Do Make Say Think

Their story of gold

» Article

le 02.07.2007 à 06:00 · par Eric F.

Malgré un rythme de tournée plus que contraignant, avec une dizaine de villes françaises visitées et des impératifs parfois cruels (comme devoir partir sur la route pour Evreux juste après un set au festival ATP Vs The Fans), Do Make Say Think semble pourtant d'une humeur excellente à l'heure de nous rencontrer au bar de l'Olympic. Justin Small et Charles Spearin nous donnent des nouvelles de leur famille, puis Ohad Benchetrit débarque, le guitariste nous reconnaissant directement, se rappelant que notre première rencontre avait eu lieu à Saint Nazaire, il y a déjà presque cinq ans de cela (et accessoirement de la première partie traumatisante de Shane Cough...). Tout est donc fait pour qu'on ait l'impression de retrouver des amis perdus de vue, à tel point qu'on aurait presque pu se passer de questions tant le trio semblait avoir envie de discuter.

C'est d'ailleurs par cette absence que l'on commencera les débats, Charles Spearin expliquant qu'il aura fallu plus de deux ans et demi pour que You You're A History In Rust n'arrive à sa forme terminale (malgré un long débat sur la vraie date du début de l'enregistrement). Le collectif canadien n'en aura pas pour autant eu des problèmes d'inspiration : entre les enfants, l'éparpillement des membres du groupe et les tournées de Broken Social Scene, You You're A History In Rust aura sans conteste été l'album de Do Make Say Think le plus difficile à réaliser selon Ohad Benchetrit, qui s'empresse bien de rajouter que ces sessions d'enregistrement n'ont jamais été dénuées d'enthousiasme. Se voyant déjà comme un "vieux groupe", les trois membres présents s'accordent à dire que cette longueur plutôt inhabituelle dans le processus d'enregistrement ne les a pourtant pas éloignés de leur objectif initial pour le disque. Enregistré une nouvelle fois loin des studios traditionnels, You You're A history In Rust réaffirme farouchement la volonté de Do Make Say Think de sortir des sentiers battus, comme une nécessité presque vitale pour sa musique, loin des familles et des obligations. Une façon de se couper du monde, selon Charles Spearin, indispensable pour donner vie aux nouvelles compositions. Si cette façon de faire demande plus de travail (nous aurons droit à un catalogue très exhaustif de tout le matériel sur lequel le groupe a dû se battre pour obtenir ce qu'il souhaitait), elle permet également d'acoucher d' "heureux accidents" (comme le chant des criquets qui s'invitent sur le disque), donnant une personnalité encore plus forte à l'ensemble. Le résultat aura visiblement été à la hauteur des attentes du groupe, largement satisfait à l'heure de revenir au monde et de proposer ce nouvel album au public.

Impossible de ne pas évoquer l'idée d'un nouveau départ à notre trio, ce que Charles Spearin ne confirme qu'à moitié : "Je ne pense pas que nous allons devenir un groupe vocal ou un groupe acoustique, il me semble que c'est plus une question d'ouvrir des portes, faire des choses qui nous plaisent et qui nous font envie. Nous adorons toujours utiliser des vieux synthés analogiques, et passer des heures sur nos effets de guitare, mais il y a aussi une foule d'autres façons de nous exprimer. Je pense qu'utiliser des instruments acoustiques aura été aussi expérimental pour nous". La mention de pédales d'effets semble exciter Justin Small, le sourire aux lèvres lorsqu'on lui rappelle l'incroyable volume sonore qu'il avait délivré à Saint Nazaire sur deux morceaux joués avec Berg Sans Nipple : "On n'oubliera pas nos effets ni d'où on vient, mais nos goûts changent aussi, beaucoup de gens dans le groupe écoutent de plus en plus des gens comme John Fahey, des jazzmen, Elizabeth Cotten ou Mayhem (rires)". Pour Ohad Benchetrit, cette dimension aura toujours été présente depuis les débuts de Do Make Say Think, mais tapie dans l'ombre. Son heure semble donc arrivée. On pourra d'ailleurs le constater pendant le concert où a l'heure du rappel, Charles Spearin quittera sa basse pour jouer A Tender History In Rust sur une guitare acoustique à deux doigts de sonner comme un banjo...

