Rien

3

( L'Amicale Underground ) - 2010

Traité Succint d'Après-rock Pataphysique

» Chronique

le 16.04.2010 à 06:00 · par Rémi Q.

Voilà, le vaisseau Rien a annoncé son explosion dans l'espace en 2014, précisément au dessus du Japon pendant les soldes, au terme d'un compte à rebours amorcé avec cet EP, qui sera suivi naturellement de 2 et 1. Tout a été consciencieusement planifié afin d'éviter un crash imprévu. Après une annonce aussi triste, si imprévu il y a, il ne pourra être que positif : à savoir la sortie d'un triple album concept prenant la forme d'un steak en 2017 (je défends mon steak), mais ne rêvons pas trop, de toute façon la fin du monde est prévue pour 2012 (merci Thomas de l'avoir rappelé).

Rien, pour les personnes qui ne connaissent pas, c'est un groupe grenoblois qui fait ironiquement de l'"après-rock", figure centrale du micro-label / collectif d'artistes / chevaliers mystiques vouant un culte aux hiéroglyphes découverts sur la toute première guitare de Carlos Santana : l'Amicale Underground. Avec la sortie de Il ne peut y avoir de prédiction sans avenir (2007), le quintet avait entrainé les dithyrambes : la meilleure est sans doute « la meilleure réponse possible aux canadiens de Constellation » ou tout simplement « le meilleur groupe français de ces dix dernières années » (excusez si je ne donne pas mes sources, ces phrases se sont de toute façon répandues comme un jet de poudre sur la grande toile tentaculaire). Je ne suis pas très client de ces sentences définitives à coller sur les pochettes, si efficaces pour vendre la marchandise, mais j'ai bien peur que pour une fois, ces exclamations admiratives soient justifiées, tant j'ai moi même éprouvé un plaisir rare à écouter et réécouter jusqu'à plus soif cette formation peu commune, il faut bien le dire. Attention, affirmer que Rien est le meilleur groupe français tient quand même quelque part du non-sens. Rien ne finit qu'à être comparable à rien, tant il est comparable à beaucoup de choses. Et peu de groupes en France possèdent cette approche de la musique, donc : au dessus de quoi on peut mettre Rien ? (sujet de pataphysique, vous avez 8 heures). Je n'en vois qu'un, en nettement plus brut, qui sévissait d'un manière approchante il y a une douzaine d'années : c'est Ulan Bator.

La meilleure définition de la musique de Rien est à mon sens d'employer le terme vague de rock aventureux. Si on veut, on peut ajouter, pour plus de précisions, post-rock presque festif, math rock sensuel, rock progressif humble. Mélodiquement et rythmiquement orgiaque, on ne comprend généralement pas tout du premier coup -et même, après trente écoutes, on ne comprends toujours pas ce qui nous arrive- c'est ce qui fait que certaines œuvres sont durables.

Un net changement s'amorce avec ce 3, par son format court et l'urgence qui s'en dégage. Alors que les deux albums étaient très produits, ici Rien a mis au placard les extraits de films et les nombreuses interventions instrumentales pour se centrer uniquement sur la musique, pendant le peu de temps d'enregistrement dont il disposait (difficile en effet quant le groupe est dispersé dans différentes villes ou activités annexes). Le son est assez brut, l'enregistrement fleure souvent les conditions du live. Mais plutôt que de sonner bâclé, cet EP met à nu l'univers sombre, ésotérique et iconoclaste qui habite le groupe depuis le début, sans fioritures. A Jerk In Da Hell, ouvre le disque sur un rythme pesant et de grandes nappes synthétiques dignes d'un film de SF des 70's (on est pas loin d'une série Z et c'est touchant), les 9 minutes de The Sun Is Always Right lui emboîtent le pas. Voyage interstellaire en pleine roboration, rouillé par des stridences de guitares, qui mute soudain en jets de couleurs zappaïennes avant d'aller se fracasser dans des vagues shoegaze. Ce n'est qu'avec Mastercraft et V que le style de Rien, notamment ces lignes de guitare tour à tour folles et à fleur de peau, redevient plus identifiable.

Le premier est l'un de ces grands morceaux labyrinthiques propres au groupe, et je me replonge avec délectation dans une évolution mélodique (passage de la lumière à un long vortex de bruit) dessinant un nouveau western apocalyptique. V clôt le disque en douceur dans des strates de mystères spaciaux-temporels et de mélancolie, version païenne, muette, et à des années lumières de la Terre de Se Repulen.

Difficile pour moi de ne pas penser à la fin de 2001 l'Odyssée de l'Espace, au moment ou l'immensité de l'espace et les origines intimes de la vie se confondent dans un grand vertige métaphysique.

Dans de grands mouvements de liberté, les cinq musiciens de Rien poursuivent leur conquête intime de l'équilibre déséquilibré, avec une dextérité toujours au service de leur sensibilité. De très belles choses, toujours bien marquantes, naissent de Rien (haha).

Le disque est téléchargeable gratuitement et légalement sur le site de l'Amicale Underground, avec la possibilité de commander le bel objet CD ensuite...

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Pochette Disque 3

» Tracklisting

  1. A Jerk in Da Hell (3.29)
  2. The Sun is Always Right (9.07)
  3. Masterkraft (7.17)
  4. V (5.27)

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