La Düsseldorf

La Düsseldorf

( Teldec ) - 1976

Un vieux disque de krautrock très mélodique, mis à l'écart des albums cultes, à réhabiliter d'urgence.

» Chronique

le 12.02.2011 à 06:00 · par Rémi Q.

Klaus Dinger, décédé il y a deux ans suite à une vie tumultueuse, faute d'être un bon batteur, développa en autodidacte un travail rythmique minimaliste basé sur la répétition binaire. Limité, il jouait les rares rythmes qu'il savait faire, en poussant sa concentration jusqu'à un résultat extrêmement machinique, hypnotique. Ainsi naquit une vraie technique personnelle, difficile à égaler, où l'humain s'efface derrière l'instrument, où chaque coup sec porté sur un tom ou une cymbale est comme dénué d'intention, ne servant qu'à poser un groove squelettique, une simple pulsation, un battement cardiaque. S'il fallait désigner le représentant de la « motorik music » (pas besoin de description, la désignation est suffisamment évocatrice), sans aucun doute ce serait lui.

Il y eut tout d'abord Kraftwerk première mouture (soit un groupe de rock expérimental fortement conceptuel et un peu difficile à suivre), puis à l'étroit derrière la formation qui souhaitait s'orienter vers l'électronique pure (et qui connut son énorme succès à partir de ce moment là), Klaus Dinger forma Neu! avec son pote guitariste Michael Rotter, groupe important redécouvert au début des années 2000 grâce aux indispensables rééditions du label Grönland. On peut en mesurer l'impact énorme sur quantité de formations actuelles se réclamant du krautrock (ou "rock-choucroute", terme que les allemands détestaient bien sûr, préférant « kosmische music », plus vague et moins péjoratif).

C'est dans la galaxie Neu! que l'on trouve sans doute les projets les plus intemporels de ce courant.

Les artistes se baladent d'un groupe à l'autre (Cluster, Guru Guru, Harmonia...), sous la houlette du producteur Konrad Plank, et la plupart du temps, c'est indatable, magique. Les allemands retirent du psychédélisme anglais toutes les influences classiques et grandiloquentes et se foutent royalement de toute imagerie hippie. Ils n'en gardent que sa substance, son squelette. C'est nihiliste, ça annonce le punk, le post-rock et même l'electro répétitive (techno et dérivés) sans y toucher... C'est incroyablement beau, frais et inventif.

Les deux compères de Neu!, après Neu!75, décident de poursuivre leur route chacun de leur côté. Loin de l'austérité et de l'abstraction de la trilogie Neu!, Klaus Dinger a laissé cette fois la batterie à son frère Tomas (qui joue de manière encore plus machinique et imperturbable, sans quasiment aucun break), pour se consacrer à la guitare, aux claviers et au chant. Ce n'est pas encore du songwriting classique, mais il y a quelque chose de divinement mélodique ici, qui était plus effleuré chez Neu!... Les voix sont bien mises en avant, les écarts bruitistes sont laissés de côté. L'album est surprenant de cohérence et d'homogénéité. Les treize minutes du morceau éponyme posent l'ambiance et passent à la vitesse grand V d'une vieille Wolkswagen en virée nocturne dans la Ruhr. On ne sait pas trop si c'est censé être drôle ou mélancolique, des phrases mélodiques belles, simples, douces et hypnotiques se succèdent avec le plus grand naturel tandis que la batterie cogne comme un pachyderme et que les différents voix passent de l'extase à des « padadam » scandés, en poussant de temps en temps des cris approximatifs... Je retranscris le texte hélas absent de l'artwork « Düsseldorf, Düsseldorf, Ahhhh Düsseldorf, Düsseldorf.... » (sur 30 ou 40 lignes). Et la piste deux, judicieusement nommée Dusseldörf, commence par le texte, aussi absent du livret « Düsseldorf, Düsseldorf... », cette fois craché plus que chanté, sur un lit de guitares punk très raides. On aura compris, ils l'aiment leur ville ! Mais tout ceci est avancé de manière tellement basique, limitée, qu'on ne peut qu'y voir un délire chauvin ironique, aliéné. D'autant qu'il y a du nouveau ensuite, on entend de l'italien ou de l'allemand à l'accent totalement caricaturé, comme si Klaus se transformait en petit roquet totalitaire sous champis, qui ne se rappellerait même plus de la signification des ordres qui envoie à pif, par pur réflexe. Le résultat est méchamment drôle.

La deuxième face du vinyle démarre par Silver Cloud, morceau purement instrumental et atmosphérique, le plus émotif, empli d'une nostalgie naïve très touchante... Et puis vient l'apothéose avec Time... Seulement trois accords creusés au maximum sur plus de neuf minutes, enjolivés discrètement par quelques notes de piano qui s'égrennent au compte-goute, puis le ton monte, ça devient presque dansant... Klaus chuchotte ou prend une grosse voix solennelle, piaffe, s'éclate, tandis que la rythmique reste toujours imperturbable, claque sèchement, ou qu'une guitare lance un solo totalement à côté de ses pompes. Dans le cadre rigide et simple de La Düsseldorf, tout est paradoxalement permis, on effleure le mauvais goût avec désinvolture et invention.

Ce premier album magnifique et prenant a tout pour lui : une production chaude et qui laisse s'exprimer les instruments sans effets superflus, des claviers analogiques utilisés judicieusement (leur son est tellement clair, il y a tellement peu d'esbroufe dans leur utilisation qu'ils ont pris juste une petite ride charmante au coin de l'oeil). Le disque contient une mélancolie froide toute germanique, un humour distancié et étrange. Paraît-il que David Bowie l'écoutait beaucoup avant de se lancer dans la trilogie berlinoise... Précurseur, il mérite autant d'attention que les disques cultes du krautrock, ceux de Can ou Neu!...

Le premier album de La Düsseldorf, bien que son aura reste plus que confidentielle, par son accessibilité, me semble être une porte d'entrée idéale dans le rock allemand des 70's.

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Pochette Disque La Düsseldorf

» Tracklisting

  1. La Düsseldorf (13.29)
  2. Düsseldorf (4.31)
  3. Silver Cloud (8.08)
  4. Time (9.34)

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