The Delgados

Universal Audio

( Chemikal Underground / Pias ) - 2004

» Chronique

le 23.09.2004 à 06:00 · par Thomas F.

Les Delgados sont des rigolos. Déçus probablement par l'accueil public injustement timoré de leur lugubrement chatoyant Hate et lassés sans doute par les comparaisons systématiques, trop souvent dédaigneuses et mal éclairées, avec les Flaming Lips et Mercury Rev, que leur a coûtées l'apport des productions de Dave Fridmann sur ce dernier et son prédécesseur, les Ecossais annonçaient à qui voulait bien l'entendre et ce avant même sa conception, que leur cinquième album serait plus pop, direct et guilleret. Le fait que le groupe ait réédité dernièrement son bouillonnant premier album, Domestiques, aux USA* et réappris l'an dernier, à l'occasion d'un double concert événement à Glasgow, l'ensemble de son ancien répertoire avec un plaisir non dissimulé (notamment dans le "blog" du bassiste Stewart Henderson) n'apportait que plus de crédibilité à ce leit motiv. Le court extrait du premier single, Everybody Come Down, proposé cet été en avant première sur leur site officiel prenait même des allures de manifeste avec son clavier vintage accrocheur à la Apples in Stereo et son refrain sucr(os)é taillé pour la FM.

Seulement, les extraits sont parfois trompeurs. Ainsi à l'écoute de l'intégralité de la chanson, alors qu'à la fin du second chorus on pouvait tranquillement s'attendre à retrouver la basse bien ronde façon Man Who Sold The World qui ponctuait le premier, les pistes sont brouillées par un riff de guitare limite lo fi et faussement hésitant qui enraye quelque peu la rutilante machine. Comme celle-ci repart ensuite de plus belle, on oublie cet écart et on pense à une simple fausse alerte... Erreur car le titre se conclut plus précisément encore sur un effet sonore façon destruction de bande magnétique en temps réel, qui peut être perçu à l'aune des dix autres titres de l'album comme une manière pour les quatre membres du groupe de nous signifier qu'ils nous ont bien eu mais que ci gisent les côtés direct et guilleret de l'album. Après tout, Everybody Come Down pouvait littéralement s’entendre dès le départ comme une invitation à une énorme fête mais aussi, pour les plus drogués, comme un avertissement généralisé vis-à-vis de la descente de trip. Et le vieux fan qui sommeille en moi de pousser un ouf de soulagement tant le désabusement mêlé d'humour noir et la sensibilité si particulière mis en oeuvre par le groupe dans ses textes ont toujours constitué à mes oreilles un de ses points forts...

Attention cependant, si le groupe n'a pas poussé la farce jusqu'au bout dans le renouvellement de son "univers", la nature plus pop du disque, même si fatalement pervertie et contenue par l'écriture du quatuor, parait elle plus tangible, justifiant du mieux possible et contre toute attente le titre de l'album. En 11 titres, Universal Audio nous convie en effet à un véritable tour du monde (si jamais le monde se limite à l’hémisphère nord…) de savoir faire pop (terme galvaudé s'il en est) qui ferait le plus grand bien au directeur d'une certaine major dont le nom résonne curieusement ici si seulement celui-ci arrivait à décrocher les mains de son bureau qui prend l'eau pour enfin appuyer sur la touche que l'on imagine la plus poussiéreuse de sa chaine hi fi, la touche Play. Corollaire immédiat, l'album est beaucoup plus proche du caractère éclaté d'un Peloton que de l'homogène intensité de Hate, mais avec une cohérence et un degré de sophistication plus élevés, fruits des expériences passées les plus récentes. Comme ces artisans du compagnonnage de France, le groupe semble maîtriser sa vaste gamme de classiques comme personne et parvient à en puiser l’essentiel pour mieux l’injecter dans ses propres compositions avec ce supplément d'âme, de grandeur et d'attention au détail, bref de personnalité, qui fait qu'on est toujours à mille lieues de ces disques Ikéa tout en trompe l'oeil et pièces interchangeables, vite montés et encore plus vite démontés dans le catalogue NME.

