John Zorn

Six litanies for Heliogabalus

( Tzadik ) - 2007

» Chronique

le 05.11.2007 à 06:00 · par Marteen B.

Dans la discographie foisonnante de John Zorn, la branche rock fleurit depuis longtemps sous les corolles exubérantes de Naked City, dont le Grand Guignol, opéra-louf en quarante tableaux, restera un des sommets.

Six litanies for Heliogabalus invoque Antonin Artaud, Edgar Varèse et Aleister Crowley, sataniste américain et figure classique de l'imaginaire hard-rockeux. Ce qui en trois noms dresse les grandes lignes du disque : Artaud pour les motifs et l'imaginaire, Varèse pour les constructions et certains éléments sonores (les liquides et électroniques de Litany III), Crowley pour la brutalité et le son gras, pour les feux roulants du rock le plus bourrin.

"À la première réunion un peu solennelle, il demande brutalement aux grands de l'État, aux nobles, aux sénateurs en disponibilité de tous ordres, s'ils ont connu eux aussi la pédérastie dans leur jeunesse, s'ils ont pratiqué la sodomie, le vampirisme, le succubat, la fornication avec des bêtes, et il leur pose la question, dit Lampride, dans les termes les plus crus. On voit d'ici Héliogabale fardé, passant, escorté de ses mignons et de ses femmes, au milieu des vieilles barbes, leur tapant sur le ventre et leur demandant s'ils se sont fait eux aussi enculer dans leur jeunesse ; et ceux-ci, pâles de honte, de courber la tête sous l'outrage, remâchant leur humiliation. Il y a là plus que de l'enfantillage, certes, mais le désir de manifester son individualité avec violence et son goût des choses premières : la nature telle qu'elle est.", écrit Antonin Artaud dans son Héliogabale, ou l'anarchiste couronné. Rappelons qu'Héliogabale, empereur romain du troisième siècle, né en Syrie, est le produit d'une civilisation en pleine décadence ; sacré prêtre à cinq ans, il se complaît dans le rite barbare d'une religion de soleil noir, où les caprices, la débauche, la superstition et les dépenses à fonds perdus alternent avec les exécutions en guise de pain de messe. Ne disons rien des intrigues de palais.

Litany I s'ouvre à peu de chose près sur un rot sonore et puissant, moment peut-être parmi les plus mélodieux du disque, livré par Mike Patton, vocaliste rustaud et ci-devant réincarnation de porc égorgé. Sur Litany IV, un inédit solo de crachat sur micro confirmera la variété de son talent. Après quoi, porté par la rythmique castagneuse et virevoltante de la paire Trevor Dunn / Joey Baron (Electric Masada, etc.), la première litanie du disque offre au hard-rock le territoire du slapstick, avec poursuite enlevée, fracassée, regorgeant de chutes, bascules, changements de direction et collisions. On se cogne, on frappe comme des sourds, on emboutit tout ce qui bouge dans le bouge. L'énergie considérable déployée est une énergie comique. La révolution punk, opérée contre le glam rock et la musique trop écrite, est ici réinventée en harmonie des deux courants : la brutalité avec la construction, le cri primal avec les orgues planants, le saxophone hurleur du free avec la rythmique martiale du hard-core, la basse funkoïde avec les claviers jouets de Sun Ra : "The great work is the uniting of opposites", est-il écrit au péristyle de l'album.

Litany II et ses choeurs de rires féminins offrent le contrepoint d'une scénographie sonore de la décadence policée, de bon ton, propre aux fins d'après-midis des bains romains et à ses parties fines sous couvert de trimètres ïambiques. Jamie Saft vient y lancer des ritournelles d'orgue seventy. Litany III et ses dialogues feutrés entre un crooner démoniaque et une hétaïre feulante appelle à la déflagration et au retour du venin. Heliogabale jaillit, dans sa version John Zorn, en fils incestueux de Sid Vicious et du coyote de Tex Avery. Boule de nerfs irascible, chaos dansant, l'adolescent couronné empereur à quatorze ans garde dans son lecteur MP3 le sample de ses vagissements inauguraux, montés en boucle, mixés avec du death metal et les halètements poussifs de sa mère en rut. Mike Patton en bruiteur dézingué. Retour du slapstick et des franches cochonneries.

Six litanies for Heliogabalus n'est pas exactement frais et printanier, mais c'est un grand disque de John Zorn. Foutrement efficace, mêlant les éclairs de bruit blanc de Kristallnacht, sous la palette électronique de Ikue Mori, à la mobilité et l'énergie du Grand Guignol. Économe et serré dans l'écriture, débridé et barbaresque dans ses moyens sonores. Conçu, composé, arrangé et conduit, dans cet ordre strictement et avec netteté et précision par un John Zorn impérial.

Accessoirement, s'il est déconseillé pour la drague, on pourra néanmoins utiliser le disque pour savoir si l'on est aimé. Au moment de dire oui, il suffira de poser le disque sur la platine, lisant l'avenir du couple en trois possibilités. Il / elle écoute, pâlit, mais ne dit rien, ou, si vous insistez, répond : oui, c'est étonnant mais j'aime bien. C'est donc que vous êtes aimé. Seconde possibilité, passé la deuxième minute, il / elle se lève du canapé et éteint la chaîne stéréo. Vous êtes peut-être aimé, mais il ne faudra pas pousser non plus. Enfin, il existe une troisième possibilité, que il / elle aime vraiment John Zorn, et ça, il vaut mieux que vous le sachiez dès le début.

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Pochette Disque Six litanies for Heliogabalus

» Tracklisting

  1. Litany I
  2. Litany II
  3. Litany III
  4. Litany IV
  5. Litany V
  6. Litany VI

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