Michael Chapman

Rainmaker

( Light In The Attic ) - 2012

» Chronique

le 24.03.2012 à 06:00 · par Gaël P.

Bien qu'on puisse se féliciter que l'importance des rééditions se soit accrue au cours des dernières années, due probablement en grande partie à une sensibilité contemporaine pour les enjeux de mémoire mais aussi aux formes de nostalgie évoquées récemment par Simon Reynolds dans son ouvrage Retromania, ces dernières se révèlent souvent frustrantes par leur absence de contextualisation historique. Il est vrai par ailleurs que la musique folk-rock ne constitue par encore un domaine investi par les historiens, ou du moins faut-il dire plutôt que la majorité des ouvrages visibles sur le sujet n'investissent presque jamais dans une méthodologie rigoureuse et préfèrent afficher une passion pour tel ou tel musicien - les travaux universitaires bien plus sérieux (et plus importants) restant finalement à portée uniquement du cercle des initiés (à ma connaissance, dans le cas français, seule la revue Volume! pallie ce souci).

Il faut donc complimenter le label américain Light In The Attic, dont les rééditions sont d'ailleurs toujours très pertinentes (Karen Dalton, Michael Hurley, Kris Kristofferson, Jim Sullivan), pour l'apport documentaire fourni dans le livret de cette nouvelle impression du premier album du chanteur de folk britannique Michael Chapman, Rainmaker paru initialement en 1969 sur Harvest. Il s'agit en réalité d'un texte du critique américain Byron Coley exposant l'itinéraire de Chapman avant cet enregistrement, les conditions de ce dernier, comme une contextualisation et une appréciation de chacun des titres de l'album. Si la perspective forcément monographique dans laquelle cet article s'inscrit empêche de considérer plus précisément les multiples aspects du milieu musical anglais folk de la fin des années 1960, il permet néanmoins par son érudition et sa précision de cerner les étapes de la formation d'un jeune musicien.

Passé par la mode anglaise du Skiffle lors de son adolescence, inspiré par de nombreux courants par la suite, Chapman s'essaie tant à la guitare, au banjo qu'à la basse tout en poursuivant des études d'histoire de l'art dans le Lancashire au travers desquelles il s'intéresse tout particulièrement aux peintres expressionnistes américains abstraits (Franz Kline, Mark Rothko, etc) et aux réalisateurs de la Nouvelle Vague cinématographique française. Le temps de la jeunesse semble bien un moment d'apprentissage de forte érudition où les influences tant musicales que provenant des autres arts ne cessent de se croiser. Il participe d'ailleurs également dans le même temps à la création du département de photographie de son école.

Lassé des difficultés à obtenir un poste dans l'enseignement, il part finalement tenter sa chance dans la musique, écumant les nombreux clubs de folk jalonnant l'Angleterre au début des années soixante et qui lui permettent de nouer des relations solides dans ce milieu musical. Le désir de Chapman, indiqué par Coley, de monter sur la scène du célèbre club londonien Les Cousins où se sont produits des musiciens vénérés comme Bert Jansch et Roy Harper souligne une tentative de grimper dans la hiérarchie, de délaisser l'amateurisme dans lequel il s'est inscrit jusque-là. L'approche d'un manager qui l'engage initialement comme instrumentiste le fait entrer dans le monde professionnel institué mais, rapidement, témoignant de ses capacités de songwriter, il est programmé à l'émission Night's Ride de John Peel en juin 1968. Cet événement médiatique, lié tout particulièrement à la reconnaissance vouée par le milieu à Peel, lui permet d'accéder à ses premiers enregistrements studio qui aboutiront à Rainmaker.

Cette rapide évolution n'est pas sans avoir de conséquences sur l'esthétique même de l'album puisque les nombreux courants auxquels Chapman a participé semblent se bousculer aux travers des onze morceaux, étonnant au début l'auditeur par une telle hétérogénéité qui fait s'entrecroiser du folk-rock électrisé, du folk introspectif et du jazz nerveux sans que l'ensemble soit pour autant marqué d'un déséquilibre. C'est que la voix remarquable de Chapman, grave et paraissant celle d'un homme plus âgé, concilie agréablement tous ces genres, lesquels sont en outre parfaitement maîtrisés avec des correspondances contemporaines pour le moins stimulantes. On croirait entendre en effet le malheureux Jackson C. Frank sur You Say comme le jeu de guitare virevoltant, proche par moments du jazz manouche, de Davy Graham sur l'instrumental Rainmaker. Bien que de nombreuses références surviennent tout au long de l'écoute de l'album, Chapman parvient toujours à singulariser celles-ci, que ce soit par des inflexions vocales ou par une certaine gymnastique acoustique par moments fort surprenante!

Pour appuyer mes préférences, ce sont en fin de compte deux morceaux, de nature très différente, qui comptent parmi les plus belles réussites à mon sens de ce Rainmaker. D'une part, l'introductif It Didn't Work Out (auquel le manager Gus Dudgeon a savamment pensé intégrer une troupe de musiciens derrière Chapman) qui déverse un folk-rock tout en rythme et en électricité convaincants. D'autre part, le conclusif et merveilleux Goodbye To Monday Night qui, par une répétition contagieuse et des vocalises particulièrement langoureuses, vient combler toute attente, tissant d'autant plus un lien avec l'une des plus belles compositions de l'année dernière, One Sunday Morning (Song For Jane Smiley's Boyfriend) de Wilco, tout emprunt elle aussi de belles redondances. Après la réédition de Fully Qualified Survivor, l'album suivant le plus connu de l'anglais, Light In The Attic permet ainsi, par la sortie d'une nouvelle édition de Rainmaker, d'accroître sa connaissance sur cette période fortement prolixe de la fin des années soixante et de mieux partager l'intérêt porté par des musiciens actuels comme Ben Chasny ou James Blackshaw à leurs aînés.

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Pochette Disque Rainmaker

» Tracklisting

  1. It Didn't Work Out
  2. Rainmaker
  3. You Say
  4. Thank You P.K. 1944
  5. No-One Left To Care
  6. Small Stones
  7. Not So Much A Garden - More Like A Gaze
  8. No Song To Sing
  9. One Time Thing
  10. Sunday Morning
  11. Goodbye To Monday Night
  12. Anniversary
  13. Among the Trees
  14. Sleepy
  15. On My Way Again
  16. Mozart Lives Upstairs
  17. Bert Jansch Meets Frankenstein (Take 2)

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