Conscients sans doute qu’ils seraient attendus au tournant en ne confiant pas la production de cet opus au fameux Dr Fridmann, celle-ci, même si elle fait bien attention de ne faire intervenir aucune corde ni orchestration grandiloquente, a été particulièrement soignée et on ne peut que louer le fabuleux travail, toujours classieux et jamais boursouflé, effectué par le groupe épaulé de Tony Doogan (bien connu chez Chemikal Underground et qui n’est tout de même pas le premier amateur venu) notamment sur les voix et la spatialisation des instruments. Aucune entrave ou nostalgie ne peut dès lors nous empêcher de savourer l’épique I Fought the Angels, preuve éclatante d’un changement dans la continuité et véritable camouflet pour tous ceux qui n’avaient pas voulu entendre le groupe lorsque celui-ci affirmait que le rôle de l’ancien bassiste de Mercury Rev se limitait à l‘apport de la touche finale et non à l’écriture ou la réécriture des chansons. Outre ce sens inégalé du climax, l’alternance des voix d’Emma Pollock et Alun Woodward a également été conservée puisque c’est ce dernier que l’on retrouve sur Is this all that I Came For, morceau à la ligne claire teinté de grosses sonorités new wave. L’éthéré Come Undone, sur lequel la voix d'Emma fait des merveilles, prend le large avec son piano et ses sonorités cuivrées oppressantes à la Under Byen qui ne sont pas sans évoquer le chant larmoyant des baleines tandis que Get Action a des allures de ballade de fin des terres avec son intro à l’harmonica (jouée par Stevie Jackson de Belle and Sebastian) et surtout son texte rempli d’abnégation, aussi revigorant que des embruns, définitivement issu de la même plume que celle qui avait signé l’inusable American Trilogy. Cette ambivalence entre terre et mer, vie et dépression, est cristallisée par Sink or Swim, une des chansons les plus nues de l’album même si elle empreinte discrètement quelques synthés à Grandaddy mais aussi celle qui l’air de rien pénètre et retourne le plus nos entrailles. Bits of Bone représente la pièce musicalement la plus singulière du disque puisqu’elle reprend les choses là où la trop méconnue Mad Drums (face B du single All You Need is Hate) les avaient laissées avec une batterie à la limite du drum’n’bass tranchant avec des sons organiques nettement plus délicats. Remontant plus au nord, la formule est ici enrichie de claps, pouvant très vaguement remémorer le Generous Palmstrokes de Björk, et d’un final à la mandoline qui produit son petit effet. Avec ses paroles tiraillées entre fatalité et orgueil ainsi que son ambiance taciturne à peine illuminée de quelques cloches, The City Consumes Us n’aurait pas paru déplacée sur Hate. Au contraire de l’imparable et futur single potentiel Girls of Valour qui en réunissant l'espace de quatre minutes les Beach Boys et Electric Light Orchestra représente le prototype même de la chanson poison qui s'insinue au plus profond de votre cerveau dès la première écoute. Enfin Keep On Breathing représente la facette la plus méridionale de cet album sans temps mort que conclut en apothéose et drapé d’une harpe féérique l’intemporel Now & Forever.

En matière de pop "adulte" bouleversante, futée et affûtée, ceux qui avaient emprunté leur patronyme au coureur cycliste espagnol Pedro Delgado, ont légèrement changé de braquet mais réalisent encore cette année une fantastique échappée, de celles qui semblent les plus naturelles et dénuées du moindre effort, laissant le peloton décimé des poursuivants loin derrière eux. Ne reste plus qu'à espérer qu'Emma Pollock soit enfin consacrée (Petite) Reine de la pop et pour ses acolytes que la caravane des fans s'allonge encore un peu plus. "This is your life / There are no second chances" alors commencez par ne pas passer à côté de cet album et écoutez encore et encore cette pépite noire comme une truffe pour la laisser vous imprégner de son étrange majesté et de toutes ses subtilités voilées.

*après avoir baptisé leur troisième album The Great Eastern, les fondateurs du label Chemikal Underground persistent et misent toujours de plus en plus gros sur le Grand Ouest, réservant au pays de l'Oncle Sam, après le Royaume Uni, la primauté de sa prochaine tournée

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Pochette Disque Universal Audio

» Tracklisting

  1. I Fought The Angels
  2. Is This All That I Came For
  3. Everybody Come Down
  4. Come Undone
  5. Get Action
  6. Sink or Swim
  7. Bits of Bone
  8. The City Consumes Us
  9. Girls of Valour
  10. Keep on Breathing
  11. Now & Forever

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