A Ten Leaves

L'histoire de Sonic Youth vue par Millefeuille

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le 23.06.2009 à 06:00 · par La Rédaction

Millefeuille n'a jamais caché son admiration pour le groupe new-yorkais Sonic Youth, allant même jusqu'à emprunter son nom à l'album homonyme. Il est donc quasiment naturel pour l'équipe des rédacteurs de rendre hommage à un groupe qui, 28 ans après sa création, arrive encore à nous séduire avec leur tout nouveau album, The Eternal. Quelle alchimie s'opère donc pour nous rendre ainsi extatique, à chaque nouvelle sortie d'album ? Est-ce parce que comme le dit le critique anglais Simon Reynolds, le groupe a su mieux que quiconque être le creuset de toutes les influences bruitistes et revendiquer clairement les siennes ? Ou plus prosaïquement, avoir su marier leur immense talent à un opportunisme intelligent sans se compromettre ? Seule l'histoire avec un grand H nous dira où Sonic Youth se placera dans la panthéon des grands groupes. Nous, on a déjà notre idée, aussi nous avons voulu raconter notre histoire de Sonic Youth d'une manière particulière. A Ten Leaves, c'est l'histoire d'un groupe mythique par le petit bout de la lorgnette. 10 morceaux ou rien.

Au sommaire de notre dixfeuille :

  • A Ten Leaves
  • A Ten Leaves, en écoute dans le player.
  • Quels sont les 5 albums préférés SY des rédacteurs ?

A Ten Leaves

I Dreamed I Dream - extrait de Sonic Youth - 1981

C'était bien avant que Steve Shelley ne rejoigne le groupe. Le premier enregistrement d'un groupe à la future discographie impressionnante. Le premier titre de Ranaldo à figurer sur une galette noire. Et déjà, on sait que ce gars-là comptera dans les futures compositions. Morceau à l'ambiance fantomatique avec une Kim Gordon qui s'installe dans son future rôle de chanteuse qui récite plus qu'elle ne chante, avec en contre-point les harmoniques de Lee Ranaldo. Ce morceau est aussi emblématique de leur future direction musicale : des morceaux calmes alternant tension rythmique et répétition.

The World Looks Red - extrait de Confusion Is Sex - 1983

The World Looks Red est la rencontre de deux monstres qui brouillonnent encore leur devenir musical. D'un côté, Michael Gira, chef d'orchestre du futur mythique Swans et de l'autre, la musique abrasive de Sonic Youth. C'est une certaine idée de la scène no-wave qui continue à instiller son poison underground. Morceau court, brutal, au line-up faussement traditionnel (basse, batterie, guitare, voix) mais au jeu complètement déconstruit, Thurston Moore jette plus qu'il ne chante les paroles écrites par Gira. Le reste de l'album est ainsi bâti : premier jet et véritable hymne à l'underground d'alors, The World Looks Red ne préfigure en aucun cas le devenir du groupe, mais restera un cri qui les accompagnera souvent en concert.

Schizophrenia - extrait de Sister - 1987

Le titre, qui débute l'album, se lance sur une introduction de Steve Shelley au jeu de toms si typique. La guitare entre, déja labélisée Sonic Youth, en quelques accords. La différence de production, beaucoup plus claire que sur les titres des opus précédents, est marquée d'emblée. Schizophrenia peut être envisagé comme une démonstration stylistique. Les capacités musicales de Sonic Youth, tant en terme de richesse mélodique que d'inventivité bruitiste, sont ici condensées dans un titre qui instaure le silence autour de lui, et vient plonger l'auditeur dans l'autisme en nous décrivant une rencontre avec une schizophrène. La découverte de Schizophrenia sur un vieux walkman, à Saint Lazare, m'avait fait envisager, par une magie perverse, la gare comme une immense station de ski. Déconnexion cérébrale sous forme d'offrande, le titre a fait des émules, comme en témoigne la magnifique reprise qu'en avait fait Cat Power, en 1996.

Teen Age Riot - extrait de Daydream Nation -1988

Le choix fut cornélien pour aboutir sur un classique. Sans doute parce que c'est comme cela que notre histoire a commencé (la mémoire me faisant défaut après toutes ces années passées ensemble, je n'en suis plus sûr). Tout est déjà présent dans ce titre, une certaine forme de non compromission avec des éléments plus classiques qui permettront une plus grande "accessibilité" par la suite.

