Grails

Black Tar Prophecies Vol. 4

( Important / FiveRoses Press ) - 2010

4ème volet de la série Black Tar Prophecies

» Chronique

le 17.05.2010 à 00:00 · par Mathias K.

[On va le dire avec emphase, qu’on pardonnera :] Grails ne mérite pas, n’appelle pas des critiques essaimées çà et là dans la presse et sur le net. Grails a légitimement droit à davantage : à une défense et illustration acharnée, obstinée, menée à long terme de leur musique. Deux raisons à cela.

1/ La musique de Grails ne fait pas le jeu de l’actualité musicale et de l’industrie discographique. Elle joue pour l’histoire et elle joue – comme un pari – l’histoire. De fait, elle ne participe au change chaotique et enragé des formes musicales contemporaines que dans la mesure où elle a toujours sur celui-ci une énorme longueur d’avance – elle tire à elle ce change, elle le produit, elle le détermine secrètement mais ne s’y plie pas, ne s’y soumet jamais. Attitude exemplaire qui vaut à Grails et leur musique une position de droiture éthique absolue, aussi rare que salutaire. La démence des compositions de Grails, creusée davantage disque après disque, est l’indice d’une tentation de l’absolu intransigeante, qui porte avec elle le danger de la folie (ailleurs, on les comparaît pour cela à Slint, période Spiderland). Cette intransigeance tranche abruptement avec le décor idéologique d’époque : mollesse relativiste, paresse des petits arrangements avec la facilité, l'argent et la mesquinerie des trafics de pouvoir, reddition aux conventions et à la pression sociale, quête baveuse de petits succès plats, dénués d’envergure comme de nécessité. Tout cela, la musique de Grails l’invalide violemment par sa puissance sourde.

2/ Conséquence. Grails se situe très loin au-dessus de la complexe mêlée des psychédélismes de l’époque. Une mêlée qui produit sûrement ce qui se fait de meilleur et de plus courageux dans la musique actuelle : de Gang Gang Dance à Psychic Ills en passant par Growing et Astral Social Club ou Noveller, on ne compte plus les formations d’excellence qui redécoupent brutalement l’idée du rock à grands coups de sons hallucinogènes et de bruit. La musique de Grails est pourtant loin au-dessus de cette mêlée – mieux encore, elle se situe à côté : dans sa marge et dans son ombre, là où ça s’agite pour de bon et dangereusement. On la croyait à un moment assemblée de pièces rapportées, faite d’emprunts certes brillants mais déjà entendus ailleurs. C’était passer un peu vite sur l’absolue singularité qui la définit, sur le patient travail de démarquage joué dans le secret et la discrétion. Face à la musique brutalement inouïe d’une formation comme Gang Gang Dance, la musique de Grails avance masquée. A l’arrivée, son caractère unique est aussi puissant, aussi neuf.

Pourquoi ce long préambule ? Pour dire que Black Tar Prophecies Vol. 4 assène ces certitudes comme des coups de massue. Au milieu de compositions toutes plus bizarres les unes que les autres (I Want a New Drug, A Mansion Has Many Rooms, New Drug II, Up All Night), on peut écouter Self-Hypnosis, un titre qui, comme il est dit ici, revisite le psychédélisme comme une matière première et sur un mode kitsch et mineur. Un point de désaccord tout de même : quand une composition parvient à ce degré d’intensité, kitsch et mode mineur volent en éclats. Self-Hypnosis rappelle la terreur panique que pouvait provoquer les trois titres de Interpretations of Three Psychedelic Rock Songs From Around the World – elle ne fait pas que la rappeler, elle en reproduit à neuf l’expérience.

La musique de Grails plane aujourd’hui avec superbe au-dessus du rock contemporain. Son intensité est incomparable, sa manière de tout renverser sur son passage a la souveraineté violente et froide et terrifiante du grand art.

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Pochette Disque Black Tar Prophecies Vol. 4

» Tracklisting

  1. I Want A New Drug
  2. Qelf-Hypnosis
  3. A Mansion Has Many Rooms
  4. New Drug II
  5. Up All Night

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