La Mar Enfortuna

Convivencia

( Tzadik ) - 2007

» Chronique

le 09.11.2007 à 06:00 · par Marteen B.

Ce peut être Salamanque, Valladolid ou Pampelune, c'est un patio en tout cas, avec un oranger qui apporte un peu de fraîcheur, un banc en pierre, sur lequel il attend son rendez-vous. Il vient soigner la goutte d'un bijoutier égrotant, une des figures respectées du quartier. Ce qu'il sait de médecine, il le doit à la lecture appliquée de Moïse Maïmonide, médecin, mais aussi théologien, et philosophe, dont l'influence portera jusqu'à Spinoza. Les chrétiens ont repris Grenade en mars, dernier bastion arabe. Juillet 1492. Dans quelques heures, Isabelle la Catholique signera le décret dit d'Alhambra, qui poussera la communauté à l'exode. Ce sera la fin de la Convivencia, la cohabitation pacifique sur le territoire espagnol entre les trois religions du Livre. La Diaspora essaimera dans tout le Maghreb, dans les Balkans, en Anatolie... Mais pour l'instant, il est distrait de ses inquiétudes par la jeune fille de la maison, des yeux très noirs et des lèvres gourmandes, qui de sa voix traînante s'efforce de suivre les difficiles accords de guitare d'un air vieux d'au moins deux siècles.

Oren Bloedow et Jennifer Charles officient depuis maintenant plus de dix ans. Leur duo s'appuie sur des qualités constantes. Pour lui, des qualités d'arrangeur méticuleux, avec un souci particulier pour la variété des couleurs et de la palette sonore. Pour elle, une voix et une présence dont la sensualité affole la gent critique. Voix féline, boudeuse et captieuse. Sous les couleurs d'Elysian fields, le groupe a enregistré, outre quelques singles très réussis (réécoutez Diamonds all day), un très bon premier album, Bleed your cedar. Basses profondes, ambiances de club aux yeux vitreux, fracas électriques. Sous le nom d'Elysian fields, la suite de la discographie est presque entièrement décevante, la joliesse de la production ayant viré à un catalogue de combinaisons gratuites.

Lorsqu'en 2001 sort La Mar Enfortuna, chez Tzadik déjà, le groupe surgit là où, à tort, on ne l'attendait pas. Une veine que, toujours chez Tzadik, le couple poursuivra pour nombre de collaborations : tribute to Serge Gainsbourg ou Marc Bolan, collaboration avec Sasha Argov ou Ben Perowsky.

Le projet La Mar Enfortuna veut donner à entendre des compositions puisées dans le riche répertoire des chansons séfarades. Des chansons d'amour, des chansons tristes, des chansons de dévotion, des chansons sans beaucoup d'illusion. Chantées en judéo-espagnol, en hébreu ou en arabe. Tirées d'un répertoire savant qui emprunte ses constructions au maqam arabe, mais aussi aux canticas, mélodies plus simples et populaires.

Dans sa version 2001, cette relecture s'appuie sur les solides bases rock de Bleed your cedar : même basses pénétrantes, même ambiance vénéneuse, même ralentissement stuporeux qui précède l'implosion.

Dans son cru 2007, les acteurs ont sérieusement bourlingué. La veste rock est remisée au vestiaire. C'est cette fois clairement du côté d'un souk élargi à toute la géographie de la diaspora que sont allées puiser les oreilles d'Oren Bloedow. Thé à la menthe. Klezmer. Guitare andalouse. Violon arabe. Percussions. Épaulé par une formation réduite de musiciens où l'oud et le dumbek dominent. Ce qui n'interdit pas quelques belles syncopes en caisse claire, ou, sur un morceau comme Pali mou kanis to vari de pousser la finale sur un sample et un bruyant solo de guitare saturée. Jennifer Charles n'a sans doute jamais chanté d'une voix aussi fraîche. Retrouvant les élans de la toute jeune fille des orangers. Sa voix se laisse happer par les voix masculines et plonge dans le contrefort des accents virils avec un abandon qu'on ne trouve qu'aux baigneuses en mers douces.

Les chansons immédiatement séduisantes ont l'évidence de ces complaintes mélodiées les yeux dans les yeux du client, au café, et la délicatesse d'une orfèvrerie jazz où tout le savoir-faire Tzadik est invoqué. Il y a à peine moins de mille ans que ces airs charment avec succès. Le disque, à la fois un peu savant par la précision de ses constructions, est aussi très naturel de par la grâce et la simplicité des musiciens. Une actualisation qui reste suavement intemporelle. La musique séfarade, aussi tristes que soient ses accents sur l'instant, vit sur un mythe qui perdure depuis ses sources médiévales : l'âge d'or est un privilège qui n'a été qu'égaré, et dont l'activité humaine permettrait de retrouver la clé.

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Pochette Disque Convivencia

» Tracklisting

  1. La puerta del Rio
  2. Aman minush
  3. Ya kalbi khalli al hal
  4. Pali mou kanis to vari
  5. El eliyahu
  6. Gacela del amor que no se deja ver
  7. Dhen me toumbaris
  8. Convivencia
  9. Persona soy yo, el buen sidi
  10. 25 rats and a dove

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