Fat Possum

Talk About the Blues

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le 01.06.2005 à 06:00 · par Eric F.

"There are only two kinds of blues records that are made today : Fat Possum records, which don't suck, and all the others". ("De nos jours, il y a deux types de disques de blues : ceux de Fat Possum, qui assurent, et les autres").

Ces quelques mots sortis de la bouche de Matthew Johnson, fondateur de Fat Possum, décrivent parfaitement la singularité de sa petite entreprise. (qui elle, s'y connaît en crise) : pendant qu'Eric Clapton continue de s'enfoncer six pieds sous terre avec un douteux disque de reprises acoustiques de Robert Johnson, Matt Johnston s'évertue tant bien que mal à sortir les disques d'artistes qui n'auraient leur place nulle part ailleurs, en accordant aux ventes à peu près autant d'importance que la première bouteille de whisky descendue cul-sec. Quand on sait que c'est l'ancien RL Burnside qui assure les meilleures ventes du label devant les Black Keys, on comprend que le big boss puisse se faire du mouron pour la suite. Il est d'ailleurs évident que l'éventuelle disparition de Fat Possum serait une catastrophe pour tout fan de blues authentique qui se respecte. D'où la raison de cet hommage, pré-mortem pour une fois.

Fat Possum est de toute évidence un label à part. Fondé en 1992 grâce à la bourse d'études qui était censée envoyer Johnston à la fac, le label devient rapidement le refuge de bluesmen solidement implantés mais pas encore mythiques, comme Junior Kimbrough ou RL Burnside. Si ce dernier a accompagné une pointure telle que John Lee Hooker, c'est en grande partie grâce à Fat Possum qu'ils rentreront dans l'histoire tout en ayant inspiré une longuissime liste d'artistes contemporains : cf le tonitruant A Ass Pocket Full of Whiskey de Burnside épaulé par un Blues Explosion au sommet de sa forme, ainsi que le luxueux tribute à Junior Kimbrough, dont nous parlerons un peu plus loin. Le problème donc est que ces fabuleux bluesmen à la vie plus rock que le rock'n'roll ont l'âge de leur artères et se mettent à tomber comme des mouches : après la disparition récente de Junior Kimbrough, c'est le grand rockeur blanc Hasil Adkins qui est récemment monté au paradis des guitares bleues, suite à un fauchage par un camionneur fou. En ajoutant à cela l'état de santé préoccupant de RL Burnside et celui de T-Model Ford, véritable défi aux lois des sciences humaines, on comprend que le tableau est plus que sombre. Du coup, Fat Posssum n'a d'autre choix que de s'ouvrir à l'antithèse de ses artistes originaux : des groupes de jeunes blanc becs. Il va sans dire que si ceux-ci sont de farouches admirateurs de ces papys flingueurs, il est hors de question pour eux de jouer du blues en le repompant plan pour plan sur celui de ses idoles. L'exemple le plus frappant est celui de Twenty Miles, la cour de récré de Judah Bauer, habituellement cisailleur de riffs télécasterisés chez le Blues Explosion : si le longiligne guitariste voue une passion sans bornes au blues, ses morceaux ressemblent finalement beaucoup plus souvent au rock des Rolling Stones (le groupe inspiré, pas celui de papys en pré-retraite...). Sur scène, on comprend beaucoup mieux la filiation quand Bauer crache dans son harmonica vintage et éructe, debout sur la batterie de son frère, le bottleneck toujours à portée de main. Signés à peu près à la même époque mais jouissant d'une renommée beaucoup moins forte, The Neckbones firent penser à un détonnant mélange entre les Black Keys et les Beastie Boys, notamment sur le stupidissime mais ô combien efficace Crack Whore Blues que l'on peut retrouver sur la première compilation sortie par Fat Possum, Not The Same Old Blues Crack, parfait ticket d'entrée dans ce monde.

A sa façon, Fat Possum nous rappelle que le blues n'est autre que le grand-père du punk puisqu'il s'agit de toute façon de la source à laquelle on finit toujours par remonter. Il n'aura d'ailleurs pas fallu attendre que le label soit distribué par Epitaph pour voir Fat Possum comme un label punk : en connaissez vous beaucoup, des labels qui luttent contre des faibles ventes en mettant leur disques à cinq dollars en promettant un remboursement intégral si vous n'êtes pas satisfait ? Certains cyniques y verront plus de la naïveté... De toute façon, les considérations mercantiles sont bien éloignées de l'esprit de nos vétérans bluesmen, qui s'amusent plus à poser, dans le cas de Junior Kimbrough, une casquette d'officier allemand et le cigare au bec pour la pochette de Not The Same Old Blues Crap. "Notre blues, c'est pas de la merde" : Oh que non !

