Justice Yeldham

Cicatrix

( Sweat Lung ) - 2007

» Chronique

le 06.02.2008 à 06:00 · par Benjamin A.

Depuis cinq années, Lucas Abela (Justice Yeldham) performe avec une plaque de verre, reliée par un micro-contact à une ceinture de pédales d'effet qui amplifient et distordent le bruit de sa bouche et de sa voix en lutte contre la plaque. Ses performances le montrent, bouche écrasée contre la plaque de verre, gesticulant, hurlant pour communiquer au verre des vibrations et des cris, envoyés jusqu'aux enceintes. La fin de la performance tombe, lorsqu'il réduit, comme par souci de tradition, son instrument en morceaux avec le front ou avec les dents, avant de quitter la scène, la face transpirante et sanguinolante.

Yeldham ne s'en cache pas, il veut faire peur, générer du trouble et capter l'attention d'un public en le maintenant dans une sorte d'impasse émotionnelle, face à une littéralité qui pourrait être quelque chose comme une scène / un homme / une plaque de verre / du bruit / du sang. L'idée n'est pas de provoquer ni de générer du conflit, mais plutôt de démunir. Il n'y a de toute façon pas d'atteinte de l'autre, même si Yeldham ne performerait pas sans public. Si Yamazaki Maso (Masonna) se blesse régulièrement pendant ses performances explosives (une à deux minutes en général), il ne blesse, en revanche, jamais son public.

Après s'être appelé DJ Smallcock, Lucas Abela, fondateur du label australien Dual Plover (Deerhoof, Merzbow), abandonne le vinyle pour le verre et forme Justice Yeldham en 2003. Jusqu'à maintenant, ses performances demeuraient uniquement scéniques. En 2007, c'est sur le label melbournais Sweatlung que sort Cicatrix, première véritable sortie de Yeldham. Le disque est en fait une compilation en quatre parties d'enregistrements studio de 2006 (dirigés par Chris Townend de Kiss My Poodle's Donkey et Sun), de lives, de soundchecks et d'une vidéo censurée par You Tube, d'une performance mémorable à Bologne. D'un point de vue sonore, l'album se situe dans une tradition qui emprunte autant au déferlement terroriste de Merzbow ou de Prurient qu'à l'acharnement convulsif puisé du free jazz ou de Borbetomagus. Justice Yeldham gère à la fois sa ceinture de pédales et la plaque de verre qu'il mord à la limite de la rupture et dans laquelle il se dissipe, principalement par le souffle. Décrivant lui-même le projet Yeldham comme le projet d'une scène et d'un public, considérons Cicatrix comme le sceau d'une période amplement documentée par un épais livret d'images retraçant les performances de l'Australien.

Même si Justice Yeldham n'introduit rien de fondamentalement nouveau en terme de violence, il est toutefois le parfait exemple d'une génération de musiciens, comme Daniel Menche ou le basque Mattin qui requestionnent l'idée même de communion au sein de ce rassemblement étrange qu'est le concert. Si Mattin est d'avantage dans l'idée d'un renversement public/scène, suppression du clivage scène/salle, artiste/spectateur, ils prennent chacun à leur manière un public en otage. Que ce soit en réintroduisant des éléments d'actionnisme, de body-art ou de poésie sonore (c'est ce qui finalement définirait le mieux les enregistrements de Yeldham), une chose est sûre : Justice Yeldham est un musicien à l'image d'une musique expérimentale produite par des instruments, joués par des corps qui saignent et qui transpirent. Yeldham est un musicien parfaitement censé, et même s'il jouit indirectement du bruit de ses nombreux détracteurs, l'Australien peut se targuer de produire en 2008 une matière visuelle et sonore d'un impact indéniable, avec des moyens aussi dérisoires.

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