Crème Brûlée - extrait de Dirty - 1992

Au rayon pâtisseries et desserts, en plus du millefeuille, il y a la crème brûlée. Crème Brûlée, c'est la conclusion de Dirty, album sorti en pleine vague rock et grunge, entre les blanc-becs talentueux de Nirvana, les grandguignolesques Alice In Chains et Pixies, les oubliés - d'alors - par l'histoire. On y retrouve un Sonic Youth, survitaminé par Butch Vig, qui montre des muscles qui sentent un peu trop la salle de muscu. Mais tout au bout de l'effort, cette Crème Brûlée fondante et velvetienne, tout simplement.

The Diamond Sea - extrait de Washing Machine - 1995

1995 - Kurt Cobain, qui a beaucoup aidé Sonic Youth en portant leur t-shirts, et qui les citait souvent comme influence, est mort l'année dernière. Le mouvement que la presse qualifiait de grunge a reçu 9mm dans le crâne. Sonic Youth, au creux des vagues médiatiques, nous invite à nous noyer dans sa mer de diamants. Considéré par bon nombre de fans comme le morceau clé du groupe, The Diamond Sea contient tout aussi bien leurs plus hautes aspirations mélodiques que leurs expérimentations les plus ravageuses. Jamais peut-être, la voix de Thurston Moore n'a été si claire. Si douce. Il y a dans son timbre ce calme unique qui réside dans l'oeil d'un cyclone. Un calme que l'on sait éphémère, qui contient en son sein la fureur à venir. Inévitable. Elle nous prend, progressivement, telle un rouleau marin que l'on recevrait au ralenti en plein corps. Elle nous perd. Délectation orgasmique de la noyade. L'intégralité du corps est étreint, retenu par le chaos purement sonique des guitares. La tête est sous l'eau. Elle y reste longtemps. La jubilation, calmement, arrive avec la reprise d'un souffle, nécessité sonore provoquée par le cataclysme précédent . Le retour mélodique, l'aérien succédant aux profondeurs. Pur éther. Et très lentement, l'éther redevient sous-marin. Par en-dessous cette fois, on retourne sous l'eau. Attrapé par les pieds. Tourbillon interne après vague assassine. Beaucoup plus lentement. On y restera. Bien fait pour nous. Les drogues dures sonores nous ont été administrées à des doses trop élevées. Le Velvet Underground , jusqu'ici seul maître à bord, est ici obligé de s'effacer. En 2007, un paquebot, nommé "The sea diamond" a fait naufrage. Logique de la coïncidence.

Et un deuxième avis...

Titre emblématique dans la discographie de Sonic Youth, The Diamond Sea aura exceptionnellement droit à un second texte. Et puis ce morceau existe en deux versions, aussi. The Diamond Sea est un morceau de musique écrit par des êtres humains, mais c'est aussi un miracle. S'il est si beau et bouleversant, c'est qu'on se demande bien à l'écouter comment il est possible que pareil titre ait pu être enregistré, tout simplement. Ici et là, les superlatifs abondent ; un critique musical français écrit dans une revue papier qu'il s'agit d'un titre messianique ; je crois que c'est vrai. J'avais longtemps laissé Sonic Youth de côté et je m'y suis replongé avec The Diamond Sea, un après-midi d'été, volume sonore à fond, les portes qui tremblent sous la pression sonore. Les expériences musicales de cette intensité sont rares. The Diamond Sea s'ouvre sur une phrase de guitare mi-riff mi-arpège nimbée de wah wah comme ils en ont le secret, et embraie sur une mélodie que je compte parmi les plus belles du groupe. Peu à peu le système harmonique et mélodique se dérègle et entre dans un tunnel de bruit, de larsens, de sifflements, de bourdonnements, grondements, brondissements de cordes violentées. Plongée dans la matière du son, noyade. A l'auditeur est permis une seule fois de sortir la tête de l'eau pour reprendre le fil mélodique de ce titre élégiaque, avant le retour d'un chaos dont on aimerait que la fin du monde lui ressemble. Dix minutes de couches de guitares en furie dont la superposition finit pas dessiner un ample battement répétitif, hypnotique, une pulsation primordiale qui laisse l'auditeur complètement désarmé. Mot d'ordre changer la vie. The Diamond Sea est un morceau absolument terrassant.