On aura du mal à évoquer le blues sans la fameuse légende des crossroads où Robert Johnson aurait cédé son âme au diable en échange de son jeu de guitare. Chez Fat Possum, l'artiste qui a signé le deal le plus étrange avec Belzebuth est sans conteste l'allumé notoire Bob Log III qui est devenu le one man blues band le plus édifiant de la terre ! Affublé d'une combinaison paillettes et d'un casque de moto équipé d'un combiné téléphonique pour faire office de micro, ce doux-dingue ballade son thrash-blues aux quatre coins du monde. Car si l'on ne passe pas du mauvais temps avec ses disques, c'est résolument sur scène que Bob Log III prend toute son ampleur. Eclats de rire, stupéfaction, incompréhension, admiration, voici des réactions qui accompagnent bien souvent ses shows. Entre deux gros riffs de slide, un tambourinage sur sa grosse caisse et des "yeah" tonitruants beuglés à la fin de chaque morceau. C'est d'ailleurs à peu près la seule chose que l'on parvient à comprendre. Ca, et qu'il a besoin d'une femme dénudée assise sur chacun de ses genoux, ce qui semble souvent être le cas. On a quand même affaire à un type qui crédite une copine pour un solo de seins sur un de ses disques...! Vous l'aurez compris, les prestations live des artistes Fat Possum valent souvent le détour. Il est malheureusement bien rare de voir les vétérans sur scène, surtout en Europe. C'est pourquoi on peut se consoler avec l'explosif Burnside On Burnside enregistré à Portland et qui restitue avec brio la sauvagerie des concerts de RL Burnside accompagné par son fidèle slide guitariste Kenny Brown (son "fils adoptif") et son petit-fils de batteur Cedric Burnside. Le trio pète le feu et sent le souffre, entre deux anecdotes salaces de Burnside. Des anecdotes dont Jon Spencer a bien du profiter pendant l'enregistrement de Ass Pocket Full Of Whiskey, ravi qu'il était de côtoyer cette légende. On ne sait pas si Burnside est allé jusqu'à lui raconter les circonstances exactes qui l'ont poussé à prendre la vie d'un homme il y a déjà bien des années. Sa justification est elle connue : "Je ne l'ai pas tué. J'ai juste tiré une balle. La suite, c'est entre la balle et lui." Sexe, alcool et violence, nos papys sont loin d'être des anges. Ce n'est pas pour rien qu'un certain Iggy Pop est un fan inconditionnel de Junior Kimbrough. Ce sont d'ailleurs The Stooges qui ouvrent et clôturent Sunday Nights, l'album hommage à Kimbrough, par un You Better Run poisseux et parfaitement réussi pour un retour aux affaires (il s'agit en effet de la première trace audio de la reformation des Stooges). La liste des autres invités en dit d'ailleurs long sur l'influence que Kimbrough a pu avoir, et a toujours d'ailleurs : si l'on n'est pas vraiment surpris de croiser les Black Keys ou autre Blues Explosion, on trouve aussi des artistes d'horizons aussi variés que Cat Power et Spiritualized, Mark Lanegan et The Fiery Furnaces qui réussissent même l'exploit de ne pas être trop horripilants, pour une fois. Pour bien montrer l'importance du projet, voilà ce que déclare Mark Lanegan dans le livret du disque : "J'avais décidé d'arrêter de participer à des disques hommage, mais j'ai décidé de changer d'avis rien que pour celui là." Une sacrée bonne idée tant son All Night Long semble lui avoir été taillé sur mesure. A vrai dire, chaque artiste, connu ou pas, s'en tire avec les honneurs ce qui est assez rare avec ce genre de disque. C'est alors qu'on comprend l'importance des morceaux de Kimbrough et leur universalité, et pourquoi on leur rend grâce par tout ce beau linge.

Du beau linge, il y en a aussi un paquet au menu du DVD retraçant l'histoire de RL Burnside, Cedell Davis, Junior Kimbrough et T Model Ford avec des apparitions en guest stars d'Iggy Pop, de Bono et du Blues Explosion. You See Me Laughin' est plein à craquer d'images très rares et précieuses. Deux adjectifs qui collent aussi pour décrire parfaitement Fat Possum...

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