Les "nouveautés" apparues sur le dernier album nous forcent évidemment à évoquer la prise de pouvoir frontale de la voix sur le magnifique A With Living, qui s'expliquerait donc principalement par la rencontre avec Alex Lukashevsky du groupe de Toronto Deep Dark United. L'écriture en commun des paroles aura été une "expérience excitante et difficile" pour le groupe, qui n'aura pu s'empêcher de s'attacher émotionnellement, malgré les nombreux changements conférés au texte. "On ne veut pas se contenter de faire un disque que les gens auront envie d'acheter" observe Ohad Benchetrit, "mais on veut aussi le faire pour qu'il nous apporte quelque chose, que ça ouvre de nouvelles voies, et cette collaboration aura été plus qu'enrichissante". Le groupe place ainsi ses propres buts comme le souligne Justin Small, à qui revient la tâche d'assurer la partie vocale principale sur A With Living sur scène, sa voix plus que cassée laissant alors transparaître toute la magnifique fragilité du morceau : "Il ne faudra pas que le chant devienne un automatisme pour nous, si un futur morceau doit avoir des paroles, il faudra que celui-ci arrive à un niveau similaire. Il est hors de question de s'enfermer dans une quelconque formule. Ca n'est pas comme si Do Make Say Think avait écrit deux chansons et sorti vingt albums, beaucoup de groupes font ça... Il y en a des très mauvais, mais regarde AC/DC, c'est toujours la même chose, mais c'est génial (rires) ! Je les ai vus il y a quelques années et c'était un concert exceptionnel, mais ça n'est pas ce qu'on vise".

Lorsqu'on rappelle à Ohad Benchetrit qu'il nous déclarait à Saint Nazaire qu'il y avait un farouche refus d'imposer quoi que ce soit à l'auditeur sur la signification des morceaux, le trio affirme haut et fort qu'il n'y a aucun risque que les paroles enlèvent à la musique son côté ouvert : "C'est comme si nous avions placé les textes sous un microscope. Il y a eu des moments vraiment affreux où j'aimais beaucoup certains passages", s'enthousiasme Justin Small, "mais Alex a été très brutal dans sa façon de dire ce qui allait et ce qui était très mal exprimé (rires). L'effort a été collectif et maintenant que nous la jouons sur scène, on a vraiment l'impression que les paroles sont venues naturellement. Et puis je pense que les textes sont assez ouverts pour que quiconque y trouve ce qu'il veut".

Le thème du chant dérive naturellement vers l'option instrumentale que le groupe avait jusque là décidé de suivre. Un sujet qui semble ne plus poser de problèmes à Charles Spearin : "Il y a tellement de groupes de post-rock maintenant, en tournée on a toujours des millions de groupes de ce genre qui font les premières parties, certains sont très bons et d'autres affligeants. Je pense que c'est devenu plus dur de nos jours à cause de ça. On n'a pas vraiment envie de sonner comme un autre groupe qu'on a pu entendre. On n'a pas envie de s'aliéner les gens qui nous apprécient en devenant un groupe de doom metal, ou se mettre à sortir des concept albums pour autant. Il y a un son Do Make Say Think, qui ne se définit pas vraiment selon moi, mais que l'on finira toujours pas obtenir quand on enregistre." Justin Small en profite alors pour rebondir sur cette notion, si souvent décriée, de post rock : "Je vois beaucoup de ces groupes en concert qui me donnent l'impression d'être des survivants. On nous a beaucoup posé de questions sur le terme de post rock, ça ne me pose plus de problèmes. Je voudrais juste que tous ces groupes prennent plus de risques. Tu remarqueras que certains artistes electro, même s'ils sont tout seuls avec leurs effets sur scène, peuvent désormais être catalogués comme tel... Un peu comme Charles (rires)."

Le fou rire passé, on en profite pour demander si c'est la raison qui a conduit le groupe à réduire ses épiques envolées guitaristiques (dont seul The Universe est le digne représentant sur You You're A History In Rust, et qui sera livré ce soir-là dans une version trépidante, comme un paroxysme bruitiste) : "C'est vrai qu'on s'est un peu calmés" reconnaît Charles Spearin, "mais une chanson comme A With Living est assez épique dans son genre, non ? Je pense que ça a été grandement intentionnel, lié en partie à ce nouvel intérêt pour les instruments acoustiques. Le disque est un peu plus introspectif et sophistiqué." Ohad Benchetrit n'hésite pas à cataloguer You You're A History In Rust comme "moins cliché", soulignant le fait que les anciens disques du groupe passeraient sûrement moins bien s'ils sortaient maintenant. Cela amène aussi une attitude et un message différents : "On est passés de 'Regardez ce que je ressens, regardez moi !' à 'eh bien voilà ce que je ressens', c'est quand même une meilleure façon de dire 'Je t'aime' non ?" explique Justin Small, hilare. "On est un peu plus subtiles, même avec le matériel pour enregistrer, les amplis, les micros... La subtilité a des côtés très intéressants qu'on se met à découvrir !".

