Les interviews Millefeuille de l'été

#1- The Black Heart Procession

( interview millefeuille ) - 2010

» Chronique

le 26.07.2010 à 06:00 · par Vincent B.

Durant tout l'été Millefeuille vous propose une interview hebdomadaire, inédite, publiée sur notre site en début de semaine. Afin que ces dernières soient mises en avant, et étant donné le peu de sorties de disques durant les mois de juillet et Août, ces interviews viennent, le temps d'un bel été, s'immiscer au milieu des chroniques actuelles. En guise d'ouverture de cette session estivale, une interview de Tobias Nathaniel , compositeur de The Black Heart procession, réalisée lors de leur venue hivernale à Mains d'Oeuvres.

Saint-Ouen, un jour de grève et de neige. Une neige massive, envahissante. Concordance des troubles: Coincés dans les transports en commun, nous sommes persuadés que nous arriverons trop tard pour interviewer The Black Heart Procession. Le groupe a également été stoppé dans le froid blanchi de banlieue, et nous l'attendrons en sirotant quelques whiskys que les musiciens et la salle nous laissent gentiment à disposition. Il est des moments où l'on regrette de ne pas avoir de disque dur intégré dans notre propre matière grise. La partie off de l'interview, sous forme de discussion, après le concert, le cerveau quelque peu embrumé par le malt et par la beauté du set, aurait pu avoir un aspect alternatif intéressant et riche, une forme d'interview Gonzo marginale, sans squelette, une discussion autour de verres, à l'abri du froid. Nous nous contenterons de celle enregistrée, au risque de voir des parties proprement volatilisées quelque part entre Saint-Ouen et le cerveau du rédacteur.

Pouvez vous nous éclairer sur l'origine du nom du groupe, Black Heart Procession?

Ce n'était pas vraiment un nom intentionnel, nous voulions quelque chose qui sonne comme un élément sombre, mais en conservant l'idée de groupe. De là nous est venue cette idée de procession, de foule en marche, comme pour une procession funéraire. Nous avons essayés différents agencements et variations de mots, en discutant nos choix, et quand nous sommes arrivés à cet agencement, The Black Heart Procession, on a compris que c'était le bon. On essaye de faire des choses qui ne sont pas habituelles, et ce nom là nous semblait convenir.

Pour quelles raisons êtes vous revenus aux numéros, pour nommer votre dernier album, VI ?

Cela s'est produit très naturellement. Nous avons commencé l'enregistrement, sans savoir comment l'album s'appellerait, et à la fin ce nom semblait approprié. Une des raisons à cela est aussi que c'est un album essentiellement composé par moi et Pall (Pall Jenkins, chanteur et co-leader de The Black Heart Procession, ndlr) , comme pour les trois premiers albums, nommés par des numéros. Sur Amore Del Tropico nous avions invité d'autres musiciens. Ici c'est pour une grande majorité Paul et moi qui avons fait les choses ensemble

Peut on dire que vous aviez en ligne de mire la volonté de sonner comme à vos débuts?

Je pense que nous avons essayé de décider de tout cela ensemble. Nous n'avions aucune idée préconçue, sur aucun album. On ne s'assied pas à essayer de savoir vers quoi on veut s'orienter musicalement. On fait simplement de la musique ensemble. Nous n'avions pas d'idées qui venaient prévoir ce que nous souhaitions faire. On écrit ensemble, on trouve les directions que l'on trouve les plus appropriées, et on avance dans ce sens.

Justement, comment travaillez vous ensemble? Quel est votre part et quel est la part de Paul dans le processus d'écriture?

Rien n'est réellement figé. Quelquefois j'arrive avec une partie écrite au piano, Pall l'entend, la mélodie lui suggère des mots, des mots spéciaux qui entrainent l'organisation d'une imagerie, imagerie qui ensuite nous permet d'écrire un arrangement. On se pose ensuite la question éventuelle d'instruments spéciaux ou de bruits et ambiances que l'on peut rajouter. Parfois c'est lui qui arrive avec une partie de guitare et une ligne de chant déjà prête. Je l'entend, on fait des ajustements, qui viennent de moi ou de lui, ou de nous deux.

Est ce que les choses fonctionnent différemment dans le groupe Three mile pilot (Sorte de projet parallèle de Black Heart Procession, ndlr)

Three mile pilot est un projet collectif, tandis que The Black Heart Procession concerne essentiellement un duo. Je ne joue plus avec eux. Je ne sais pas pourquoi les responsables promo de l'album ont insisté à ce point sur le fait que nos deux disques avaient été enregistrés en même temps. Je vis à Portland, l'album a été enregistré à San Diego. Quand ils ont réalisé l'album de Three Mile Pilot je n'étais pas là. Paul était à ce moment concentré sur cet opus. Quand je suis arrivé, il s'est concentré sur The Black Heart Procession. Je ne pense pas qu'il y ait de transversalité entre les albums. Ce sont des projets très différents.

Quel est selon vous la différence entre la scène musicale de Portland et celle de San Diego?