Anagrama - extrait de SYR 1 - 1997

1997 marque un petit tournant dans l'histoire du groupe. Il se lance alors dans une série autoproduite, SYR, s'affranchissant ainsi de la pression imposée par le fait d'être signé sur une major. A l'époque, cette sortie divise les plus ardents amateurs du groupe, certains la trouvant trop extrême et prétentieuse, d'autres se réjouissant de pouvoir retrouver le groupe sur un de leur terrain de jeu favori mais trop peu présent sur disque : l'expérimentation. Anagrama est le morceau qui ouvre ce premier essai. Neuf minutes au cours desquelles le groupe montre qu'il sait faire à peu près tout et n'importe quoi avec classe et brio qu'il s'agisse de montées épiques, de mélodies lumineuses ou de bruits plus abstraits. On y entend Steve Shelley s'essayer aux percussions et Kim Gordon faire ses débuts en tant que guitariste. Si l'on retrouve malgré tout certains éléments familiers, on apprécie tout particulièrement de pouvoir entrer un peu plus dans l'univers du groupe, comme si l'on assistait à une de leur répétition.

NYC Ghosts & Flowers - extrait de NYC Ghosts & Flowers -2001

Si on devait élire la chanson de Sonic Youth qui représente le plus New York, ça serait celle-ci. Et le New York de Lee Ranaldo est bien éloigné de celui de Rudy Giuliani et sa transformation de Times Square en Disneyland. On se retrouve plutôt ici dans des coins un peu sombres voire inquiétants, mais terriblement attirants aussi. Le groupe semble par moment totalement évasif (le ghost du titre ?) pendant que Ranaldo salue Ginsberg. Tout cela finit inévitablement sur une conclusion jouissivement électrifiée, la poésie ranaldienne devant alors être scandée pour être entendue. Monument d'un album souvent décrié.

Sonic Youth & Enrique Morente - live, Valence (Espagne) - 2004

Parallèle à sa discographie, Sonic Youth mène une oeuvre protéiforme au sein des grands festivals, où le groupe n'intervient pas seulement comme caution rock, mais comme expérimentateur au milieu des recherches musicales d'avant-garde. Soit sous forme de concerts restés rageusement destructurés, expérimentaux et bruts, alors que la discographie officielle se rationalise. Soit sous forme de rencontres et collaborations (Cf. les excellentes prestations livrées pour Brigitte Fontaine), comme ici avec Enrique Morente, une des personnalités-clés du flamenco actuel, à la fois gardien du temple et créateur, cherchant pour son art des voies contemporaines.

A voir ici, en concert à Valence, en 2004, Enrique Morente accompagné de son propre groupe, complété par SY : http://www.youtube.com/watch?v=8rfe8iOgnwY

Massage The History - extrait de The Eternal - 2009

On se souvient de la scène comme si c'était hier : lors de la conférence de presse de Sonic Youth à la Route du Rock 2005, nous leur avions demandé si le groupe n'était pas attiré par l'idée d'utiliser la guitare acoustique, comme pour le Winner's Blues de Experimental Jet Set Star & No Trash. Le groupe avait alors paru peu convaincu par l'idée. Peut-être avait-il encore en tête ce catastrophique Bridge Concert (ndlr concerts acoustiques et caritatifs mis en place par Neil Young), où Kim Gordon avait fini par exploser son instrument de dépit, avant de sortir de scène avant l'heure. Toujours est-il que quatre ans après cette conférence de presse, Thurston Moore a sorti un excellent album solo, Trees Outside The Academy, basé sur la guitare unplugged. Et que dire de ce Massage The History, dont l'intro aurait justement pu être sur le disque de Moore. Intégrant à merveille l'acoustique à des parties plus bruyantes, le groupe offre la plus belle des conclusions à un disque plus qu'emballant. Kim Gordon, quant à elle, confirme une nouvelle fois à quel point elle est plus sexy quand elle se contente de murmurer.

