Joanna Newsom

Have One On Me

( Drag City ) - 2010

» Chronique

le 10.03.2010 à 00:00 · par Vincent B.

A trop chroniquer des albums de folk, on voit notre amour pour ce type de musique s'effriter. Les nouvelles voix évoquent les anciennes, les cordes les plus sensibles sont plus difficiles à faire vibrer, les nouvelles Chan Marshall et nouveaux Will Oldham se succèdent dans les descriptions de dossiers de presse, et on en viendrait même à reconsidérer notre attirance initiale pour ce type de musique. Erosion de notre sensibilité, évolution de nos goûts musicaux : la folk s'accommode mal de la surconsommation et le temps où l'on écoutait un album en boucle pendant des mois - un album folk, justement - est révolu. Reste les grands noms, les plus attendus, chaque année : un Bill Callahan, un Nina Nastasia, un Edith Frost, que l'on attend toujours.

Alors Joanna Newsom revient avec un triple album, Have One On Me. Comme une invitation forcée à prendre le temps. Une résistance assurée et affirmée au zapping de mp3. Succéder à Ys est un défi des plus difficiles, tant cet opus avait été acclamé sur tous les points : ses compositions, ses orchestrations, ses paroles, ses harpes, sa production, son mixage, et les concerts correspondants. Depuis Ys, Joanna Newsom a été plagiée, aspirée, reprise... Les nouvelles Newsom sont apparues par dizaines, comme les nouvelles Marshall avant elles. Et à l'écoute de l'album, rapidement on est calmé, et heureux. On se dit qu'on aime toujours sa musique, que l'on est moins blasé que ce que l'on pensait être devenu en trois ans. Que l'on comprend pourquoi elle a fait des émules. Il y a une véracité dans la musique, une voie honnête, tracée avec une force d'initiative et une autonomie qui lui appartiennent. Finalement, comparer Newsom aux chanteuses folk n'est pas très pertinent. On est souvent plus proche de Kate Bush que de Chan Marshall ou Cynthia Dall, ici. Le compagnon Bill Callahan est peut-être un peu responsable des comparaisons entre ses ex. Le label Drag City aussi.

Un disque d'hiver. Un triple disque d'hiver, qui nous rendrait le froid extérieur agréable. On pouvait associer Ys à un café-calva en février. On boirait volontairement un grog, au début du mois de mars, en écoutant Have One On Me. Un cocktail chaud. Dès le premier titre, Easy, on est attrapé par la main. Les mélodies accrochent, l'entrée des percussions est magnifiquement enregistrée, parfaitement placée. Joanna a des compositions d'une maturité plus que surprenante. Il y a un côté roc dans la force d'écriture de Newsom, dans l'ampleur de ses albums. Loin des images fragiles de petite fille des bois que l'on a pu lui accoler. Du côté conte de fée, résultant de la harpe et de l'association idiote faite par nos pauvres oreilles à l'écoute de cet instrument.

Beau. C'est le qualificatif principal qui vient à l'écoute de l'album. Très beau, même. Non pas un beau de décoration, encore que la pochette puisse très agréablement décorer votre interieur dans son format LP ; un beau qui transporte et qui calme. Joanna Newsom ne tombe jamais dans un esthétisme passe-partout. Autant on est étonné de la fortune critique du Owen Pallett, autant celle, probable, de ce triple LP est d'ores et déjà justifiée.

La nouveauté est difficile à décrire. Surtout ce type de nouvelles subtilités. L'enchaînement des parties, se succédant sur les formats très longs des titres (18 titres pour deux heures), rappelle Ys, mais les changements sont plus nombreux, et si l'ensemble est plus volatile, il s'accommode peut-être mieux des écoutes multiples. On reste accroché quelque jours aux deux premiers titres avant de passer à la suite. Une chronique intégrale et objective du disque demanderait des mois d'écoute. Les atmosphères, en effet, sont différentes entre les trois parties. Le premier tiers est aussi le plus enjoué. Le dernier, plus sombre, laisse sonner un souffle intime autour des morceaux, jusqu'au magnifique dernier, Does Not Suffice, dans une atmosphère qui nous évoque les Hauts de Hurlevents d'Emily Brönte, inspiration qui fut celle de Kate Bush sur Wuthering heights. Entre les deux, justement, on est baigné dans un intermède conjointement nostalgique et entêtant, à l'optimisme fragile, à la tristesse souriante. Les cuivres De You And Me, Bess appuient la mélancolie du titre, comme pour la traîner ailleurs. Contrées inexplorées, infusions mélodiques aux vertus tranquillisantes.

Et puis, cette technique, proprement hallucinante, à la voix, à la harpe. Qui ne tombe jamais dans la démonstration, triste écueil sur lequel sont aller se fracasser bien des Chan Marshall. Bien des Coco et bien des Rosies, également. On est au dessus de cela, bien au dessus. Et on flotte tranquillement, et on aime la folk. Toujours.

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Pochette Disque  Have One On Me

» Tracklisting

  1. Easy
  2. Have One On Me
  3. '81
  4. Good Intentions Paving Compagny
  5. No Provenance
  6. Baby Birch
  1. On A Good Day
  2. You And Me, Bless
  3. In California
  4. Jackrabbits
  5. Go Long
  6. Occident
  1. Soft As Chalk
  2. Esme
  3. Autumn
  4. Ribbon Bows
  5. Kingfisher
  6. Does Not Suffice

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