Noveller

Desert Fires

( Saffron Recordings ) - 2010

Le nouveau Noveller, sur la structure indépendante de Sarah Lipstate

» Chronique

le 19.11.2010 à 00:00 · par Mathias K.

Si nous avons bien une certitude quant à la carrière de Sarah Lipstate, c'est qu'elle n'a rien de rectiligne. Venue à la musique par le truchement du cinéma expérimental, son premier cheval de bataille, la belle accumule collaborations et projets. Ex-membre de Cold Wave, passage éclair chez Parts & Labor pour Receivers (on voudrait bien savoir pourquoi elle les quitte au moment où, grâce à elle, ils signent leur meilleur album ?), projets avec Carla Bozulich et Aidan Baker, compositions avec Carlos Giffoni : la liste des noms excitants auxquels Lipstate est associée semble sans fin.

2010 sera peut-être une année cruciale. En termes de discographie, Desert Fires paraît sur sa structure indépendante (Saffron Recordings), mais on compte aussi deux sorties avec unFact (soit David Wm. Sims de The Jesus Lizard) : le numéro 5 de la série Aural Diptych Series chez ThisQuietArmy et le split LP Bleached Valentine sur Saffron et Ox Ghost. De fait, Sarah Lipstate a réussi, en l'espace de deux ans, à devenir une figure marquante de la musique qui s'invente en ce moment à Brooklyn, tout en restant hors du canon psychédélique qui y fait loi. Elle préfère pratiquer, à l'instar de Fennesz, David Daniell, Robert Hampson ou Keith Fullerton Whitman, un mixte entre noise et ambient fondé sur la guitare électrique, mais elle le fait à l'aide de pédales d'effets et de loopers, quand le genre est plutôt au laptop.

Desert Fires semble curieusement apaisé, et faire presque pâle figure face au bruitisme de Red Rainbows. Le modus operandi de Lipstate sur Red Rainbows était simple : envoyer frontalement à la face de l'auditeur d'épais blocs sonores, quasi statiques, composés de strates de feedback, de boucles, de sons parasites et d'harmoniques. Desert Fires infléchit nettement cette façon de faire : témoin le titre Fades, qui vaut à la fois comme programme et accomplissement. Ces blocs épais ont comme sédimenté au fond de l'espace sonore : à présent surnagent des arpèges limpides qui construisent des thèmes minimalistes joués en boucle. A force d'évoluer et de tourner sur eux-mêmes, ils finissent par aspirer dans leur vortex quelque chose de la matière sonore sauvage à laquelle se confrontait Lipstate il n'y a pas si longtemps : à mesure que les morceaux se déploient, l'espace sonore se sature graduellement. C'est très net dans Almost Alright, Same, Toothnest ou Three Windows Facing Three Doors. Ce nouveau style implique que Sarah Lipstate recherche moins, désormais, l'énergie sonore et sa dimension extatique, que les entre-deux, les zones d'incertitudes, les atmosphères entre chien et loup (Fades, à nouveau).

C'est une comparaison sûrement galvaudée, mais il y a quelque chose chez Noveller de la volonté de faire du son une sorte de pâte pigmentée : l'expérience de cinéaste expérimentale de Sarah Lipstate, sa recherche de l'abstraction dans l'image cinématographique se reversent dans sa recherche musicale. Au fond, la guitare n'est là que pour fournir de la matière sonore brute. Jouée traditionnellement ou couchée et maniée à l'aide d'un archet, à un ou deux manches, avec ou sans demi-caisse, passée au travers de loopers et de toute une batterie d'effets, la guitare de Sarah vient dire ici que la musique est aussi, et avant tout, une affaire de matière et de gestes physiques. Ce matérialisme résolu fait de Desert Fires une aventure passionnante, quand bien même les ors y resplendiraient moins brillamment que chez ses prédécesseurs.

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Pochette Disque Desert Fires

» Tracklisting

  1. Almost Alright
  2. Same
  3. Kites Calm Desert Fires
  4. Toothnest (For Chris Habib)
  5. Three Windows Facing Three Doors
  6. Fades

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