A Bonus Leave

Sunday - extrait de A Thousand Leaves - 1998

Pour cette feuille bonus, honneur à un morceau aussi célèbre qu'unique. J’ai toujours trouvé que Sunday était une bizarrerie inclassable dans la discographie de Sonic Youth. Historiquement d’abord. C’est le single d’un album qui occupe une position d’étrange entre-deux entre la fureur terminale de Washing Machine (adieu le grunge) et le free rock de NYC Ghosts & Flowers (bonjour le free jazz). C’est aussi un moment où Sonic Youth crée le label SYR (Sonic Youth Recordings) pour donner voie à leurs menées les plus expérimentales, et où le groupe fait appel simultanément à Harmony Korine, alors star du cinéma indépendant US, pour tourner un clip avec Macaulay Culkins, revendiquant ainsi un côté plus glamour et pop. Musicalement ensuite, c’est un titre qui hésite en permanence entre des options extrêmement contradictoires : entre énergie affirmée et accélérations et ralentissements subits, entre rythmique dansante et allure le plus souvent mid-tempo, entre mélodisme pop parfaitement efficace et hypnotique rythmique krautrockienne, entre désinvolture générale (d’une certaine façon, Sunday ressemble à un brouillon mal achevé, une démo) et beauté parfaitement réglée des timbres et de la mise en son, entre instabilité harmonique permanente et conduite carrée, régulière, équilibrée du morceau (la rythmique métronomique de Steve Shelley y est pour beaucoup). Toujours inattendu et pourtant pas exempt de facilités, Sunday bascule en permanence d’un équilibre instable vers un désordre sonore en roue libre et vice versa. Au point qu’en définitive, ce sont les moments bruitistes qui constituent ici l’élément le plus pop, tandis que la ligne de chant et le riff qui organisent le morceau annoncent déjà les open tunings de NYC Ghosts & Flowers. Plutôt qu’un lien vers le clip archi-connu, on a préféré cette interprétation en tous points excellente donnée sur un célèbre talk show de naguère, où le groupe fait preuve d’une synergie et d’une unité puissantes. Il faut zapper le baratin introductif, et ensuite, Sunday comes and Sunday goes...

Les 5 albums préférés de chaque rédacteur

Une histoire peut se terminer de différentes manières. Celle qu'a voulu conter millefeuille ne pouvait se terminer sans passer par la case album, car Sonic Youth est un groupe qui, depuis bientôt 30 ans, se raconte par cette fichue petite galette noire (on aime ici le vinyle). Loin des sentiers battus, il nous aura promené de droite à gauche. Reste que nous sommes convaincus que Washing Machine est sans aucun doute l'album qui est notre trait commun et notre millefeuille peut voguer à son aise sur une mer de diamant.

  • A Thousand Leaves
  • Sister
  • The Eternal
  • Daydream Nation
  • Sonic Nurse

par Eric F.

  • Washing Machine
  • A Thousand Leaves
  • Confusion is Sex
  • Daydream Nation
  • Sister

par Thibaut G.

  • Daydream Nation
  • Washing Machine
  • Evol
  • Sister
  • A Thousand Leaves

par Gaëtan S.

  • Confusion is sex
  • SYR 1
  • SYR 6 : Koncertas Stan Brakhage Prisiminimui
  • The White(y) album / Ciccone Youth
  • Goo

par Marteen B.

  • A Thousand Leaves
  • Sonic Nurse
  • Washing Machine
  • Daydream Nation
  • SYR 7 : J'accuse Ted Hughes

par Mathias K.

  • Washing Machine
  • Experimental jet set trash and no star
  • Sister
  • Goodbye 20st century (SYR 4)
  • NYC ghost and flowers

par Vincent B.

  • Daydream Nation
  • Confusion is sex
  • Washing Machine
  • A Thousand Leaves
  • Dirty

par Ludovic D.

  • 1. Evol
  • 2. Daydream Nation
  • 3. Goo
  • 4. Sonic Youth (le 1er EP)
  • 5. Washing Machine

par Dominique K.

Sonic Youth dans millefeuille

Article rédigé par Eric F., Marteen B., Vincent B., Jean-François R., Ludovic D., Gaëtan S., Mathias K., Thibaut G. et Dominique K.

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