Les deux villes ont une scène musicale très active. La différence réside dans le fait que les groupes de San Diego ont plus de mal à exporter leur musique hors de la ville, contrairement aux groupes de Portland, qui s'exportent mieux. San Diego est une ville tellement confortable... Il y a là bas des groupes qui pourraient prétendre à une grande carrière internationale, mais ils préfèrent rester chez eux. C'est si facile d'être piégé par cette ville. C'est aussi pour cela que je suis parti. Il fait toujours 30 degrés, tout est si agréable là bas...

Quel type de musique écoutez vous?

Essentiellement de la musique classique, particulièrement la musique soviétique du milieu du vingtième siècle. Christophe Penderecki, Alfred Schnittke.

Il semble que les groupes que l'on qualifie de rock ou de folk indé écoutent en général assez peu de rock indépendant...

J'aime des choses contemporaines aussi. J'adore Portishead par exemple.

Quelle est votre relation à la religion? Vous semblez avoir une forme d'appréhension trop cynique de la question pour être du premier degré.

Encore une fois, les choses ne sont pas prédéterminées sur ce sujet. Les choses se produisent, simplement. Je pense que The Black Heart Procession embrasse un certain nombre d'aspects de la vie auxquels les gens n'aiment pas penser spécifiquement. Le fait d'avoir le cœur brisé, le suicide, la drogue. On met le doigt sur des sujets que les gens préfèrent éviter.

En tant que musicien, comment voyez vous la différence entre l'Europe et les USA?

Pour un groupe en tournée, il y a de grandes différences. Ici tout est inclus par les organisateurs, l'hôtel est réservé, tout est pris en charge. Aux Usa, vous devez tout faire tout vous même. Les agents de booking parlent aux responsables des clubs, ils mettent des posters pour annoncer le concert, et c'est tout. Ici ils font bien plus de choses, et en ce sens je préfère jouer en Europe. Je trouve cela plus agréable d'être en lien avec les promoteurs et les personnes travaillant autour des concerts. Concernant le public, j'ai le sentiment que notre musique fonctionne mieux en Europe qu'aux USA maintenant, que la réponse est plus positive ici.

Vous avez votre propre studio. Depuis quel album?

Amore del tropico. Nous avons enregistré les trois premiers albums à Seattle, dans un endroit appelé Bear Creek Studios. Pour le quatrième on a décidé de s'acheter notre propre studio avec les avances du disques, et on continue à s'équiper depuis. Paul est plus investi que moi dans le studio, il aime enregistrer d'autres groupes. J'aime le processus de production quand il concerne ma propre musique, j'ai d'ailleurs mon propre home studio à Portland, mais je ne suis pas spécialement intéressé à l'idée de travailler avec d'autre groupes.

Vous travaillez avec un producteur?

Non, nous faisons tout nous même: Production, enregistrement, mixage. Il n'y a que le mastering que nous faisons faire par une personne extérieure.

Je suppose qu'en conséquence vous appréhendez différemment le live et le studio?

Oui, mais je pense que c'est une bonne chose. Je déteste aller à un concert et voir un groupe qui joue son album exactement. Dans ces cas j'en viens à me demander pourquoi je ne suis pas resté chez moi à écouter l'album. J'aime voir des groupes capables de diversifier leurs approches, et l'expérience d'un concert est très différente de celle d'un enregistrement, à mon sens. Il y a une énergie propre aux concerts et une autre propre au studio. Les deux sont séparées.

Justement, avec laquelle de cette énergie vous sentez vous le plus en accord?

J'aime les deux expériences, et les deux sont très importantes pour moi. J'aime être au calme, écrire un album, composer, et être dans cet état d'esprit, et j'aime également la disposition d'esprit dans laquelle me met un concert, qui consiste à jouer et recevoir l'énergie venant du public.

Votre album Amore Del Tropico est atypique. Le voyez vous de cette manière?

Sur cet album, une bande d'amis nous a rejoint pour jouer avec nous, d'où peut être ce sentiment atypique. Mais cela reste un album sombre, même si le tempo est plus rapide que sur les précédents opus. Cet album a été moins apprécié, je crois, mais je laisse les critiques critiquer. Je ne viens pas d'un endroit ou j'essaye de faire quelque chose comme quelqu'un d'autre. Je fais ce que je fais. Si les gens suivent et apprécient, c'est parfait pour nous, sinon, tant pis. Je continuerai à faire ce que je fais, quand bien même l'intégralité des chroniques ou critiques seraient négatives. Je m'en fous, justement parce que je sais que je ferai le prochain album comme j'ai envie qu'il soit.

Quel temps consacrez vous à vos album, de leur genèse à leur aboutissement?

Pour le premier, tout est allé très rapidement, en un mois les titres étaient écrits, On a fait un concert et on s'est mis d'accord avec cargo records pour un enregistrement.. Le second a pris quelques mois, probablement quatre ou cinq, le troisième nous a pris un an, Amore Del Tropico, un an et demi, The Spell, deux ans, et notre dernier deux ans; également parce que j'ai déménagé à Portland, que cela est plus difficile de se trouver au même endroit; par ailleurs je suis marié, et je dois faire des compromis.

