Charles-Eric Charrier

Silver

( Experimedia ) - 2011

Un excellent disque en trio, sous la houlette de Charles-Eric Charrier, l'homme derrière Man

» Chronique

le 17.05.2011 à 06:00 · par Mathias K.

Silver n'est pas un disque facile d'approche. Pour l'oreille d'une part, pour l'écriture ensuite et surtout. Mais, pas facile, il l'est pour les meilleures raisons du monde.

La première raison s'impose au fil des écoutes : Silver se joue absolument des genres et des catégories. Il ne cesse de louvoyer d'un pôle à l'autre, d'un label d'identité à un autre, d'une catégorie à son contraire. Tout ce qui pourrait le stabiliser glisse sur lui. Formellement, c'est un disque inquiet, au sens propre du terme : en mouvement permanent, dans une sorte de tremblé instable auquel répond la maîtrise technique des trois musiciens : Charles-Eric Charrier (multi-instrumentiste entendu auparavant sous le pseudonyme Man), Cyril Secq (guitare) et Ronan Benoît (batterie). Tremblé instable : on ne sait jamais si les cinq morceaux qui constituent Silver sont écrits ou plutôt improvisés. Leur manière d'hésiter (6 I), de se cabrer brusquement (9(8) Electricity), de se déployer à toute vitesse ou au contraire de se rétracter sur eux-mêmes égare totalement l'auditeur et déjoue un à un ses repères les mieux établis. Sensation bienheureuse, pas si fréquente, d'évoluer en terrain absolument inconnu. La manière dont se déploie 21 Echoes en est le parfait exemple : proposant d'abord une monorythmie minimaliste jouée aux balais, le morceau introduit par la bande une basse répétitive et chaloupée, avant de jeter pêle-mêle quelques faux départs de guitare faits de crissements de cordes jouées sur la tête de l'instrument, de raclements légers de médiator sur les cordes, de bruits de micros, de notes fantômes ou comme jouées par mégarde ou machinalement avant que ne se tisse de manière presque inaudible un superbe thème répétitif, construit en boucles qui se superposent les unes aux autres, sortent du champ et reviennent, dialoguent ou s'ignorent, dans un morceau à la structure ouverte, qui crée peu à peu une tension jamais résolue entre plaisir du chaos informe et volonté d'organiser l'ensemble dans une forme propre.

C'est un travail qui n'en est pas moins extrêmement référencé. La liste des noms que l'on voudrait convoquer pour en rendre compte a tendance à s'étendre de manière vertigineuse : on pense à Gastr Del Sol, à John Abercrombie quand il enregistrait Gateway (même mariage de l'air et de l'électricité), à Tortoise souvent (12 From), à Grails et leurs ambiances désertiques, à Can, à Neil Young (et la guitare solo de Dead Man), à Rhys Chatham, à Marc Ribot ou Marc Ducret. En somme, et c'est une excellente chose, aucun musicien éphémère, rien qui doive sa réputation à un effet de mode. Au passage, la musique réactive quelques mémoires adverses et autres généalogies concurrentes. Déroutante, donc, la manière qu'a ce disque de refuser d'être assimilé, digéré par son époque autant que par les catégories critiques de celle-ci. Silver, c'est aussi bien un disque de free-rock en 2011 qu'un maverick issu de la scène chicagoane des années 90, une pièce de psychédélisme seventies, un bout de free jazz échappé à l'histoire officielle du genre, qu'une collection de weird folk. En étant à toute force intempestive, cette musique est d'emblée promise à dépasser son époque. Sur quelle échelle de temps, on n'en sait rien, mais ce simple fait est suffisamment rare pour être salué.

La seconde raison, c'est l'involution impressionnante qu'effectue ce disque, son retrait ou son écart face à la technologie. Ils sont rares, en 2011, les disques où sonnent avec une telle intensité le bois, le métal, les peaux et électricité. Le studio ne s'y entend presque pas : c'est donc qu'il est exploité avec la plus grande justesse. Ce qu'il en sort : quelque chose comme un matérialisme, le sentiment concret, pour l'auditeur, de la performance physique, des gestes qui produisent la musique et une impression de proximité immédiate enfin retrouvée avec la musique. On y retrouve donc des sensations que l'on croyait un peu perdues, comme le jeu complémentaire des timbres des guitares électrique et acoustique.

La production au cordeau y est pour beaucoup. Chaque son de guitare, de basse ou de clavier semble avoir été méticuleusement pesé, travaillé, ajusté. L'aspect direct et improvisé des morceaux eux-mêmes, leur tension et leur urgence n'en ressortent que davantage. Il faut entendre, par exemple, les cymbales de 12 From ou les nappes aiguës et les couches de feedback de 9(8) Electricity. Riche et pour ainsi dire presque luxuriant dans la sophistication de son dépouillement, l'espace sonore à la fois aéré et dense de Silver convoque ça et là une nappe épaisse ou une sinusoïde trafiquée, un delay sournois ou un grésillement furtif, une trompette lointaine ou de parcimonieuses notes de piano, et organise le tout de manière souple et mobile, pour donner à la fin des pièces répétitives et évolutives, hypnotiques et tendues, mélodiques autant que modales. Il en résulte un disque qui travaille au scalpel chacune de ses dimensions, de l'écriture jusqu'à la matière sonore en passant par ses structures non conventionnelles. Une réussite à tout point de vue et d'ores et déjà un de nos disques de l'année.

PS : A noter que si vous achetez le disque sur le site d'Experimedia, le label vous propose en téléchargement un EP bonus, avec une version étendue de 21 Echoes, un inédit et deux remixes par Field Rotation et Saffronkeira.

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Pochette Disque Silver

» Tracklisting

  1. 21 Echoes
  2. 12 From
  3. 6 I
  4. 9 Moving
  5. 9(8) Electricity

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