Seul lien entre le passé et cette nouvelle approche pour Do Make Say Think : la scène, où des règles bien différentes s'appliquent. "Ca n'a pas grand chose à voir, car on ne renie pas notre passé non plus" affirme Ohad Benchetrit, "On paye beaucoup d'attention à la façon dont les titres vont s'enchaîner plutôt que d'en jouer quelques uns avant d'arriver au hit (rires). La blague qui court parmi nous est que sur scène, on est plutôt un groupe de reprises de Do Make Say Think, car il nous faut redécouvrir certaines choses et les présenter au public. Même si on est huit sur scène, on a moins de liberté que dans un studio, c'est très différent". Deux expériences bien distinctes donc, même pour le spectateur : "Ecouter nos disques chez soi ou nous voir jouer sur scène n'est pas du tout la même chose ! Certaines choses changent, il y a la façon dont on se présente, les morceaux diffèrent suivant qu'Ohad ou Charles joue de la guitare ou de la basse... Et puis si on disait que le dernier disque est introspectif, ça n'empêche pas que nos concerts aient quelques moments très bruyants... malgré les restrictions sonores que vous avez en France (rires)".

Pour conclure l'entretien en beauté, on fera remarquer au groupe la surprise que l'on avait éprouvée il y a trois ans en voyant autant d'interaction avec le public, mêlée avec beaucoup d'humour, à des années-lumière du cliché du groupe de post-rock, forcément froid : "On essaye d'être aussi humain et naturel que possible, on ne va pas mettre un masque et jouer à être des gens que nous ne sommes pas, comme ce groupe qui avait ouvert pour nous à Saint Nazaire" explique Charles Spearin. "Ca n'est pas que de l'humour pour l'humour aussi, ça nous permet de nous rapprocher du public tout en jouant une musique émotionnelle. Si quelqu'un fait une erreur sur scène, personne ne va en faire une jaunisse. C'est très amusant d'avoir des échanges avec le public, on aime bien en savoir plus sur les gens qui viennent nous voir, c'est beaucoup plus gratifiant d'être soi-même sur scène". Si le groupe ne nie pas que sa musique a un côté plutôt sérieux, il souligne (preuve à l'appui) qu'il pratique l'humour au naturel, sans en rajouter : "Ca serait assez idiot de ne faire que des blagues sur scène car ça atténuerait tout le reste. On a fait des concerts où on réservait une partie aux blagues et ça ne s'est pas toujours bien passé (rires). On essaye juste de faire des concerts qui nous fassent passer pour des êtres humains."

Si le public nantais n'aura pas eu droit à beaucoup de blagues (il n'était de toute façon pas venu pour ça) Do Make Say Think n'en aura pas moins livré une prestation incroyable, presque sans temps mort pendant plus de deux heures. D'Outer Inner & Secret à In Mind le groupe aura ébloui l'assistance par sa décontraction et une joie évidente d'être là. Une joie qui aura été plus que communicative tant l'interaction aura été totale avec le public, le groupe allant même demander à son auditoire de l'accompagner sur A With Living... avec des clés, pour ce qui aura été un des grands moments de la soirée, Justin Small semblant refuser de laisser le morceau mourrir. Et qui de nos jours peut prétendre jouer un morceau avec trois saxophones (The Landlord Is Dead) sans sonner cliché pendant la moindre seconde ? Do Make Say Think est sans aucun conteste un groupe à part, et à voir l'enthousiasme d'Ohad Benchetrit après le concert (le guitariste n'hésitera pas à le faire rentrer dans top5 de la tournée avec le concert de la veille à Paris et ceux de Londres et du festival ATP), on quittera l'Olympic en se disant que la soirée aura été parfaite pour tout le monde. Que la musique est belle quand tout paraît aussi simple...

Retour haut de page

Photo Article Do Make Say Think, They, they're awesome

» Accès Archives

Copyright © 2004-2013 Millefeuille, toute copie intégrale ou partielle est soumise à autorisation. Contacts. En continu.