d'une grande pudeur, serait constamment contenue. Ce qui peut aboutir à des choses étonnantes : ainsi l'adieu au pays sur Bergen County Farewell laisserait presque échapper un vif engouement (pour d'autres paysages, d'autres moments de vie?). Seul le touchant Alcoeur Gardens avec ses notes délicates, secondées par les bruits de l'orage et de la pluie enregistrés sur place (une communion avec la nature façon Mickey Newbury), donne à l'album une tonalité un peu plus tragique. La confidence est toutefois minime et de courte durée tant l'inspiration qui guide Glenn Jones semble être de toujours trouver un nouveau rythme revigorant. A ce titre, le souffle du vent ponctuant le début et la fin de l'album, loin d'être une coquetterie, en est un beau symbole.

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Pochette Disque My Garden State

» Tracklisting

  1. Chimes
  2. Across The Tappan Zee
  3. Going Back To East Montgomery
  4. Blues For Tom Carter
  5. The Veral Pool
  6. Alcoeur Gardens
  7. My Garden State
  8. Like A Sick Eagle Looking At The Sky
  9. Bergen County Farewell
  10. Chimes II

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