John Fahey

Your past comes back to haunt you [The Fonotone years 1958-1965]

( Dust to digital ) - 2011

» Chronique

le 18.01.2012 à 06:00 · par Sébastien D.

Joe Bussard est un collectionneur de 78 tours de gospels, blues et country d'entre-deux-guerres. Il habite non loin de Washington (Frederick, Maryland). Il a installé chez lui un studio d'enregistrement et, depuis 1956, sort sur son label, Fonotone, des titres que des musiciens enregistrent chez lui, et qu'il grave à la demande sur des 78, 33 ou 45 tours pour quelques fans. [Pour écouter l’histoire du label par Joe Bussard lui-même, c’est ici]. A partir de 1958, sous son propre nom ou sous le pseudonyme de Blind Thomas, John Fahey enregistre ses premiers morceaux chez Joe Bussard qui les sort sur son label. Et ce sont la quasi-intégralité des enregistrements de John Fahey pour Fonotone, entre 1958 et 1965, que compile ce très beau coffret de cinq disques. Entre 1958 et 1963, les enregistrements ont principalement lieu dans le studio de Joe. Après le déménagement de Fahey en Californie, les titres ont été enregistrés dans des églises, dans des cuisines, des stations de radio et les bandes envoyées à Bussard pour gravure sur disque. Cette période, qui s'étend de 1958 à 1965, est la plus prolifique de la carrière de John Fahey, puisque, outre ces enregistrements pour Fonotone, il sort quatre albums sur son propre label, Takoma.

John Fahey avait beaucoup de réticence à voir ces morceaux ressurgir de son vivant, les considérant sans doute comme des œuvres de jeunesse, c'est à dire imparfaites. Il avait même glissé à Glenn Jones, collaborateur de longue date de Fahey et initiateur du projet de rééditer ces titres : “Boy, your past really comes back to haunt you ! Glenn, I don’t want this stuff to be issued. A lot of those recordings were made before I could play guitar. If Dean [Blackwood, co-fondateur avec John Fahey du label Revenant en 1996] wants to put it out, he can pay me ten thousand dollars and I won’t care what happens to my reputation. Or he can wait until I’m dead and issue it then.” Néanmoins, John Fahey s'était, au fil des années, approprié ces titres, enregistrant nombre d'entre eux à nouveau pour d'autres disques, jouant certains lors de concerts et leur reconnaissant parfois une qualité certaine. Pouvoir accéder aujourd'hui à ces titres rares, même inédits pour un tiers d'entre eux, à travers ce coffret est une manière de découvrir ou de redécouvrir John Fahey.

Je l'avoue, je ne suis pas un grand connaisseur de John Fahey, comme il en existe beaucoup à travers le monde, et ce sont ces premiers enregistrements qui m'ont permis de mieux entrer en contact avec cet homme, passionné de blues (Charley Patton bien sûr, objet de sa thèse, Robert Johnson, Mississippi John Hurt, Blind Willie Johnson, mais aussi Sylvester Weaver et Buddy Boy Hawkins...), de country, bluegrass, et old-time (Hank Snow, Bill Monroe, Sam McGee...) et nourri de 78 tours des années vingt et trente, collectés dès l'âge de seize ans, en faisant du porte-à-porte notamment dans la région du Delta, seul moyen alors d’écouter cette musique provisoirement "disparue". Fahey s’inspire de tous ces aînés, mais surtout il innove déjà. Son jeu de guitare est d’emblée en recherche : il avance, tâtonne, repousse, libère, transgresse. Les deux derniers disques (puisque le coffret suit une logique chronologique) laissent bien sûr entrevoir les évolutions les plus importantes dans l’œuvre de John Fahey, donnant jour parfois à des compositions plus étranges et expérimentales encore que celles qu’il écrira plus tard. Ils donnent également l’occasion d’entendre des collaborations magnifiques avec Nancy McLean à la flûte ou avec Fran Vandiver, au chant, qui élargissent encore les horizons de Fahey. Ils donnent enfin à voir les premiers emprunts à la musique indienne et indonésienne dans la musique de Fahey avec la présence d’un vinâ, un luth indien, lors d’une des sessions.

Ce coffret, comprenant un livre très documenté, n’est donc pas seulement un objet de curiosité, destiné aux amateurs de toujours de John Fahey, mais constitue bien une œuvre fondatrice tant pour l'histoire de ce musicien et de l’American primitive guitar, que pour l'histoire d'une certaine musique américaine, celle qui fait le pont entre les maîtres oubliés de la musique populaire d'entre-deux-guerres et les musiques savantes.

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