Avez vous des titres pour lesquels vous changez totalement d'orientation musicale durant le processus d'enregistrement?

Absolument. Par exemple, pour notre dernier album, nous avions environ 35 chansons. Pour certaines, nous voulions vraiment les faire fonctionner, mais elles se montraient trop résistantes. Pour d'autres, les choses ont fonctionné du premier coup, comme sur le premier titre.

Pouvez vous nous parler de vos vidéos? J'ai lu que vous aimeriez écrire la bande son pour un film de David Lynch.

Pall a un œil sur tout, et il aime s'occuper du côté visuel. C'est donc plutôt lui qui gère cette partie là. Il aime faire les vidéos. En ce qui me concerne, oui je m'intéresse aux bandes sons de cinémas, mais depuis quelques temps, j'avoue que j'adorerai faire une bande son pour un jeu vidéo. C'est un domaine très riche, c'est comme écrire une bande son en trois dimensions. La musique doit évoluer en fonctions des zones ou les personnages agissent, tout en passant de l'une à l'autre avec le plus de cohésion possible, et à chaque instant. Admettons que vous ayez un type de musique qui corresponde à une jungle, et un autre à un désert. Votre personnage se déplace d'une zone à l'autre. Vous devez composer quelque chose de manière à ce que les éléments des deux thèmes musicaux, l'élément « jungle », et l'élément « désert « puissent s'entremêler, se démêler, se mêler à nouveau. Je trouve cela très intéressant.

Avez vous déjà travaillé sur de tels projets?

Je m'y suis quelque peu essayé. Mais ce n'est pas si facile à trouver. J'ai des amis qui travaillent dans l'industrie du jeu vidéo, mais je suis également occupé par The Black Heart Procession. Je pourrais peut être me consacrer à cela de plus prêt prochainement.

Vous possédez votre propre home studio. Pensez vous que les home studios, qui sont de plus en plus répandus, changent la musique de manière positive ou négative?

Que cela soit bon ou pas, tout a été clairement modifié. Il y a de cela dix ans, pour faire un disque, vous aviez besoin de l'aide d'un label pour enregistrer, vous deviez engager un publicitaire, et une équipe en charge de la promo. Maintenant pour un millier de dollar, vous avez un petit home studio prêt à être utilisé. Vous pouvez enregistrer votre propre groupe, faire un site internet sur myspace ou ailleurs, charger vos morceaux, avoir des amis virtuels, le vendre en téléchargement digital, en ligne, si les gens l'achètent, vous gagnez de l'argent, vous pouvez organiser une tournée ensuite, trouver un tourneur... Les règles du jeu ont clairement changé.

Vous pensez que cela aurait changé pour vous, si vous aviez commencé maintenant?

Nous aurions du nous adapter, clairement. Nous devons maintenant être flexible, nous nous devons d'avoir une présence plus large sur le net. La manière dont les gens organisent et reçoivent les informations a changé. Jusqu'à cet album, nous utilisions par exemple un piano à queue Steinway pour les enregistrements. L'endroit où vous positionnez vos micros, la manière dont les harmoniques se produisent en fonction de ces placements, tout cela est très important. Pour cet album, j'ai utilisé des sons de pianos échantillonnés. Et pour la première fois j'ai trouvé que les samples sonnaient aussi bien que les vrais. Vous pouvez les compresser, les retravailler, vous entendrez ces harmoniques que vous n'entendiez pas sur les échantillons numérisés auparavant. En ce qui concerne les batteries, selon moi, la technologie n'a pas réussit à rendre des échantillons de batteries aussi vivants qu'une batterie réelle enregistrée.

Avec quel programme travaillez vous?

Nous travaillons sur Cubase.

Participez vous à l'écriture des paroles?

Disons qu'il m'arrive de faire du montage. Pall arrive avec une idée, avec les idées de base d'un texte. Si il a des trous dans ce texte, il peut arriver que je suggère quelque chose. Mais il écrit majoritairement les paroles de The Black Heart Procession. Il m'arrive de l'assister, comme il lui arrive de m'assister également.

A ce propos, quel type de lectures avez vous?

Pall lit des manuels d'instructions... (rires). En ce qui me concerne, je lis beaucoup de littérature japonaise contemporaine. Kenzaburo Oé, Haruki Murakami, et des plus anciens, comme Mishima.

Comment travaillez vous avec les autres musiciens du groupe, mis à part Pall?

La chose qui revient le plus souvent dans les instructions que nous donnons à nos musiciens lors des répétitions qui précèdent une tournée c'est :  « Un petit peu plus lent, et un petit peu plus solide ». Je pense que cela d'écrit l'humeur majoritaire de notre musique. Pour le reste, nous voulons que les musiciens qui travaillent avec nous soient aptes à s'exprimer à l'intérieur de notre monde.

Arrivez vous à vivre correctement de votre musique?

Oui, c'est parfois tendu d'un point de vue financier, mais nous tournons de plus en plus...

Photos: Jean Marc Ruellan

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