Franck Vigroux et Matthew Bourne

Me madame (good news from wonderland)

( D'autres cordes ) - 2009

» Chronique

le 16.03.2009 à 06:00 · par Marteen B.

Un des grands bonheurs avec la création musicale est qu'il arrive un état où la machine fonctionne et génère des sons à profusion avec un naturel déconcertant, comme si elle avait toujours existé, ou comme si son existence avait été une évidence. Ce qui pourtant n'est jamais le cas : qui dit machine dit invention.

Le second grand bonheur avec la création musicale – conséquence du premier –, vient quand l'écoute connaît la même expérience, une fois acclimatée aux sons (dé)générés, la même sensation de naturel, d'évidence, alors qu'elle se trouve confrontée à un vocabulaire, une grammaire, une alchimie, qui lui étaient peu ou prou inconnus.

Là-dessus, se greffe le langage articulé, et au fond, c'est bien dommage, même si inévitable. Car il faut décrire, expliquer, démonter la machine pour expliquer en gros pourquoi elle fonctionne, quand sa vérité est tout simplement qu'elle fonctionne, et l'on s'en contenterait bien. A-t-on besoin de comprendre le mécanisme du moteur à explosion pour conduire une voiture ? Au fond, nous n'avons pas confiance dans les machines, et devant elles nous avons besoin de nous rassurer. Alors tant pis : décrivons.

Franck Vigroux est un improvisateur tempétueux ; qu'il s'exerce à la guitare ou aux platines, il fait volontiers voler les décibels, le décor sonore, il apporte des ambiances puissantes, des basses lourdes, des univers industriels. Il envoie ici un cut up varié, poétique, tronçonné, avec de la voix, parlée ou cantatrice, un hélicoptère, des scratches, des disques qui sautent, des orages, des grondements, des solos de guitare heavy, des sonorités de cuivre ou des hululements de machines. Et Matthew Bourne, au piano, électrique ou acoustique, jazze l'ensemble. Le cut up acquiert le dynamisme, l'énergie crépitante et la variété de couleurs d'un quartet revitalisé : on a les batteries, des solos et des improvisations, des moments de grâce au piano, des suspens, et même une chanteuse descendue de l'opéra. La force des sons scotche l'attention, et l'écriture capte et dirige cette attention dans la durée, faite de tensions, d'accélérations, de densités et de pulsions. L'expérience d'improvisateur électronique est très sensible dans la façon de poser un son, l'emplir, le faire vibrer dans l'espace, et le chasser pour le suivant. Le toucher électrique et nerveux de Matthew Bourne, à la très forte présence sonore, se marie aisément à cette pratique. Le duo offre une intimité de laboratoire et un jeu de réponses étroitement croisées ; les moyens employés fournissent une palette d'orchestre. D'une façon notable pour un cut up, l'écriture discontinue est ici peu génératrice d'oppositions et de conflits ; même si c'est un cliché, on qualifiera l'écriture de cinématographique pour marquer sa condition narrative : les moments se lient, se nouent, et leur suite confère un sentiment plutôt apaisé, avec même des notes joviales ou hédonistes. Dans ce plaisir, la connivence entre les musiciens joue un rôle. Mais il y a aussi que l'enregistrement s'inscrit dans une perspective jazz assumée – même dans ces moments les plus sombres ou vindicatifs, le jazz garde un lien intrinsèque au jeu. Rien que de très logique pour un disque qui apporte des nouvelles du pays des merveilles, où Alice grandit, merci pour elle, mais n'a nullement rangé ses cerceaux, ses cartes et ses poupées.

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Pochette Disque Call me madame (good news from wonderland)

» Tracklisting

  1. @lisse
  2. Call me madame
  3. Lièvre de Mars
  4. Die Deume
  5. Have a champignon
  6. Da King
  7. Welcome in wonderland
  8. White rabbit
  9. La Reine Rouge Sang
  10. Pique

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