Tom Greenwood

Stoned runes

( U-Sound Archive ) - 2008

U-sound vol. 37

» Chronique

le 16.01.2009 à 06:00 · par Marteen B.

« Pour moi, le rock aujourd'hui, c'est Jackie-O Motherfucker, et personne d'autre. », expliquait la boulangère à une cliente. « Ha bon, vous croyez ? ». Et la boulangère de lever au ciel les yeux qu'elle a très bleus. « Qui ? Qui d'autre sinon ? ». La cliente, une petite dame, la cinquantaine, collier de perles sur trois rangs, s'est sentie bête. Elle pensait bien à Eddy Mitchell, mais elle n'était pas sûre. « Oui, c'est sûr, vous avez raison ». Un type est entré, son gamin avec lui ; il voulait un campagne pas trop cuit, et une chocolatine pour le gosse. « Monsieur ? Votre opinion, sincèrement : si vous deviez donner un nom, un seul, pour le groupe de rock le plus important, celui de notre époque ? ». Le type cherchait sa monnaie, il a souri, s'est tourné vers le gamin. « Je peux le dire papa ? Hein, je peux le dire ? », et, sans attendre le feu vert, sérieux comme un pape, le gamin de débouler : « Jackie-O mmmm ». La boulangère lui a glissé un pain aux raisins surnuméraire dans son sachet. « Je ne suis pas une midinette à poster, j'ai mon esprit critique. Le virage chanson folk, que ce soit Flags of the sacred harp, ou Valley of fire, je n'avais certainement pas été convaincue. J'ai eu l'occasion de le dire ici ». « Moi j'aimais bien Flags of the sacred harp », a fait une voix flûtée au fond de la boutique, et on a vu radiner la patronne, une boulotte aux cheveux blancs. « Excusez-moi, Micheline, avec le respect que je vous dois, en rock, du moment qu'il y a une guitare sèche, on vous ferait avaler n'importe quoi ! ». La patronne a servi son plus beau sourire et emballé une demi-douzaine de flûtes aux olives. « Et ça nous fera 5 euros 50 ». A la caisse, la boulangère encaissait, mais il lui restait comme un goût de brûlé dans la bouche. Les clients se succédaient, souvent pas un sourire, des urbains, des stressés. On ne fait pas facilement la conversation. Quand la patronne s'est enfin décidée à aller vérifier ses cuissons, elle a pu lâcher les beignets, foncer sur son sac à main et enfiler un compact dans le lecteur. « Je ne vous dis rien, vous me dites juste ce que vous en pensez ! ». Il a montré sa voiture garée en double file, travaux en tous genres, dimanche & jours fériés, il voulait sa baguette pour le sandwich de midi. « Ben quoi, c'est Jackie-O Motherfucker... », et il a posé une pièce de deux euros dans la coupelle. « Oui, évidemment, mais plus particulièrement, qu'est-ce que vous pensez de cet enregistrement-là ? ». Tout le monde s'est regardé, la queue débordait déjà sur le trottoir. Flottement agacé dans la foule. Le type voyait pas ce qu'elle voulait lui arracher. « Bon ben, je suis désolé, je le connais pas celui-là, c'est un live, c'est ça ? ». De la main, elle l'encourageait à poursuivre. « Écoutez mademoiselle, je veux juste quatre chouquettes, alors si on pouvait accélérer un peu... Monsieur ne connaît pas ce disque, c'est normal, c'est un live, au Japon, sortie de manière confidentielle sur CD-R, distribué par le groupe pendant les concerts. Il y a Tom Greenwood à la guitare acoustique, et il est accompagné d'un musicien japonais, à la guitare acoustique aussi. Voilà. C'est certainement formidable. Vous avez très bon goût mademoiselle, on ne va pas non plus y passer l'après-midi. », couinait une quinqua pète-sec. « Tetuzi Akiyama. », a soufflé un des SDF moldaves venu changer sa petite monnaie, « il travaille dans l'impro et les musiques minimalistes ». La quinqua l'a flingué du regard. « J'écoutais son travail avec Oren Ambarchi et Alan Licht avant vous, monsieur, seulement, il y a des gens qui travaillent, alors ils aimeraient beaucoup écouter l'intégrale JOMF en faisant leurs courses, mais eux ils ne peuvent pas ! ». Elle est partie en froissant son sac en papier, en poussant un énorme soupir, et en faisant valdinguer la porte. Ça a ramené la patronne. « Tiens, vous l'avez remis. Ah, il est très très bien ce disque. Et pour monsieur ce sera ? ». Mais la boulangère l'a plus ou moins scotchée au comptoir. « Oui, il est vraiment bien. C'est un de leurs meilleurs enregistrements folk, et seulement parce qu'il y a eu Change avant. C'est une révolution. Retour à la folk, en laissant tomber les chansons. C'est une merveille. 32 minutes égrenées, subtiles, limpides, sans un artifice. C'est beau comme du Mazzacane Connors. Il y a de quoi pleurer, pleurer ». Elle en tremblait la pauvre, sans qu'on sache trop pourquoi : les profils gavés en face d'elle peut-être, qui écoutaient l'air de dire, oui, c'est vrai qu'il est bien, mais bon, comme d'habitude, c'est le leader de JOMF quand même. Elle avait ce drôle de petit visage qui se fripe, annonciateur des larmes. Les notes, les plocs de micro, la main qui tape contre la caisse, ce duo de libellules qui se poursuivent sur une fin de matinée, tout a résonné pendant quelques secondes d'une manière singulière. Un court instant, tout le monde a écouté avec l'attention méritée. Et puis la taulière a relancé : « Vous n'iriez pas nous sortir les croissants, ma petite. Je sens une espèce de brûlé ». Et la vie a repris. Avec son ballet de croissants aux amandes, de viennoiseries, de cholestérol.

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Pochette Disque Stoned runes

» Tracklisting

  1. Recorded live at Ringoya, Tokyo, June 3, 2008

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